Yves Nkodia : un poète excentrique, d’horizons divers

« La poésie exprime des idées et des choses de manière indirecte », Michel Riffaterre.

L’excentricité dans la poésie d’Yves Fernand Nkodia (YFK) repose essentiellement sur la  perméabilité lyrique de l’imaginaire et du réel d’un homme ébranlé par les surprises du voyage en Métropole, tant rêvé depuis son pays natal (Congo-Brazzaville). Économiste et juriste de carrière, Nkodia vient de publier son premier recueil de poésie intitulé Tendre nostalgie, chez Edilivre Paris.

Il s’agit en effet d’une œuvre littéraire qui doit être abordée, à mon sens, sur le  plan chronologique   pour mieux saisir la philosophie de Nkodia, distillée au travers d’un lyrisme débordant et sous-tendue par une série de rétrospections d’un passé au Congo, d’introspections en Métropole, et enfin de projections dans un futur imaginaire couronné d’une énorme richesse universelle. De prime abord, on a l’impression que le poète n’aborde que le passé dans son ouvrage, mais au fur et à mesure que l’on avance dans la lecture, l’on découvre que le socle du récit repose surtout sur un présent plein de rebondissements et un futur incertain, à l’image de tous ceux qui quittent l’Afrique pour l’Occident, avec beaucoup de rêves. C’est pourquoi j’y relève sans doute  une intertextualité avec les « Mirages de Paris » (1937) d’Ousmane Socé Diop (1911-1973). Nkodia est, quant à lui, resté plus d’une décennie en France, sans pouvoir retourner dans la mère patrie en raison de la guerre civile de 1997 au Congo-Brazza et des contingences de la vie. Séparé des siens et coincé en Métropole, l’homme de Brazza nous fait visiter l’Afrique à travers la description, avec force détails, de la forêt, de la savane, des « collines » et de la « brume matinale ».

Autrement dit, l’espace et le temps occupent une place de choix dans cette poésie à la fois philosophique, culturelle et sociale. Tendre nostalgie est donc un recueil qui peut être considéré comme une première dans la nouvelle poésie contemporaine, africaine, eu égard à ses « structures profondes » en tant que catégories textuelles, pour ne pas paraphraser le professeur Jacques Soubeyroux, maître de mon maître (le professeur Marc Marti) dans ses travaux, Le discours du roman sur l’espace : il y proposait la théorie d’une nouvelle approche méthodologique. La démarche de Jacques Soubeyroux consistait à compléter la prééminence des deux catégories fondamentales du récit (temps et narration) élaborées par Gérard Genette dans Figures III en rehaussant  l’espace, jusque-là défini comme un circonstant, à savoir une troisième catégorie.

Avec cette découverte de Jacques Soubeyroux, j’ose ainsi aborder la nouvelle critique contemporaine et l’auto-référentialité à travers la fiction de Nkodia, en tant que spécialiste du siècle des Lumières (18ème). C’est une œuvre  qui ne peut  être exploitée, de fond en comble, sans se référer à la poétique de l’espace, grâce à son illusion de la réalité basée sur l’histoire fictive racontée, à son degré de mimétisme emprunté au monde réel, à son degré de déviance (l’écart par rapport au réel). En résumé, la poétique de l’espace jadis soulevée par Gaston Bachelard est aujourd’hui capitale dans Tendre nostalgie de Nkodia : l’espace est y cybernétique, puisqu’il englobe des données indispensables, sous formes d’indices.

Aussi Le professeur Jean-Marie RAINAUD, écrivain-poète et Doyen honoraire de la Faculté de Droit de Nice avait-il eu raison lorsqu’il le conseillait de réorganiser l’ensemble de ce recueil de poésie en élaborant un plan selon la thématique. Il s’agit donc de la concrétisation d’un long travail payant, au regard de l’importance du trajet dans cette étonnante œuvre, Tendre nostalgie. Jean-Paul Sartre affirmait à juste titre: « pour qu’il y ait récit, il faut une causalité ». En revanche, dans une brillante leçon de poésie prodiguée dans la préface de mon premier recueil, Les rêves de la fleur, le professeur Marc Marti citait Roland Barthes qui se doutait dans Les Mythologies qu’il y eût une essence de la poésie en dehors de son histoire. Bref tout au long de ses vers classiques, le poète Nkodia tente de reconstituer un monde défait, à partir d’un puzzle éparpillé tantôt en Afrique, tantôt en Europe, par le biais de questionnements et de pérégrinations.

Par conséquent, la rigueur du style de Nkodia est liée à sa carrière de robin, selon son préfacier et professeur, Jean-Marie Rainaud, qui a pris le soin de préciser que les grands poètes furent aussi juristes en évoquant le célèbre musicien Mendelssohn. Et d’enchaîner avec la formule d’Aimé Césaire qui mettait en relief le style rigoureux de la poésie de Lautréamont semblable à  un acte de puissance publique : «la poésie de Lautréamont belle comme un décret d’expropriation». Pour rassurer ceux qui trouveront curieuse l’association entre Droit et poésie, Jean-Marie Rainaud a bel et bien fait la différence de ces deux disciplines tout à fait antinomiques : « Le droit est réaliste alors que la poésie ouvre grand les horizons de la fiction. D’un côté le formalisme du notaire, de l’autre l’imagination et la fantaisie ».  Mais, il reconnaît par la même occasion l’importance de leur combinaison qui nous ramène au Solfège avec  la musique des notes : « Comment concilier la norme, la loi, la règle à l’insolite, à la singularité voire à la marginalité ? ». Bref, les notes de la musique sont forcément régies par des règles, même si elles relèvent de l’imaginaire.

Enfin, le professeur de droit, de surcroît écrivain et poète niçois, qui a  depuis longtemps savouré la plume de son disciple nous livre ses impressions : « Avec Yves Fernand NKODIA la poésie est belle comme un service public. Il est l’homme  de la solidarité, de la communion avec les plus souffrants: l’aveugle est guidé par les fées du ciel (p. 27), la moisson nous attend de l’autre côté du champ (p. 23), le monument des juristes s’élabore en Afrique ». En effet, le paysage dans la poésie de Nkodia est, selon lui, sublime et sensationnel, grâce à l’attachement du poète à ses origines comme source d’inspiration: « Les cheveux d’Yves Fernand NKODIA sont encore saturés de rosée africaine, son texte est illuminé par la lumière d’ambre qui filtre à travers les collines. Le lecteur s’il prête attention entend les arbres pleurer leurs feuilles ».

Dame Diop, doctorant en Littérature au laboratoire du Circples (Université de Nice Sophia-Antipolis)

afriquedemocratie@afriquedemocratie.net

Lien pour consulter le livre :

http://www.edilivre.com/tendre-nostalgie-yves-fernand-nkodia-mantseka.html

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