Warda, diva hors chant

La chanteuse phare d’Egypte est morte jeudi à 72 ans. Celle qu’on nommait «la Rose algérienne» rêvait d’un monde arabe unifié

La chanteuse Warda Fettouki, plus connue sous son nom de scène Warda al-Jazairia («la Rose algérienne») ou tout simplement Warda, s’est éteinte jeudi au Caire d’une attaque cardiaque. Elle était âgée de 72 ans. Dans la lignée d’Oum Kalsoum, Warda était considérée comme une des dernières divas arabes avec Fayrouz. La chanteuse algérienne a incarné un rêve qui paraît aujourd’hui si lointain, le panarabisme. Elle en a connu les gloires et les errements, autour de trois pôles indissociables : la musique, l’engagement politique et l’amour. Cet espoir d’un monde arabe unifié, Warda l’a porté jusque dans sa mort : c’est recouvert des drapeaux algériens et égyptiens entrelacés que son cercueil a été rapatrié dans un avion spécial à Alger, à la demande du président algérien, Abdelaziz Bouteflika.

Née en France en 1939, d’un immigré algérien et d’une mère libanaise passionnée de musique, Warda commence à chanter très jeune dans le cabaret familial du quartier latin, le Tamtam. Dès l’âge de 10 ans, elle y reprend les grands noms du répertoire arabe : Mohamed Abdel Wahab, Abdel Halim Hafez et bien sûr Oum Kalsoum. Un an plus tard, elle enregistre son premier disque, un hymne patriotique, chez Pathé-Marconi.

Cabarets. En 1956, la guerre d’Algérie et l’engagement de son père au FLN poussent la famille à partir pour le Liban. L’adolescente qui se produit dans les cabarets de Beyrouth est repérée par un réalisateur de comédies musicales égyptiennes qui, séduit par son timbre à la fois doux et puissant, l’emmène dans ses bagages. Très vite, l’Egypte l’adopte, elle enchaîne les succès cinématographiques et musicaux. Le président Gamal Abdel Nasser lui-même l’invite à rejoindre l’opéra panarabe Watani Al Akbar célébrant le rapprochement syro-égyptien.

En 1962, l’Algérie devenue indépendante, elle rejoint le pays de son père, décédé un an plus tôt et épouse un général algérien qui lui demande d’arrêter la musique. Dix ans de silence. En 1972, c’est un autre président qui va changer sa vie. Houari Boumédiène, le chef de l’Etat algérien lui demande de participer aux célébrations des 10 ans de l’indépendance. Elle y interprète avec succès deux chants nationalistes et retrouve les joies de la scène qu’elle est désormais résolue à ne plus quitter. Divorce, retour en Egypte et mariage en secondes noces avec le compositeur égyptien Baligh Hamdi. Elle redevient Warda. Leur collaboration survivra à leur séparation.

Entre-temps, la chanteuse s’affirme définitivement comme une diva et travaille avec les plus grands, dont Mohamed Abdel Wahab et Riadh Sombati, le compositeur attitré d’Oum Kalsoum ou le Tunisien Sadok Thraya. C’est aussi à cette période qu’elle cafouille avec le pouvoir. Sa chanson El Ghala Yenzad fait l’apologie du dictateur Kadhafi. Or les relations diplomatiques sont à cette période tendues entre Le Caire et Tripoli. Le président Anouar el-Sadate interdit qu’elle se produise en Egypte, jusqu’à ce que la première dame, Jihane el-Sadate, fasse lever la sanction. Après une période en retrait, la chanteuse refait surface dans les années 1990 et enchaîne les tubes plus légers en mêlant orchestrations classiques et arrangements plus modernes. Au total, Warda aura enregistré quelque 300 chansons et vendu plus de 100 millions d’albums à travers le monde. Elle préparait une nouvelle chanson patriotique en vue des célébrations des 50 ans de l’indépendance algérienne.

Révolutions. L’annonce de son décès, largement relayé dans la presse arabe, a suscité de nombreuses réactions. Le ministre de la Culture égyptien a déclaré que Warda était «une partie de l’Egypte depuis l’époque de Nasser et de la génération qui a apporté une grande tournure à la conscience arabe» et que la chanteuse a «joué un grand rôle et concrétisé la relation entre l’Egypte et l’Algérie». Le Premier ministre algérien, Ahmed Ouyahia, a, lui, déploré «une grande perte pour l’art authentique arabe». Fidèle à ses convictions, il y a quelques semaines, Warda attaquait publiquement le traitement des révolutions arabes par la chaîne Al-Jezira : «Vous avez tué des milliers de Libyens et vous continuez de faucher un grand nombre d’innocents en Syrie. Vous jurez n’avoir porté aucune arme, et moi je vous réponds que vous avez l’arme de destruction massive la plus puissante : les médias. Si vous en faites un mauvais usage, vous tuerez les fils de l’arabisme.»

Par marwan chahine

Source: liberation.fr

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