« Vivre avec Camus »

Par Macha Séry

3490054_3_a40d_albert-camus-prix-nobel-de-litterature-en-1957_6062996a48d172dd19438aee7da4a965Ils vivent au Canada, au Cameroun, en Algérie, aux Etats-Unis, en France ; ils sont médecins, ouvriers, pianistes, étudiants, facteurs ou apprentis pâtissiers. Tous disent combien la lecture des livres d’Albert Camus (1913-1960), dont on fête cet automne le centenaire de la naissance, les a aidés à vivre. A être heureux, trouver, en réponse à l’absurdité de la condition humaine, un sens à leur vie, lutter contre les injustices, militer ou s’engager au service des autres. Camus ? Un corpus de réflexions humanistes qui orientent leurs actions, quasi un mode de vie. « Qu’aurait-il dit ? », se demandent ces lecteurs fervents. Puisant du courage dans l’oeuvre du Prix Nobel, l’un a surmonté un chagrin d’amour, l’autre sa peur de l’escalade. Un troisième s’est réconcilié avec lui-même. « C’est un guide quand ça ne va pas », « il est comme un saint que je peux invoquer à chaque moment : au bureau, à la maison, en boîte de nuit », raconte, par exemple, Thibault Tsimi, publicitaire à Douala. Chaque soir, lorsqu’il rentre chez lui, il récite à voix haute de larges extraits du Mythe de Sisyphe. D’abord agacée par ce rituel, déroutée par cette obsession, son épouse s’est prise au jeu. En fait, Camus n’était pas un saint laïque, encore moins un partisan du « prêt-à-penser ». Au contraire, l’écrivain était du parti du doute, un doute fécond qui interdit tout dogmatisme et pousse à s’interroger sur la souffrance et l’oppression, le rapport de l’individu à la communauté des hommes

UNE RÉVÉLATION
Fort des enseignements de L’Homme révolté (« je me révolte donc nous sommes »), un étudiant en maths a adhéré à la Ligue algérienne pour les droits de l’homme. Convaincu, comme Camus, qu' »il peut y avoir de la honte à être heureux tout seul », un médecin allemand a fondé une ONG humanitaire qui est venue au secours des boat people en 1982. L’Américain Ronald Keine a été innocenté du crime qu’il était supposé avoir commis, neuf jours avant la date de son exécution. Alors qu’il « patientait » dans le couloir de la mort, un gardien lui a tendu un livre à travers les barreaux. Il s’agissait de L’Etranger. Ce fut une révélation. Par la suite, il a découvert combien l’écrivain avait milité sans relâche contre la peine de mort. Depuis sa libération, Ronald Keine parcourt le pays pour faire des conférences ponctuées de citations tirées de Réflexions sur la guillotine.
Camus « a dit ce que je n’arrivais pas à penser », assure une enseignante française, qui, après avoir compris que chacun est responsable de ses actes, est devenue gendarme de réserve. A Toronto, un poseur de parquet s’est identifié à Meursault puis à Sisyphe. « J’ai été changé à jamais par Camus. J’ai eu l’impression qu’il me parlait. » La chanteuse Patti Smith, elle aussi, se réfère toujours à lui. « Quand je le lis, j’ai soif d’écrire. Il a vraiment fait de moi un auteur. »
Il y a quelque chose de très beau dans leurs paroles respectives, ces déclarations d’amour témoignant du dialogue qu’on entretient parfois avec un écrivain, l’intimité qu’on noue avec ses livres, les mille et une manières de les interpréter et de s’en inspirer au quotidien. Avec ce troisième documentaire, Joël Calmettes, déjà auteur d’Albert Camus, une tragédie du bonheur (1999), et d’Albert Camus, le journalisme engagé (2009), donne à voir et à sentir ce qui, d’ordinaire, se dissimule sous la formule « l’universalité d’une oeuvre ».

Macha Séry

Documentaire de Joël Calmettes (France, 54 min, 2012).

Source:lemonde.fr

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