Un quart de siècle après son assassinat – Pourquoi Thomas Sankara est toujours vivant

Comment cohabiter avec un mythe ? Comment supporter la comparaison avec un «Africain entré dans l’Histoire» quand vous savez que l’Histoire vous a déjà jugé – et condamné ? Ces questions habitent forcément Blaise Compaoré, même s’il ne les formule pas forcément de manière consciente.

Thomas Sankara, son prédécesseur et «frère», qu’il n’a pas hésité à envoyer ad patres, le hantera jusqu’à son dernier jour. Et il est tout à fait significatif qu’il ait choisi ce mois particulier pour donner une interview à Jeune Afrique, au cours de laquelle il pouvait compter sur la complaisance de son interlocuteur pour réduire son rival absent à une sorte de dictateur tropical qui devait mal finir – comme si lui savait quelque chose de sa fin à lui. «Ce qui s’est passé chez nous, à l’époque, n’est pas différent de ce qui arrive ailleurs dans le monde. Les régimes fermés, totalitaires et liberticides, ne finissent jamais bien. La révolution était une expérience historique unique, mais qui a montré ses limites. Quand les libertés n’accompagnent pas ce type de mouvements, cela ne peut pas marcher», a-t-il osé. Ajoutant avec cynisme, au sujet des responsables de la mort de Sankara, que «les affaires non élucidées ne sont pas l’apanage du Burkina.»

Toutes ces paroles creuses, et il le sait bien, ne sont que vaines tentatives de réécriture de l’Histoire. Mais l’Histoire est têtue. Blaise Compaoré reconnaît que, sous Sankara, il s’agissait de «révolution». Et sous son règne à lui ? Si l’on retourne aux proclamations enflammées d’après l’orgie de sang du 15 octobre 1987, l’on ne peut qu’avoir un mot à la bouche : imposture ! Au nom de quelles idées Blaise Compaoré a-t-il pris le pouvoir ? Le communiqué lu à la radio nationale sur fond de musique martiale accusait Sankara d’être un «traître à la révolution», et d’avoir restauré le néocolonialisme dans le pays depuis 1983. Il invitait la population à soutenir le processus de «rectification» du processus révolutionnaire. En fait de «rectification», il est désormais clair pour tous que ce fut une contre-révolution dans toute l’amplitude de sa signification.

Et c’est sur le plan diplomatique que ce mouvement a été le plus aisément perceptible. Le «pays des hommes intègres» est devenu le centre névralgique du «mercenariat international» au service de «l’impérialisme» que conspuait jour et nuit Sankara, avec l’approbation hypocrite du «beau Blaise», qui n’était jamais bien loin. Les amitiés franches sont passées du Ghana de Jerry Rawlings à la Côte d’Ivoire de Félix Houphouët-Boigny, du MPLA et des forces anti-apartheid à Jonas Savimbi, de Fidel Castro aux barbouzes françaises, à Charles Taylor et aux coupeurs de mains du Front révolutionnaire unifié (RUF) de Foday Sankoh. Sur ce terrain-là, la vérité historique est déjà établie. Au bénéfice de Sankara.

A la pointe du combat pour l’agriculture  biologique

Et si ? Et si Sankara avait vécu jusqu’en 1989, année de la chute du mur de Berlin ? Jusqu’en 1990, année du multipartisme en Afrique ? Jusqu’en 1993, année de la mort d’Houphouët ? Jusqu’en 1994, année de l’arrivée au pouvoir de Nelson Mandela ? Serait-il devenu le «come-back kid» du Burkina Faso, parti du pouvoir puis revenu au pouvoir, comme John Jerry Rawlings, son comparse ghanéen ou comme le Vénézuelien Hugo Chavez, avec lequel il se serait à coup sûr trouvé des atomes crochus ? Sans le coup d’Etat de Blaise, se serait-il effondré quelques années plus tard sous l’effet de la crise économique et de l’aide parcimonieuse des bailleurs de fonds qui appréciaient modérément sa rhétorique enflammée ? Peut-être. Peut-être pas.

Ce qui continue, en tout cas, de frapper ceux qui écoutent et regardent les discours de Sankara, ressuscités par des plateformes de vidéo en ligne qui servent (aussi) de sanctuaire de la mémoire orale, c’est le caractère radicalement avant-gardiste de sa réflexion… économique ! Sur la question de la dette, de ses pièges et de son arbitraire, n’a-t-il pas ouvert un vaste chantier pour les économistes critiques que l’on peut retrouver dans des organisations comme Attac ou le Comité pour l’abolition de la dette du Tiers-Monde (CADTM) ? Sa «théorie générale» à ce sujet peut d’ailleurs être transposée aujourd’hui aux pays européens eux-mêmes, tenus à la gorge par la finance mondiale selon des modalités similaires à celles que dénonçait Sankara s’agissant de l’Afrique.

Thomas Sankara a également été à la pointe sur la thématique de l’agriculture biologique, et a mené, notamment avec Pierre Rabhi, une des figures de proue de l’écologie de terrain en France, de belles expérimentations se fondant sur une certitude de bon sens : les paysans n’ont pas les moyens de s’offrir des engrais chimiques onéreux, il y a bien une possibilité de s’en passer. Ironie de l’Histoire – et preuve du caractère fondamentalement «contre-révolutionnaire» du régime Compaoré –, le Burkina Faso est aujourd’hui le pays ouest-africain qui développe l’activisme le plus débordant en faveur des Organismes Génétiquement Modifiés (OGM) qui asservissent pourtant le monde agricole d’un point de vue strictement économique. En effet, les graines transgéniques sont stériles, et chaque année le paysan doit en acheter de nouvelles pour continuer à produire. Blaise Compaoré chemine main dans la main avec la multinationale honnie Monsanto, qui jette des milliards de dollars dans la bataille du lobbying. Si Sankara était vivant, il serait aujourd’hui un militant de l’opensource. Aux côtés des Sud-Africains et des Indiens, il aurait lutté contre l’industrie pharmaceutique et certains de ses brevets au caractère fondamentalement illégitime.

Thomas Sankara avait des défauts, comme tout homme, comme tout chef. Mais il avait une pensée, loin du caractère faussement énigmatique de son tombeur, qui n’a en réalité rien d’autre à dire que ce que ses maîtres masqués lui soufflent. Mais pourquoi la «grande machine» se déploie-t-elle donc toujours avec autant de hargne contre les leaders du Tiers-Monde qui ont une pensée? La question est purement rhétorique, bien entendu.

Théophile Kouamouo

 

Source: nouveaucourrier

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