UA: un sommet sous influence française?

Des responsables d’Afrique australe affirment que la France se serait opposée à l’élection de la candidate de Prétoria à la présidence de la Commission de l’Union africaine. Qu’en est-il vraiment?

L’image restera gravée dans les mémoires. Nkosazana Dlamini-Zuma, ex-femme du président sud-africain et candidate de la «nation arc-en-ciel» en train de chanter et danser avec sa délégation dans les couloirs du siège «made in China» de l’Union africaine à Addis Abeba, lors du 18e sommet de l’organisation qui s’est tenu les 29 et 30 janvier 2012.

Mais qu’y avait-il à fêter? La candidate sud-africaine avait échoué à se faire élire à la tête de la Commission de l’organisation panafricaine.

Le «putsch» sud-africain avait quand même à moitié réussi. Le sortant et candidat à sa réélection Jean Ping, élu dès le premier tour en 2008, n’avait pas pu rassembler assez de voix pour faire un nouveau mandat.

Déjà bien mal en point après la crise libyenne, l’UA se retrouvait donc sans tête, sans leader fort, jusqu’au prochain sommet dans six mois. La faute à qui? La faute aux Français, accusée par plusieurs commentateurs d’Afrique australe d’avoir activement soutenus «leur» candidat, le Gabonais Jean Ping.

Pour Francis Kornegay, de l’Institute for Global Dialogue, interrogé par le journal sud-africain Mail and Guardian, le sommet de l’UA a même été «une bataille par procuration entre la France et l’Afrique du Sud».

Intervention militaire française, jugée néo-coloniale

Tout le monde se souvient que Prétoria a vu d’un très mauvais œil l’intervention militaire française, jugée néo-coloniale, en Côte d’Ivoire et en Libye.

«Nous avons mis en échec l’agenda des Français et de l’intervention étrangère dans les affaires africaines», a confié un responsable sud-africain, mettant l’échec de «l’ex-Miss Zuma» sur le compte de l’«influence française», notamment au sein des pays de  l’Afrique francophone.

Pour le Daily News sud-africain «les interférences françaises ont couté le poste à Ping». Le journal, citant des sources sud-africaines et mozambicaines, écrit que la France a fait un intense lobbying pour M. Ping, qui a irrité les autres pays, notamment anglophones.

«Je ne peux pas citer le nom du pays mais il y a eu des interférences extérieures, non seulement pour l’élection, mais aussi dans certains dossiers en discussion, comme Madagascar»,  a indiqué au Daily News le ministre mozambicain des Affaires étrangères Oldemiro Baloi.

A son retour du sommet, le président du Zimbabwe, Robert Mugabe, un des «dinosaures» du continent, a abondé dans le même sens: «Il y a toujours une main étrangère».

Diplomatie du bulldozer

Connu pour ses diatribes anti-occidentales, Mugabe a accusé «certains pays africains» d’être «devenus de simples jouets» représentant «l’Europe et la France».

Alors la France, empêtrée dans une grave crise économique et en pré-campagne pour la présidentielle d’avril, a-t-elle «fait» le sommet de l’UA d’Addis Abeba?

Si l’influence de Paris avait été aussi grande qu’on le dit, Jean Ping aurait été réélu. Peut-être pas au premier tour. Mais il aurait été réélu. Cela ne fut pas le cas.

Si le «putsch» sud-africain a partiellement échoué, il faut chercher les causes ailleurs. Une règle tacite veut qu’un grand pays africain, comme l’Afrique du Sud, ne dirige pas la Commission de l’UA. Prétoria a voulu passer outre. Ca a failli passer, mais ça a cassé.

Opposition du Nigeria et de l’Egypte

Le Nigeria, géant démographique, s’y est opposé. Mais aussi l’Egypte, pays arabe le plus peuplé du monde. Plusieurs «petits» pays ont également critiqué l’«arrogance» sud-africaine sur le continent.

Et l’actuelle politique migratoire sud-africaine, très restrictive envers ses «frères» africains, n’a pas arrangé les choses. Les meurtrières émeutes xénophobes de ces dernières années sont encore dans tous les esprits. La «diplomatie du bulldozer» d’une Afrique du Sud, alliée fidèle d’une Chine conquérante, va laisser des traces.

«Si l’Union africaine voulait donner d’elle-même, l’image d’une instance ridicule et couverte d’humiliation, elle ne pouvait trouver mieux», écrit un site de Conakry.

Si l’«ex-Miss Zuma» a dansé hier, dansera-t-elle encore demain? Sera-t-elle encore candidate dans six mois? Rien n’est moins sûr. Pour sortir de l’impasse, la candidature d’un troisième homme (ou troisième femme), plus consensuel, devrait faire son chemin.

Les danses de joie sud-africaines risquent fort de rester en travers de la gorge de nombreux dirigeants africains lorsqu’il s’agira de choisir qui représentera l’Afrique pour un siège permanent au conseil de sécurité de l’ONU.

Lors du sommet d’Addis, l’Afrique du Sud a compté ses amis sur le continent. Ils représentent une minorité de blocage au sein de l’UA mais ne constituent pas une majorité. Dans ces conditions, le pays dirigé par le bouillant Jacob Zuma peut-il prétendre représenter l’ensemble du continent, soit un milliard de personnes?

Le Nigeria pourrait, in fine, profiter de l’«arrogance» sud-africaine pour avancer ses pions sur le grand échiquier de la diplomatie internationale.

Adrien Hart

Source: slateafrique.com

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *