Sénégal – L’État Providence: Macky Sall Ranime le Trésor de Famille

Macky Sall a inventé la … bourse familiale pour lutter contre la pauvreté au Sénégal et incidemment rendre la joie de vivre aux pères de famille. Ainsi, sur un échantillon à terme de 250.000 familles (sur les 777.931 chefs de ménage comprenant  20% de femmes-ESAM, 1991), cinquante mille familles ont été retenues  pour recevoir cent mille francs par an pendant 5 ans  pour lutter contre la pauvreté au Sénégal. Ce raccourci vers une solution de la demande sociale repose sur le même postulat suranné visant à contenir l’explosion sociale, d’où le pessimisme de techniciens et scientifiques sénégalais en la matière (EnQuête N° 468 du  janvier 2013, page 10, N° 469 du 3, « L’Observateur » N° 2786 du 03/01/13,page 10)) :  le Millenium Project des Nations-Unies qui lui sert de substrat épistémologique visait la même recherche de bonheur ; est plus connu sous son appellation française d' »Objectifs du Millénaire pour le Développement » (Omd)  et a été adopté en septembre 2000 comme un engagement collectif de la communauté internationale en faveur du développement durable et de la réduction de moitié de la pauvreté en 15 ans (2015). Tout le monde reconnaît aujourd’hui que ces théoriciens de la richesse des nations avaient les yeux plus gros que la panse.

Les Omd n’innovent en rien, en effet ; bien au contraire, ils reprennent les thèses philosophiques éculées combattues depuis le milieu des années 70 pour éviter l’invasion de la moitié Nord de l’humanité par les ressortissants du Sud et que l’immigration clandestine permet de vérifier partiellement.

Dans la réalité en effet, l’analyse fine des propositions émises par les tenants de cette ligne estiment qu’il faut lutter contre la fertilité galopante dans le Tiers-monde : les principaux indicateurs portent plus, à la vérité, sur la taille de la famille et ses conséquences dans le secteur de la santé et de la nutrition qu’ils n’ouvrent de réelle perspective de lutte contre la pauvreté (1).

La bourse sociale,  promesse électorale du candidat Macky Sall, repose sur une réalité autre quand le taux de pauvreté est en baisse réelle, malgré la reproduction induite et la féminisation des classes sociales pauvres. Les données officielles de l’Agence nationale de la Statistique et de la démographie (Ansd) renseignent en effet que le taux de pauvreté était en dessous des 50 pour cent en 2011 (46,7%), ayant ainsi connu une baisse de plus d’un point et demi (48 % en 2005 qui représentait lui-même le plus fort taux depuis le début de l’alternance avec Wade, soit 55%).

La position du président de la République rappelée dans son message à la Nation du 31 Décembre reposerait alors sur d’autres considérations puisque toutes les données scientifiques de ces vingt dernières années tendent à affirmer une diminution de la pauvreté en termes relatifs, malgré les apparences d’une demande sociale accrue et souvent fatale aux politiques (Abdou Diouf, en 2000, Wade, douze ans plus tard). La progression notée entre 2005 et 2011 explique peut-être le souci de Macky Sall d’intervenir qui aurait cependant une portée plus morale avec l’approfondissement de la crise que physique avec une augmentation de la taille de la famille en baisse même chez les pauvres, dans un réflexe de survie et de réalisme économique vérifiable depuis Ricardo.

Transposées dans la réalité d’aujourd’hui en effet, les données des années 2000 réactualisées révèlent que la proportion de la population pauvre a baissé de 10,8 points de pourcentage entre 1994 et 2002 (Direction de la prévision et de la statistique : La pauvreté au Sénégal : de la dévaluation en 1994 à 2001-2002, janvier 2004). Ainsi, au plan national, « la part de la population en situation de pauvreté a diminué de 67,9 % en 1994-1995 à 57,1 % en 2001-2002″, selon le document qui présente des estimations comparables de la pauvreté au Sénégal en utilisant les données des enquêtes sur les ménages  (Esam I, 1994-1995 et Esam II, 2001-2002, section 1). De façon similaire, la part des ménages en pauvreté a diminué de 61,4 à 48,5 %, soit une baisse en termes relatifs de l’incidence de la pauvreté de 16 %. Les niveaux de pauvreté sont plus élevés en zones rurales qu’en zones urbaines et plus élevés dans les autres zones urbaines qu’à Dakar, rapporte la Direction de la Prévision (Dps), sur la base des estimations qui montrent aussi que la pauvreté a diminué davantage en zones urbaines qu’en zones rurales. « Les autres mesures de la pauvreté (écart de la pauvreté et sévérité de la pauvreté) ont évolué dans le même sens que l’incidence de pauvreté », souligne le document qui relève par ailleurs une croissance du produit intérieur brut en moyenne annuelle de l’ordre de 5 % entre 1994 et 2002.

Pourtant sur la période, signale-t-on, « la croissance moyenne de l’activité du secteur primaire (4,8 %) où sont concentrées les activités rurales est similaire à celle du secondaire et du tertiaire (4,7 %) où sont concentrées les activités urbaines ». « La croissance du secteur primaire n’a pas bénéficié aux ménages ruraux autant qu’on aurait pu l’espérer », conclut la Dps.

Le Millenium Project aboutit sensiblement aux mêmes conclusions sur la concentration de la pauvreté en milieu urbain et rural, sur la pauvreté et la taille de la famille (10 en moyenne, dans 25% des ménages les plus pauvres et 8 dans les ménages des riches) et sur l’accès aux soins de santé et à la couverture vaccinale. Prudent, il se promet de lutter contre la pauvreté non point tant comme on promettait jadis le plein emploi que par une avance en demi-teinte d’ici à 2015.

Le Millenium Project des Nations-Unies a vu le jour 20 ans après la Convention de Washington qui visait l’accélération de la privatisation du monde (2), dans la même logique de liquidation des États-nations avec les Programmes d’ajustement structurel des années 70 qui visaient le « Moins d’Etat pour mieux d’Etat » (3), pour aboutir à terme au Stateless Global governance de Ziegler. Comment comprendre alors le retour de l’État providence à la Macky Sall lorsqu’on sait que les secteurs sociaux de la Santé et de l’Éducation, principalement, ont été passablement désarticulés avec le refus des institutions de Bretton Woods d’accepter tout investissement dans ces secteurs ? Surtout que ces secteurs sont ceux qui permettent de dépasser le sous-développement en armant à la vie et en assurant la vie.

Depuis plus de quinze ans, les théoriciens se sont mis d’accord sur un point : la pauvreté est un concept complexe, expression d’une réalité multidimensionnelle. L’absence d’une étude pluridisciplinaire sérieuse limite une vision d’ensemble cohérente. Ainsi, tour à tour, en fonction de l’expert du moment, la pauvreté est présentée sous son aspect purement biologique ou physiologique (moins de 2.400 calories nécessaires à un adulte), ou purement économique (moins d’un dollar/jour), avec, toutefois, une prédominance de la tendance économiste. Ces deux extrêmes simplistes passent sous silence la problématique d’exclusion du processus de développement et les inégalités sociales dont souffrent ceux qui sont compris dans les études.

Le forum africain pour le sommet mondial sur le développement durable, tenu à Dakar, les 12 et 13 mars 2001, et la rencontre avec les techniciens du ministère de l’Economie et des Finances (Le Soleil N° 9268 des 21 et 22 avril 2001) renseignement que le Sénégal est revenu à son niveau économique de 1960. Le programme national de lutte contre la pauvreté, qui s’appuyait sur le Programme Intérimaire du Secteur Agricole (PISA), montrait déjà un écart entre l’importance des investissements et la faiblesse des performances du secteur. Une enquête sur les priorités (ESP) et sur les activités des ménages (ESAM) fait apparaître que 30% des ménages vivent en dessous du seuil de pauvreté considéré comme la dépense nécessaire à l’acquisition de 2.400 calories/jour et par personne dans le ménage. En se basant sur cet indicateur, l’enquête concluait que 75% des ménages pauvres sont localisés en milieu rural et que 58% des ménages ruraux sont pauvres (R.Sénégal, Ministère des Finances, Direction de la Statistique, 1991). Etudié sous l’angle de dépenses alimentaires, le seuil de pauvreté est évalué en 1992 à 3.324 F. CFA par habitant et par mois, alors que, dans la réalité, cette dépense était située à 2.247 F CFA, soit 32% en deçà du minimum jugé vital pour la satisfaction des besoins en calories. C’était deux ans avant la dévaluation du franc CFA intervenu en janvier 1994. L’analyse technique de la pauvreté invitait à des pratiques plus globalisantes en dépassant le cadre purement épidémiologique pour investir les aspects socio-anthropologiques, ethnographiques et politiques. Un volume de travail réduit dû à des conditions climatiques difficiles à cause de la rareté de l’eau a conduit à une migration intérieure et vers l’extérieur. Aujourd’hui, un Sénégalais sur cinq vit dans les villes, pour fuir une baisse de consommation et le recours à des produits de substitution moins riches. Ces migrants sans qualification vivent à la périphérie des villes et accélèrent le processus de bidonvilisation ; ils vivent d’expédients et sont réceptifs à la délinquance, au grand banditisme, au proxénétisme, à la prostitution, à la pédophilie, à la drogue, aux maladies (VIH, MST, etc…)

Cette migration est favorisée par un régime foncier imprécis, perpétuellement réajusté (Cf. Le Soleil N° 9066 des 19 et 20 Août 2000). Elle est observée au Sine, ancien bassin arachidier, et tout au nord du Sénégal, zones où le régime hydrique est préoccupant depuis le début du XXème siècle. La pauvreté a également eu pour conséquence une responsabilisation plus accrue des femmes qui ont marqué une présence plus prononcée sur la scène économique lorsque le chef de famille perd ce qui faisait la source principale de son autorité : l’argent. Ainsi, sur une population majoritairement féminine (4.123.759 contre 3.760.498 hommes), les 777.931 chefs de ménage comprennent désormais 20% de femmes (ESAM, 1991). Les récentes données ne se signalent pas par le genre, malgré la lutte contre les inégalités basées sur le sexe et le succès du Sénégal dans le domaine de la parité (5.746.837 pauvres, en 2005, contre 6.367.733 en 2011).

Pathé MBODJE
Journaliste, sociologue

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Orientations bibliographiques

1-L’Observateur N° 217 du 09/06/04, Page 4.
2- Jean Ziegler : Les nouveaux maîtres du monde et ceux qui leur résistent, Fayard, 2002, pages 64-65.
3-Guy Roustang : Ramener le travail à sa juste valeur, in « Travail », Magazine de l’OIT, N° 14, Déc. 95.
4-Arnaud Sales : Sociologie de l’économie, cours-année, Université de Montréal, Automne 81.

Source:koccbarmafall

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