Sénégal : La Casamance, combien de divisions ?

Dans ce territoire sénégalais coincé entre la Gambie et la Guinée-Bissau, diverses factions mènent depuis trente ans une guérilla pour l’indépendance. Un dossier que le nouveau président, Macky Sall, entend régler au plus vite. Une croix catholique au cou, César a l’air revêche qui sied aux conspirateurs.
Il a surgi dans l’arrière-cour miteuse d’un café de Sao Domingos en compagnie de ses lieutenants : Alphonse, les bras cerclés de gris-gris, Rambo, Rémi et Jérôme. Dans ce gros bourg de Guinée-Bissau, frontalier du Sénégal, César est dans son sanctuaire, protégé par les forêts qui effacent la limite entre les deux pays. Il se sent à l’abri de l’armée sénégalaise, son ennemie.
César dirige l’une des trois factions armées du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC), une organisation politico-militaire qui prêche l’indépendance de la Casamance, région méridionale du Sénégal séparée du reste du pays par la Gambie. Miné par ses divisions, le MFDC s’essouffle depuis trente ans dans un conflit de basse intensité – l’un des plus longs de l’Afrique contemporaine – qui charrie néanmoins chaque année son lot de morts, de blessés et de déplacés. Un conflit planté comme une épine dans le pied des autorités centrales à Dakar que le nouveau président sénégalais a promis d’extraire.
Triomphalement élu le 25 mars, Macky Sall avait opportunément choisi la Gambie pour son premier voyage officiel à l’étranger.
La Gambie est, géographiquement, un drôle de pays. Une étroite langue de terre sinuant de part et d’autre du fleuve du même nom, que les Britanniques avaient « incrusté » dans le Sénégal, le coupant quasiment en deux, ce qui nourrit un sentiment d’isolement physique et culturel par rapport au reste du pays. « Ici, c’est la Casamance, dit César. Le Sénégal, c’est au nord. »
La coupure gambienne, la proximité avec la Guinée-Bissau, associées aux hésitations passées de l’ancien colonisateur français concernant le statut de la Casamance, pour l’inclure finalement au Sénégal, alimentent toujours le discours séparatiste. Macky Sall a donc promis d’associer la Gambie et la Guinée-Bissau à la résolution de la crise casamançaise, sachant que les rebelles jouent à saute-frontières, se fondant dans la communauté diola, à cheval sur les trois pays, dès que la pression militaire sénégalaise s’accentue.
Mais en attendant une issue diplomatique incertaine, César est « en guerre contre l’envahisseur sénégalais ». Il se présente comme  » le chef d’état-major du MFDC « . Deux autres rebelles revendiquent ce titre : Ousmane Niantang Diatta, également sur le front sud, et Salif Sadio, le plus actif et le plus radical des trois, guerroyant le long de la frontière gambienne, plus au nord.
Pour son rendez-vous prétendument  » clandestin  » à Sao Domingos (où tout le monde le salue), César a laissé tomber treillis et kalachnikov. Le visage mangé par une casquette de base-ball et des lunettes noires, il lutte contre une crise de malaria dans une grosse doudoune noire incongrue sous un soleil écrasant.
« La vie dans le maquis est dure », lâche-t-il, le regard sombre, attablé devant une brique tiède de mauvais vin blanc portugais. « Le front sud est calme mais nous n’avons pas abandonné la lutte », précise-t-il. La lutte, César la mène depuis son adolescence, il y a près de trente ans, dans les forêts et les mangroves difficilement pénétrables de Casamance. Il ne connaît pratiquement que ça. Tout comme Moustapha Coly, un commandant du groupe rival d’Ousmane Niantang Diatta. « On a commencé à se battre avec des arcs, des bâtons et des haches.
Maintenant nous sommes mieux armés. C’est nous qui chassons les militaires sénégalais, ce n’est plus l’inverse », se vante Moustapha Coly, avant d’aller prier sur un tapis posé sous un anacardier.
Le trait est grossi, même si, depuis sa réactivation en 2009, la chronique nécrologique de la guerre casamançaise relate surtout la mort de soldats sénégalais victimes d’embuscades ou de mines. Pourtant, les experts s’accordent à dire qu’il n’existe pas de solution militaire à ce conflit asymétrique. Les quelques milliers de soldats sénégalais déployés dans la région affrontent une guérilla clairsemée, mais qui évolue en terrain connu. Quant au MFDC, il ne dispose pas de la puissance de feu suffisante pour déloger l’armée. Et surtout, sa cause ne mobilise plus les foules casamançaises.
Il en fut autrement au début des années 1980 sous la conduite d’Augustin Diamacoune Senghor, ancien directeur du séminaire Saint-Louis de Ziguinchor et chef charismatique du MFDC. En 1982, à Ziguinchor, une manifestation indépendantiste a été réprimée dans le sang par les forces de sécurité sénégalaises. Une partie du mouvement se radicalisa. Les revendications en faveur d’une meilleure intégration de la Casamance se transformèrent alors en demande d’indépendance à laquelle le régime socialiste d’Abdou Diouf (1981-2000) répondit par la force (arrestations arbitraires, déplacements de population, offensives militaires…), sans parvenir à écraser le mouvement. Deux nationalismes, casamançais et sénégalais, se faisaient face. Plus tard, leur radicalisation respective eut raison de l’accord de paix signé en 2004.
Les fautes sont partagées. La disparition de l’abbé Diamacoune, en 2007 à Paris, a accéléré la scission du MFDC, qui compte aujourd’hui trois branches armées rivales et deux secrétaires généraux revendiquant la direction politique – dont l’un, Mamadou Sané, dit « Nkrumah », vit en exil dans la banlieue parisienne depuis plusieurs décennies. « Cet éclatement ne facilite pas les négociations de paix », regrette Mario Giro, responsable des relations extérieures de la communauté catholique Sant’Egidio, qui a fait des offres de médiation.
Du côté des autorités, Abdoulaye Wade, président sénégalais de 2000 à 2012, « croyait qu’il pouvait acheter la paix à coups de valises d’argent sans se
pencher sur le fond du problème », observe Nouah Cissé, ancien proviseur du lycée de Ziguinchor et « historien » du MFDC. « Tout ce qu’il a fait, c’est enrichir de pseudo-intermédiaires et diviser un mouvement indépendantiste devenu moins contrôlable », commente-t-il. Au MFDC, chacun soupçonne l’autre de toucher l’argent de Dakar.
Pendant ce temps, dans les rues de Ziguinchor, aucun « Vive la Casamance libre ! » n’est tagué sur les murs. « Le MFDC ne recrute plus que dans les villages », soutient Nouah Cissé. L’une des raisons est liée à la surreprésentation de l’ethnie diola (un tiers de la population casamançaise aux côtés de Mandingues, Peuls, communautés forestières autres que diola) au sein du MFDC. « Même si tous les Diolas sont loin d’être indépendantistes, la grande majorité des indépendantistes sont diolas et la rébellion n’est enracinée qu’en basse
Casamance, le pays diola », note Jean-Claude Marut dans son livre Le Conflit de Casamance (édition Karthala, 2010). Le séparatisme se heurte ainsi à une question identitaire centrale : qu’est-ce qu’être sénégalais ou casamançais, au-delà des environnements naturels différents, la forêt du sud contre la savane? pourtant, le MFDC fait comme si de rien n’était. « La Casamance est déjà indépendante, affirme Nkrumah. Il faut seulement organiser la séparation. » »
Cette position radicale s’appuie sur plusieurs mythes fondateurs », décrypte Nouah Cissé. L’un d’eux remonte au référendum de 1958 organisé par le général de Gaulle sur l’avenir des colonies françaises en Afrique. La Casamance, affirme-t-on dans le maquis, a alors choisi l’indépendance immédiate, mais ses voix auraient été diluées dans l’ensemble sénégalais. Peu importe si les chiffres réels montrent le contraire. « Pas besoin de nouveau référendum sur l’indépendance, le résultat de 1958 suffit », assène ainsi Pierre-Marie Diatta, un cadre politique du mouvement.
Un autre mythe repose sur un accord secret prétendument passé en 1962 entre Emile Badiane (l’un des premiers cadres du MFDC) et Léopold Sédar Senghor (président de 1960 à 1980) qui aurait promis l’indépendance à la Casamance « après une génération, autrement dit dans les années 1980″, affirme Pierre-Marie Diatta. « Encore un mythe ! Pas de texte, pas de témoins ! », tranche Nouah Cissé.
A Ziguinchor d’ailleurs, les maquisards sont tantôt perçus comme des coupeurs de route rançonnant les voyageurs pour survivre, tantôt comme des idéalistes. Et le plus souvent comme des combattants d’arrière-garde qui entravent le développement touristique, agricole et industriel du « grenier du Sénégal ».
Même un petit dealer rencontré dans un bar de Ziguinchor finit par se plaindre de « la mainmise des rebelles sur la meilleure herbe de la région, celle de Kafoutine » !
« Il faut faire sortir les combattants du maquis et les réinsérer dans la société, plaide Amadou Sylla, président de l’association SOS-Casamance (non indépendantiste). Certains ne connaissent que les armes mais ils ne sont pas nombreux, cela ne coûterait pas cher. » Combien sont-ils, ces combattants ? « Quelques centaines, affirme un militaire européen, mais ils ont l’avantage du terrain. »
Après la méthode forte d’Abdou Diouf dans les années 1980-1990, puis la stratégie du pourrissement conduite par Abdoulaye Wade, qui promettait, en 2000, de résoudre la question en « 100 jours », l’espoir repose sur Macky Sall. Le nouveau président a placé cette crise au rang de priorité nationale en pariant sur le développement de la région et le dialogue avec toutes les parties. « Les négociations avaient échoué par manque de confiance réciproque. Il est temps de renouer le dialogue », estime Mario Giro, de la communauté Sant’Egidio.
Une sortie de crise que les combattants isolés depuis de trop longues années dans le maquis ne rejettent pas. « Mais il faut qu’on sorte de là la tête haute », admet l’un d’eux.

Christophe Châtelot
Sao Domingos (Guinée-Bissau) et Ziguinchor (Sénégal) Envoyé spécial
Source : http://www.lemonde.fr/

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