Sans Internet, cet embrasement du monde arabe n’aurait pas eu lieu (entretien)

Entretien avec Mathieu Guidère est géopolitologue et professeur d’islamologie et de pensée arabe à l’université de Toulouse II. Il vient de publier Le choc des révolutions arabes aux éditions Autrement.

Quel processus concret conduit à l’embrasement planétaire du monde arabo-musulman ?

L’ensemble du phénomène se fonde et s’enclenche sur l’hypermédia Internet, avant d’être relayé par des réseaux réels et des réseaux d’influence du monde musulman. L’affaire commence quand le film est doublé en arabe. Jusqu’au 10 septembre, il était invisible, ne ressortait pas dans les « alertes » web ni dans les systèmes de veille. Traduit en arabe, il est rendu disponible pour 300 millions de personnes, immédiatement. A partir de ce moment-là, différents réseaux le prennent en charge : les organisations représentatives des musulmans, telles que l’Union des Oulemas musulmans, tendance des frères Musulmans, ou la ligue des Oulemas musulmans, tendance salafiste.

Ensuite, la dynamique de la rumeur se met en place. Personne n’a vu le film mais quelqu’un écrit : « c’est horrible », cela enfle, devient inacceptable. Cela fonctionne comme le « téléphone arabe ». Enfin, le mimétisme conduit les gens à vouloir « faire mieux » que leurs voisins. Les Libyens ont attaqué une ambassade ? Les Tunisiens veulent faire la même chose. Dans le lot, il y a des pratiquants sincères dont la ferveur est instrumentalisée par des « casseurs » idéologiques.

Quel est le rôle exact des réseaux sociaux ?

Ils sont fondamentaux. Ils relaient la rumeur, permettent de mobiliser et de planifier les actions.

Sans Facebook, youtube et Twitter, le monde se serait-il enflammé à cause de ce film ?

Sans Internet, cet embrasement n’aurait pas eu lieu. Le film n’aurait pas été diffusé dans les cinémas, encore moins ceux des pays arabes. Internet est une caisse de résonnance et un outil de propagande pour tous les extrémistes et les marginaux

Est-ce comparable au phénomène des caricatures de Mahomet ?

Oui. En 2005, les caricatures publiées dans les journaux norvégiens ont provoqué une levée de bouclier similaire, avec des manifestations, des attaques, des morts. Il faut s’attendre à une réitération de ce type d’événements dès qu’on touche à l’Islam et à Mahomet.

Quels mots et images provoquent cela ?

Ce qui touche au prophète, car sa représentation est interdite ; ce qui a trait au Coran, car c’est un texte sacré ; enfin, ce qui met en avant les lieux saints, comme La Mecque et Médine.

Pourquoi un tel embrasement est-il possible ?

MG. D’une part, la majorité des musulmans est encore croyante et pratiquante. Dans le monde arabo-musulman, le processus de sécularisation n’est pas encore advenu comme en Occident. D’autre part, les attaques viennent de l’extérieur du monde musulman et sont assimilées à une colonisation et à un impérialisme culturel.

Y a-t-il une réponse appropriée ?

Le rôle des politiques est capital. Ils doivent déconnecter l’émotion de la réalité des faits. Barack Obama, par exemple, dit qu’il comprend cette émotion populaire, qu’il ne cautionne pas de film. Il n’oppose pas liberté d’expression et liberté de culte. Il fait bien. La démocratie est-elle en péril ? MG. Oui, parce qu’Internet est un far-west où les règles de la réalité ne s’appliquent pas. Les responsables restent cachés sous des pseudonymes. Ils diffusent rumeurs, mensonges, appels au lynchage, sans qu’on les attaque pour incitation à la haine ou diffamation. Chaque Etat devrait appliquer le droit de la réalité réelle à la réalité virtuelle. La démocratie, c’est le lieu du vivre-ensemble, cela devrait être valable pour Internet.

par Olivia Elkaim

Source: lavie

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