PURGE AU QUAI D’ORSAY: Le Mali et les hommes bleus en question

yt_mali-guerre-400x279Trois diplomates travaillant sur l’Afrique ont été récemment débarqués du Quai d’Orsay. Dernier  en date, l’éviction, près de deux mois après le début de l’intervention française, de Laurent Bigot, sous-directeur en charge du Mali. Ce «débarquement» a «surpris et choqué» au ministère des Affaires étrangères.

Laurent Bigot et Jean-Félix Paganon : purge au Quai D’Orsay

Le limogeage de Laurent Bigot intervient quelques semaines après le remplacement de Jean-Félix Paganon, représentant spécial pour le Sahel, nommé en juin dernier. Responsable de la Direction Afrique-Océan Indien, Elisabeth Barbier aurait, elle , été écartée pour incompatibilité d’humeur avec Laurent Fabius. La question malienne redevenue politique est maintenant totalement du ressort de Laurent Fabius et de la cellule Afrique du Ministère des Affaires étrangères. Nombre de diplomates ne semblent pas très bien comprendre la cohérence de la politique extérieure française. Pourtant, il y a bien entre la Libye, la Syrie, l’Algérie et le Mali une cohérence et une logique sauf que pour la comprendre, il faut parfois fréquenter quelques capitales étrangères.

Les touareg : un peuple dans la tourmente

Ainsi, au nord du Mali dans l’erg de l’Azawad ou l’Adrar des Ifogas comme dans leur multiple diaspora intérieure et extérieure, un peuple fier et orgueilleux observe les sanglantes hostilités entre deux forces se disputant ce qui n’appartient qu’à eux. Curieusement, leur nom est de moins en moins cité lorsqu’on évoque la guerre dans leur pays. Il n’a pas pour autant disparu. Ce peuple, c’est le peuple Touareg, autrement nommés les «hommes bleus» par les Français, qui, après les avoir «pacifiés», se sont laissé aller à une exotique fascination pour l’indigo de leur chèche et de leur visage.

Elisabeth Barbier, éliminée par Laurent Fabius

Depuis le début du XXe siècle, aucune adversité n’a eu raison d’eux : ni l’occupation coloniale, ni la politique répressive du régime malien, ni les terribles sécheresses des années 1970 et 1980. Un an après l’éphémère sécession de l’Azawad, le peuple Touareg est le grand oublié d’un conflit qui le concerne au premier chef et dont la reconnaissance de l’autonomie est la seule solution politique. Outre le fait de réduire les Touareg à l’image stéréotypée de leurs ancêtres décrite par Pierre Loti dans l’historiographie coloniale, celle d’irascibles et cruels guerriers à la peau bleue, toutes les étiquettes nébuleuses de leurs mouvements d’autodétermination leur dénient implicitement toute unité qui justifierait qu’on écoute ses représentants ou que l’on négocie avec eux.

Les Touareg maliens sont pourtant mille fois plus nombreux que les membres de ces groupes rebelles et l’écrasante majorité d’entre eux sont trop pauvres pour s’offrir l’équipement standard du combattant saharien moderne, le 4×4 à double réservoir, le fusil AK 47 et le téléphone satellitaire Thuraya. Mais par-delà leurs clivages tribaux, sociologiques et économiques, ils sont unis par leur refus de cette sédentarisation forcée que leur propose Bamako pour toute «modernité», même s’ils ne sont pas tous, loin s’en faut, des séparatistes nihilistes que dénonce la presse «patriotique» malienne, ni non plus des enfants de chœur sans trafic louche.
Le dossier Malien, comme Syrien, entre les mains de Laurent Fabius

L’ampleur de l’infiltration djihadiste dans le Sahel continue de voiler la responsabilité du régime malien dans le tournant violent qu’a pris l’affirmation politique touarègue. La vérité est que l’indépendance malienne, en 1960, n’a pas mis fin aux actes de violence politique, économique et symbolique contre les Touareg : de longs siècles durant, ils avaient transhumé dans l’immense espace saharien, les voilà enfermés, au nom de la «sédentarisation», derrière d’étroites frontières «nationales» et néanmoins héritées de la colonisation.

L’occupation française avait sapé les fondements de l’économie traditionnelle touarègue, l’élevage de camélidés, le commerce caravanier et, accessoirement, les «razzias» contre leurs voisins sédentaires ; le nouvel Etat malien les achève, réduisant des centaines de milliers d’êtres humains à une hypothétique survie, dans la contrebande, l’émigration ou le mercenariat au sein de la «légion islamique» du colonel El Gueddafi. Qui se souviendrait, dans ce vacarme belliciste sur les villes libérées et les djihadistes abattus, que les rébellions du Mouvement national azawad ont pour cause la ségrégation économique et culturelle à l’endroit des Touareg maliens ? Et qui rappellerait que si les autorités maliennes ne se soucient pas de «développer» le Nord, c’est aussi par manque de moyens ? Si l’Europe avait délié les cordons de la bourse de l’«aide internationale», la lutte entre les insurgés touareg et le gouvernement central, qui a fait de ce territoire une île ouverte aux vents intégristes, aurait probablement pris fin par les moyens politiques.

Reconstruire le Mali : la seule solution 

L’aide du Fonds européen pour le développement (FED) au Mali ne représente que 100 millions d’euros par an. Que souhaite-t-on au juste ? Rien n’est très clair. On évoque, certes, de temps à autre, le nécessaire «développement économique du Nord Mali», mais on ne demande pas leur avis à ses populations (qu’elles soient touarègues, arabes ou peules) sur les relations qu’elles aimeraient avoir avec le gouvernement central après la fin de cette «guerre de libération» d’un genre nouveau. Il n’est pas insensé de penser que l’intervention française ne vise pas seulement à empêcher l’extension de la subversion intégriste au Niger, riche en uranium, et au Tchad, porte orientale de la «Françafrique», mais aussi, dans la même visée stratégique, à reconquérir ce territoire au bénéfice de Bamako, autrement dit aux dépens des Touareg. Les assurances de Laurent Fabius quant à la volonté des autorités maliennes d’«entamer un dialogue avec toutes les populations, notamment celles du Nord» n’engagent encore une fois que Laurent Fabius, certainement pas la junte au pouvoir dans la capitale malienne. 

Un peuple fier

Tout se passe  comme si, dans le feu de cette bataille anti-djihadiste, on préparait les funérailles des revendications azawades. Si la réoccupation du Nord du Mali est menée à son terme, elle pourrait provoquer une plus grande radicalisation de l’affirmation politique targuie. Elle pourrait même déboucher sur un plus profond enracinement local du «djihad saharien» qui prendrait la forme d’un renforcement des organisations touarègues se réclamant de l’islamisme. Il n’est pas exclu, dans un avenir proche, que pour les Touareg, grands absents des arrangements entre Paris et Bamako, les islamistes autochtones deviennent alors des symboles de résistance. Paris joue-t-elle avec le feu ?

D’après l’agenda arrêté lors de la réunion à Nouakchott, dans la capitale mauritanienne, des ministres des Affaires étrangères, à l’initiative des pays voisins du Mali et des délégués de l’Union africaine (UA), de l’Union européenne (UE) et de l’ONU, la stabilité et la reconstruction des cités détruites durant la guerre sont à l’ordre du jour. Cette rencontre a été marquée par la participation de huit pays partageant une frontière avec le Mali (Mauritanie, Mali, Niger, Algérie, le Sénégal, Burkina Faso, Libye et Tchad), outre des organisations régionales et internationales.

Réunion de Nouakchott 

Les travaux de cette rencontre devraient aboutir, entre autres décisions, à la proclamation d’un « club des pays amis du Mali ». Les ministres des Affaires étrangères et les représentants des pays et organisations participant à ce sommet ont examiné les voies et moyens de la consolidation de la stabilité du Nord-Mali, ainsi que la possibilité de participation à une force multinationale sous la bannière de l’ONU, après le retrait des forces françaises. Parmi les pays participant à ce sommet, cinq d’entre eux (Sénégal, Tchad, Burkina Faso, Niger et Mali) ont déjà des troupes engagées sur le terrain aux côtés des forces françaises, dans le cadre de l’offensive visant à anéantir les islamistes armés qu’elles poursuivent dans leurs derniers retranchements dans les zones montagneuses à la frontière algérienne et nigérienne.

Quoi qu’il en soit, le problème le plus important restera : comment reconstruire l’état malien et son économie ?

Michel Lhomme et Yassine Temlani
le 21/03/2013

Source:metamag

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