Pourquoi Israël est en guerre

L’État juif est en guerre depuis plus de soixante ans. Cette guerre se réveille tous les trois-quatre matins comme en ce mois de novembre. Et l’on ressort les tanks et les avions de chasse de Tsahal qui ont à peine eu le temps de refroidir. On va toujours en avant vers le conflit dont on sait d’avance qu’il n’aboutira à rien que des destructions et des massacres, de la boucherie barbare et de l’exacerbation des haines et des tensions.

En effet, il ne fait aucun doute que l’armée israélienne ne viendra pas à bout de ses adversaires à Gaza : la communauté internationale interviendra avant que les envahisseurs de l’enclave palestinienne n’écrasent – ce dont ils ont les moyens militaires – leurs ennemis. Mais il y a pire que l’ONU – elle n’a jamais impressionné l’Israël dont il a toujours hautainement méprisé les résolutions. L’opinion publique israélienne partagée ne se résoudrait jamais à ce que son armée de conscrits se rende coupable d’un carnage définitif ni qu’on agrée aux revendications palestiniennes.

Cette opinion publique, la coalition au pouvoir de partis dont aucun ne domine – ces partis qui se regardent tous en rivaux avec dans leurs besaces leurs propres solutions concurrentes aux problèmes du pays -, cette opinion publique est celle dont chaque membre attend qu’elle vote pour ses candidats aux futures élections ; et chaque parti espère pouvoir se débarrasser alors même de ceux avec qui il collabore au gouvernement. La composition de la Knesset (le parlement israélien) en est révélatrice : Kadima, parti centriste (très à droite), 23% des sièges ; le Likoud, parti sioniste, 22% ; Israel Beytenou, parti « russe » d’extrême-droite, 12,5% ; les travaillistes, 11% ; Shass, séfarades ultra-orthodoxes, 9% ; sept autres partis sont encore représentés à l’assemblée nationale du pays.

Quant à la coalition au pouvoir, elle réunit Kadima, Israel Beytenou et le Parti Travailliste. C’est-à-dire des centristes, des ultranationalistes et des socialistes : ce qui correspondrait, en France, à peu près à une alliance MoDem-FN-PS ! Assemblage hétéroclite que nous avons du mal à imaginer mais qui est pourtant le quotidien de la vie politique de ce pays étranger depuis sa création. Quand on constate, en sus, que les scores électoraux de ces différentes formations ne sont pas très éloignés et que les sept autres partis, tous très différents, peuvent nourrir des espoirs légitimes de renverser à brève échéance la coalition, on a une idée du mic-mac de la politique en Israël.

En 1958, De Gaulle a fait un coup d’État et renversé la IVe République pour sortir la France de la Guerre d’Algérie. Il ne l’a pas fait pour conserver cette colonie, mais pour mettre fin à un conflit qui ensanglantait les deux rives de la Méditerranée depuis treize années ; quatre ans plus tard étaient signés les Accords d’Évian et – quoi qu’on puisse en dire ou regretter – la paix allait enfin revenir. Or, si l’on prend la chronique politique de la Quatrième, on est en droit de se demander, se laissant aller à l’uchronie, si nous ne serions pas encore en guerre en Algérie si le Général n’était pas intervenu pour casser l’ordre républicain ? En 13 ans, 28 gouvernements s’étaient succédé pour des périodes allant de 13 mois à… un jour ! On y avait vu des alliances démocrates-chrétiens avec… des communistes, puis avec des socialistes, puis des socialistes avec des gaullistes, etc.

la France de 45 (comme l’Israël) s’était dotée d’une constitution représentative qui, par la proportionnelle, permettait à chaque parti de batailler à l’Assemblée. C’est un système sans nul doute plus démocratique que celui, majoritaire, adopté par la Ve. Elle autoriserait légitimement le FN à présider un groupe parlementaire important correspondant à la réalité française ; le MoDem y serait de même, en concordance avec les trois millions de voix pour son leader à la dernière présidentielle. Ainsi, le chef de l’État et son gouvernement ne pourraient plus imposer leur idéologie en abusant d’une majorité illégitime pour imposer des oukases anti-républicains (Traité de Lisbonne, réforme des retraites, TSCG, mariage homosexuel…) ; on serait au contraire contraint au compromis et à tenir compte des oppositions, ce qui rétablirait un peu de démocratie dans le pays et un climat politique plus vif, mais apaisant.

Mais, en situation de guerre, la démocratie n’est pas en mesure d’offrir une sortie de crise. Les fondateurs de la démocratie, les Athéniens, le savaient déjà il y a plus de 2000 ans. Ce sont notamment les travaux d’Étienne Chouard sur la démocratie qui nous invitent à le comprendre : en cas de troubles graves, les créateurs de la démocratie athénienne avaient recours à élire un dictateur de guerre (Périclès par exemple) pour une période temporaire, disposition qui sera reprise par la république romaine. Car une démocratie n’est pas apte à palier à l’urgence ni à la prise des décisions radicales qu’exigent la guerre. De même, le général De Gaulle avait imposé un système majoritaire (dont la France contemporaine n’a plus besoin) pour qu’un gouvernement soutenu par une assemblée stable nous sorte du bourbier algérien.

Alors il n’y a pas de paix possible en Palestine, et c’est d’abord la constitution israélienne, paradoxalement parce qu’elle est trop démocratique, qui l’oblige. Comment pourrait-il en être autrement quand même la coalition qui a lancé l’assaut contre Gaza n’est pas d’accord sur les fins ? En aucun cas un gouvernement précaire, qui n’a aucun réel consensus quant à la paix qu’il souhaite, ne pourra parvenir à quoi que ce soit en direction d’une quelconque paix. Chaque parti israélien a une conception qui a une certaine cohérence d’une paix à atteindre, mais chacune de ces conceptions est antinomique de celles des autres partis. Il n’y a aucun espoir que quoi que ce soit de positif ne vienne jamais dans un pays où la guerre politique démocratique entre les partis se double d’une guerre au sommet de l’État entre les partis au pouvoir tandis que le pays est en guerre à l’extérieur. La seule issue pacifique pour l’Israël, c’est qu’un coup d’État y renverse, au moins pour le temps de signer une paix définitive, une démocratie inadaptée à un pays en guerre.

 

Source: adelannoy.wordpress

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