Pour France 2, le chavisme est une secte qui a réussi

Philippe ARNAUD

Elise Lucet [après le sujet sur les femmes] : « Direction Caracas, maintenant, où une grande partie de la population s’apprête à vivre un grand événement. Les obsèques d’Hugo Chavez vont en effet se dérouler à 16 h 30. Avant ce moment très solennel, des milliers de Vénézuéliens ont patienté pendant des heures en espérant approcher la dépouille du « comandante ». Un sentiment de dévotion incroyable, mais qui ne touche pas toute la population. Certains restent critiques vis-à-vis du président défunt. Reportage de nos envoyés spéciaux, Maryse Burgot et Laurent Desbois. »

Maryse Burgot : « C’est l’un de ces moments de communion collective inventés par le chavisme : une marée humaine dans les rues de Caracas ». [Vue d’une femme transportée sur une civière]. « Cette femme s’est évanouie après avoir patienté neuf heures dans une file d’attente. Elle espérait pouvoir se recueillir sur la dépouille de Chavez ». [Un des brancardiers parle : « Anzoategui, elle est venue de l’Etat d’Anzoategui, c’est vraiment loin »].

Maryse Burgot : « Quand la foule apprend que, finalement, Chavez sera embaumé, et visible pour l’éternité, elleexulte. [Déclaration d’une femme : « On l’aime et cet amour ne mourra jamais. Aujourd’hui, il est même plus grand qu’avant. »].

Maryse Burgot : « Et c’est bien ce culte de la personnalité qui est dénoncé dans les quartiers chics de Caracas. [Vue d’une résidence de luxe, mais solidement bétonnée, avec des barbelés]. Maryse Burgot : « Dans sa maison, cernée de murs et de barbelés, cet ancien diplomate de haut rang dénonce les dérives du chavisme ». [Vue du diplomate – 60/70 ans – la mine prospère, l’air (très) bien nourri, dans son salon très cossu. Il dit (en français) : « C’est pas une démocratie du tout. C’est un [sic] nouvelle style d’utilisation (ici, avec deux doigts de chaque main, l’ancien diplomate esquisse des guillemets imaginaires) du système démocratique, de façon plus perverse, la même démocratie populaire que l’Europe communiste, mais utilisée avec la symbologie [terme vieilli, mais correct] d’une démocratie représentative.]

Maryse Burgot : « Même discours chez ces étudiants des classes aisées ». [Vue d’une terrasse de café ombragée sous une pergola]. « Eux ne voient pas vraiment de raison d’aller se prosterner devant le corps de Chavez ». [Déclaration d’un étudiant : « Tout ce que le gouvernement fait, c’est donner l’argent directement aux pauvres. Et alors les pauvres cessent de travailler. On ne génère pas de l’emploi dans le pays, l’économie ne grandit pas et on dépend politiquement du gouvernement pour qu’il continue à nous donner l’argent ».

[Remarque : l’étudiant est présenté avec son nom et son âge, Pierre Aivasousky, étudiant, 20 ans. Il parle français sans accent et n’a pas le type sud-américain – métissé de Blanc, d’Amérindien, de Noir – qu’on a vu chez les partisans d’Hugo Chavez, mais il est, au contraire, roux, avec un aspect très « européen » Est-il même Vénézuélien ? Compte tenu de son prénom – plus, d’ailleurs, que son nom – l’un de ses parents ne serait-il pas français, suisse ou belge ?].

Maryse Burgot : « Reste qu’une majorité de la population supporte [sic] le chavisme. Ils seront aujourd’hui plusieurs millions à assister aux funérailles nationales de leur leader défunt ».

Remarques.

1. Elise Lucet dit « Certains restent critiques » comme si ces « certains » se distribuaient de façon aléatoire dans la population – ce qui témoignerait de leur généralité, c’est-à-dire de leur représentation dans tous les milieux sociaux ou tous les lieux d’habitat -, alors que (le reportage de Maryse Burgot le montre), ils se recrutent surtout parmi les plus aisés du pays, surtout parmi ceux qui n’ont pas été métissés de Noirs ou d’Amérindiens. Même s’ils sont nombreux, ils sont une particularité (une grosse particularité, certes), mais ils ne sont pas une généralité. L’opposition à Chavez – mais Maryse Burgot ne prononce pas ce gros mot – est donc une opposition de classe…

2. Maryse Burgot parle de « communion collective ». Une communion est forcément collective : Tout se passe comme si, avec cette redondance, Maryse Burgot voulait faire surgir une connotation sans en prononcer le nom : « communion » et « communisme » ont la même racine mais la « communion », c’est tout de même très catholique. Alors, il faut tirer du côté des « Rouges » en lui accolant ce « collectif », qui rappelle tant le « collectivisme » honni des discours de la droite. [Et, pour les durs d’oreille, Maryse Burgot parle de « culte de la personnalité », qui ne peut manquer d’évoquer la figure de Staline – ou de Mao ou de Kim Il Sung].

3. Dans les commentaires, on relève les termes de « solennel », « communion », « se recueillir », « éternité », « se prosterner », qui relèvent du registre religieux. Tous ces termes, disséminés dans le discours, instillent subrepticement une idée de culte, avec ce que, rendu à un homme, il comporte de connotations négatives : idolâtrie, gourou, irrationalité, foi aveugle, endoctrinement, fanatisme. Le chavisme prend les couleurs d’une grosse secte…

[3bis. On notera que cette suggestion de dérision n’est pas du tout présente, dans les discours des médias, lorsqu’il s’agit de parler du pape : là, la dévotion est présentée comme naturelle, digne, honorable. Et pourtant, d’un simple point de vue théologique, n’est-ce pas une épouvantable idolâtrie que de témoigner une telle révérence à un homme, alors que le culte ne doit être rendu qu’à Dieu seul ?].

4. Cette idée de secte est appuyée par le terme de « leader », dont Maryse Burgot qualifie Hugo Chavez (pour sa part, Elise Lucet parle de « comandante »). Mais un leader, c’est un chef, un porte-parole, un dirigeant, qui ne doit sa position qu’à son aura (talent oratoire, capacités de commandement, finesse psychologique)… à l’instar d’un gourou, d’un chef de secte ou de parti. Mais ce n’est pas d’un leader dont les Vénézuéliens vont célébrer les funérailles, mais d’un président, c’est-à-dire de quelqu’un de régulièrement élu, institutionnalisé, reconnu par les gouvernements étrangers, c’est-à-dire à la fois de légitime… et de légal. En l’appelant « leader », Maryse Burgot lui conserve, certes, sa légitimité… mais lui ôte un peu de sa légalité.

[4bis. Le grade de « comandante » dont Elise Lucet affuble Hugo Chavez ne peut pas non plus ne pas évoquer la célèbre chanson « Hasta siempre, comandante Che Guevara », dont le révolutionnaire mort en 1967 fut le plus célèbre titulaire, chanson connue au-delà des milieux de gauche. Or, Che Guevara, c’est aussi, dans l’esprit du grand public (pas forcément bien disposé…), un mélange de folklore, de violence… et d’échec.].

5. A la fin, Maryse Burgot dit que la population « supporte » le chavisme, ce verbe « supporter » étant employé (comme un faux ami) au sens anglais de « soutenir » (dont on a dérivé le supporter d’une équipe de football). Or, en anglais et en français, le verbe a deux sens opposés : quand on « supporte » quelqu’un (en français), c’est précisément qu’on ne le « supporte » plus (en anglais). Dans son commentaire plus ou moins bienveillant sur Hugo Chavez, où Maryse Burgot doit reconnaître – du bout des lèvres, avec son « Reste que » – que la majorité des Vénézuéliens aiment Chavez, ce « supporte » est-il une maladresse… ou un lapsus ?

6. Dans les reportages apparaît une constante (qui se vérifie dans toutes les grèves, défilés, et, en général, manifestations de gauche) : les partisans d’Hugo Chavez – pauvres, de gauche – sont filmés debout, à l’extérieur (dans une tente pour la femme sur une civière), alors que ses opposants – riches, de droite – sont filmés dans des lieux clos, ou quasi-clos (une terrasse de café ombragée) et assis. On y exprime là, symboliquement, l’opposition entre des individus errants, sans domicile (des nomades, des gueux, des partageux) et des gens bien installés et
disposant d’une « assise » (dans tous les sens du terme).

[6 bis. Par ailleurs, pour l’élocution, on notera que les partisans de Chavez (comme d’ailleurs les syndicalistes ou grévistes) sont toujours présentés comme parlant fort – voire criant ou hurlant – des phrases courtes, gorgées d’émotion, quelquefois des slogans, alors que les opposants de droite parlent d’une voix posée, font des phrases longues, élaborées. (Comme d’ailleurs après une manifestation, lorsqu’on interroge un PDG, il est souvent derrière un bureau vaste comme un pont de porte-avions, et il s’exprime de façon posée, le regard errant parfois, au-delà de l’interviewer, sur la ligne bleue des courbes de productivité).]

Philippe Arnaud
Source:legrandsoir

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