POESIE CONGOLAISE – « Rêves sur cendres » (1) de Ngoma Malanda ou le rêve des rêves

Sur les traces de leurs doyens, les jeunes poètes ne cessent de travailler leur imagination. Dans les rêves qu’il porte en lui, Sauve-Gérard Ngoma Malanda qui, à certains moments s’éclaire de la lumière de Tchicaya U Tam’Si, nous plonge dans la poésie du Christ, de la femme et de l’amertume de l’homme toutes ses dimensions physiques et métaphysiques.
Ngoma Malanda, comme la plupart des « rêveurs », se découvre enfant de Dieu dont l’image apparait dans une partie de sa poésie.
« Chaque pays fomente son Christ / Je me fais prophète pour t’annoncer / Le vrai »
Mais, c’est surtout pendant les moments difficiles, moments où l’homme devient son propre destructeur que le poète interpelle le Christ devant l’acidité de la vie. Un exemple sur les malheurs de l’Afrique :
« Me voici Christ mes plaintes voilà / Mon peuple pleure son pain / Celui du Rwanda à mon sexe accroché »
De l’espace-Dieu où il se voit à travers l’image du Christ, notre poète se retrouve dans son adolescence, un segment de son destin marqué par la main sale de Satan. Ngoma Malanda, un enfant qui a voulu blaguer » avec l’irréparable comme tout adolescent qui, à un certain moment, peut péter un câble… Un garçon qui se découvre idiot :
« Je me rappelle mes seize ans : « Je bus la coupe d’acide / La mort se refusa à moi qui l’ai traquée / L’acide prit un goût rêche / Je me rappelle bel idiot ».
Mais la mort qui refuse de l’embrasser ne quitte pas l‘inspiration du poète. Elle épouse parfois la souffrance féminine comme elle nous est livrée ici :
« Ce con que l’on tord / Chair que l’on zigouille / Le sang gicle / Les femmes se lamentent / Cette vie n’est plus vie »
La mort chez Ngoma Malanda dégage une autre réalité africaine dans le poème « Pleureuses de veillée » dont le titre met en abyme l’idée développée par l’auteur :
« O femmes pleureuses de nos veillées / Votre chœur écharde de mon cœur / Ce soir avec ma mère accompagne ses morts »
On voit comment le poète puise dans l’ancre de la mort pour nous ramener à la source de nos morts à nous qui ne sont jamais morts et que la gent féminine pleure pour accompagner le départ de ceux qui sont partis se reposer à Mpemba.
Le rêve dans cette poésie de Ngoma Malanda prend une autre dimension qui dégage implicitement dans le dédoublement de son moi intérieur. Comme la plupart des « rêveurs », il n’échappe pas à l’attirance d’un autre ailleurs, comme le signifie les deux dernières parties du recueil : « Vers l’exil » et « Sur les cendres de l’exil ». Et de cet exil, se dévoile l’image de la femme sur fond d’un érotisme qui se repend dans presque tous les textes des deux dernières parties du livre. À une amie, il clame :
« Ton désir plus grand que l’orgueil / Me laissait ployer à tes débiles fantaisies / Dans ta soif tu psalmodiais / Je n’ai pas oublié ».
Ngoma Malanda va un peu plus loin dans le poème intitulé « Lueurs » par la nudité des mots qui s’égrènent un à un dans ce poème qui invite au feu de l’amour. Le cœur de la femme ainsi que certaines de ses parties intimes deviennent lumière qui éclaire la sensibilité et les sensations de l’homme :
« Sur ton pubis je bâtis le mur de lamentations / Eponge ma faute sur tes reins / O ton nombril mon nombril scellent le nœud / De notre raison / Et nous sommes deux et le temps ».
Et cet érotisme déclaré, n’est pas loin de celui de son préfacier dans « Les Racines congolaises » :
« J’oublie, nous passions par le bois. / Pour ne point sortir innocents, deux fois / Nous avons écrasé l’amour contre nos poitrines / Plus de mille étincelles en jaillirent »
À une certaine Nicole qui l’a du « allumer », il déclare :
« La houle de l’amour use ton corps / Sur ton ventre le vent refuse tout désaccord »
Et ce regard teinté d’érotisme, est mis en valeur par des mots et expressions tels nombril, sexe, cul-bon-Dieu…qui reviennent dans plusieurs textes révélant implicitement l’obsession du poète pour le sexe, comme le sont en général tous les artistes.
Comme son préfacier, il est aussi gagné par l’image de la mer, mais d’une façon timide. Il est le « gardien du phare sur la mer » dans le poème « Le lait sale » :
« Mon gouffre plus profond que jamais / Me laisse pâmé sur la mer / Sans foi me voici soumis aux leurres marins »
et dans « Amertumes » :
« Nous avons la mer à choyer / Nous aurons d’autres rêves ».
« Rêves sur cendres » se définit par sa richesse poétique que l’on ne peut saisir comme un tout. Se découvrent plusieurs pans au niveau du signifié comme la part du rêve et de l’exil. Part du rêve et de l’exil qui porte en son sein l’eau, la femme, la mort, le bestiaire… Une foultitude de thèmes que Ngoma Malanda entraine avec lui comme des « rêves portatifs ». Aussi, devant ces rêves, le critique se voit obligé de faire un choix, parfois subjectif, pour taper dans le mille en ce qui concerne l’interprétation des textes. Car l’écriture du poète se révèle plurielle.
Et s’il faut conclure cette analyse de la poésie de Ngoma Malanda, tout est dit par son préfacier : « la beauté et la maturité du verbe de Ngoma Malanda nous indiquent qu’il ne s’agit pas de juvenilia. Il y fait preuve d’une bonne maîtrise de la langue ». « Rêves sur cendres », des vers à casser pour sucer leur substantifique moelle.
Et malgré la prédominance des narrateurs dans la littérature congolaise, les adeptes de Tchicaya U Tam’Si, Jean Baptiste Tati Loutard et Maxime Ndébéka ont aussi leur mot à dire. Et Ngoma Malanda a dit le sien.

Noël KODIA
(1) Sauve-Gérard Ngoma Malanda, « Rêves sur cendres », Ed. L’Harmattan, Paris, décembre 2011, 10,50€

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