Panafricanisme, renaissance et identité africaine en débat

L’idée d’une union des Africains, et précisément de la race Noire ne date pas d’aujourd’hui. Historiquement, on fait remonter l’inspiration panafricaine au combat de Toussaint Louverture pour l’indépendance de la République d’Haïti. Par la suite, Paul Cuffee, Martin Celany, Henry Meneal Turney, Alexandre Crummell, Georges Washington vont critiquer l’expansionnisme européen et seront les égéries de l’idéologie panafricaine.

Mais l’histoire retient surtout Edward Blyden, WEB Dubois, Marcus Garvey et Kwame Nkrumah qui ont conceptualisé et diffusé le panafricanisme. L’Afrique qui doit s’unir, peut-elle s’unir ? Le 25 mai 1963, lors de la création de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), un grand nombre d’Africains en était convaincu. On chantait et dansait au rythme du panafricanisme. 50 ans après, beaucoup nous rappelle que cette union est de paille. A ce propos, la journaliste Fabienne Pompey affirmera : « L’Union africaine débute forte de 52 pays (…) Rien ne les unit ou presque, si ce n’est d’être situés sur le même continent sinistré qui cherche les moyens de progresser».[1]

Ce texte tente de faire le point sur ce débat. Trois interrogations le structurent : existe-t-il un substrat culturel qui unit les États africains ? Ne sont-ils liés que par la territorialité des tropiques? C’est quoi l’identité africaine aujourd’hui ?

I- L’historicité des nations nègres

Existe-t-il une identité commune de l’Afrique ? L’histoire de l’Afrique, enseignée dans nos écoles a connu un réaménagement ces vingt dernières années. Nous sommes d’avantage informés que par le passé sur ce que nous fûmes ; d’où nous venons. Les travaux d’auteurs tels Cheikh Anta Diop, Obenga Théophile ont permis de dégager des liens entre les traditions et langues des nations africaines.

A- Au sujet de l’identité commune de l’Afrique

Depuis la révolution diopienne[2], la communauté scientifique africaine admet aujourd’hui l’unité culturelle de l’Afrique noire et sa source historique dans la vallée du nil. Cette identité commune des Africains s’observe à travers les « faits sociaux » et la « parenté génétique de l’égyptien pharaonique et des langues négro-africaines »[3].

Les traditions africaines et l’histoire de la vallée du Nil

Au regard des thèses de Cheikh Anta Diop, la vallée du Nil constitue le point de départ historique des peuples négro-africains. A cet effet, l’antiquité égypto-nubienne est aux Africains ce que l’antiquité gréco-romaine est aux Européens. Ne nous apprenait t- on pas en classe de première, au cours d’histoire, que les différents peuples Bantu (exemple des Bassa) et semi-Bantu (exemple des Bamiléké) étaient des peuples d’origine nilotique ? On nous apprenait que, les Bassa étaient les descendants de la haute Egypte ; et les Bamiléké, les descendants de la Nubie.

Au-delà de l’évidence du lien ombilical entre l’antiquité égypto-nubienne et les nations africaines, aujourd’hui il existe une multiplicité de traditions africaines. Pourtant, l’on observe des ressemblances flagrantes entre elles qui permettent de dégager des lois générales constitutives de la culture africaine antique. Lorsqu’on lit « nations nègres et culture »[4] ou « l’Afrique précoloniale »[5], l’on s’aperçoit vite que l’hétérogénéité n’est qu’apparente. L’exemple du culte des ancêtres illustre bien cette unité culturelle de l’Afrique. Pratiquée sous des formes diverses (culte du crâne, culte des morts), le culte des ancêtres tire son origine de l’Égypte antique. Il en est de même de l’organisation politique des royaumes africains avant la pénétration Blanche. Bâties autour du  matriarcat et système d’« Etat-territorial », les civilisations négro-égyptiennes se distinguent nettement de celles indo-européennes, bâties autour du patriarcat et du système d’«Etat-cité ».

L’unité linguistique de l’Afrique noire

C’est sans doute au colloque du Caire sur l’égyptologie que Théophile Obenga et Cheikh Anta Diop ont acquis une part importante de leur célébrité mondiale. En étudiant des langues comme le « Wolof » du Sénégal, différentes langues Bantu, semi-Bantu et d’Afrique noire, les deux savants sont parvenus à ressortir une identité dans la structure, les terminaisons, les morphèmes et les phonèmes de ces langues. Ils ont pu retracer les trajectoires qu’ont empruntées les différentes langues africaines. Ils ont conclu à la parenté génétique des langues africaines et à la possibilité de reconstituer une langue et une identité africaines. Une identité aujourd’hui métissée et postcoloniale; mais une identité nécessairement liée à un impensée authentique. Puisque l’entre-soi ne peut pas s’opérer sans l’en-soi.

B-  L’Afrique comme nation : histoire du vécu commun

D’après le Lexique de science politique, « une nation est une communauté d’appartenance soudée par une histoire commune et rassemblée par des liens affectifs. Elle est le creuset d’une réalisation collective, d’un destin commun »[6]. A l’analyse de cette définition, on ne peut s’empêcher de conclure que l’Afrique a les caractéristiques d’une nation.

L’esclavage et la colonisation comme vécu commun

L’esclavage et la colonisation constituent une histoire que partagent les peuples d’Afrique. Ensemble ils ont été déportés, ensemble ils ont subi les injustices de la colonisation, ensemble ils ont lutté pour sortir du joug colonial. L’esclavage et la colonisation ont contribué paradoxalement à consolider l’identité Africaine qu’ils entendaient détruire. Désormais, la conscience d’Etre Africain ne se limite plus aux seuls Etats et peuples d’Afrique noire, mais également aux États de l’Afrique du nord. Les liens de solidarité et de fraternité se sont crées entre les peuples Africains. Mieux, ceux-ci, à travers la Charte de l’OUA et l’acte constitutif de l’UA, font savoir qu’ils ont un projet commun : le panafricanisme. Au panafricanisme panégriste des débuts a succédé un panafricanisme historique, politique et économique.

L’ultime destin : l’avènement des Etats-Unis d’Afrique

La marche de l’Afrique, de Toussaint Louverture à l’UA, en passant par Kwame Nkrumah et l’OUA, a consisté à trouver des voies et moyens pour s’unir. C’est ce désir d’union qui a rassemblé les chefs d’Etat africains autour de l’OUA, puis de l’UA. Ce désir d’union mobilise les peuples et la société civile en Afrique.[7]

II-  L’Afrique au 21ème siècle : unité mosaïque

L’Afrique ces cinquante deux dernières années a davantage montré le visage une mosaïque d’États et de populations en proie aux violences multiformes. Cela a contribué au désenchantement et au renouveau paradigmatique du panafricanisme. Désormais, les discours sur la culture Africaine sont perçus comme obsolètes. La mode est aux cultures Africaines, aux langues africaines ; bref aux Afriques.

A-Le désenchantement du panafricanisme

Le panafricanisme du 21ème siècle a perdu sa vitalité panégriste, et le discours de Thabo Mbeki sur la « renaissance africaine »[8] visait plus à ré-africaniser la République Sud Africaine qu’à donner une impulsion identitaire véritable au panafricanisme. Le désenchantement du panafricanisme se constate à deux niveaux : la prégnance des conflits interafricains et l’effacement des questions identitaires au profit des enjeux géopolitiques et économiques.

L’Afrique en proie aux conflits

Le continent Africain depuis les indépendances n’a fait qu’évoluer dans la guerre et les conflits. Procédons à un listing pour être plus concret.[9] En 1963, juste après les indépendances, Lybie-Tchad au sujet de la bande d’Aouzou, Algérie-Maroc, Ghana-Haute-Volta, Katanga. De 1964 à 1990, Algérie-Maroc (1964), Ethiopie-Somalie, Mali-Burkina Faso (1974 et 1985), Rwanda-Burundi, Angola, Libéria, Sierra Léone, Guerre du Biafra (1967), corne de l’Afrique, Egypte, Erythrée. A partir de 1991, Gabon-Guinée équatoriale, Rwanda, Soudan, Casamance, guerre des grands lacs, Congo brazaville, Bakassi, 74 coups d’Etat, etc. Tous ces conflits illustrent bien le climat de tensions dans lequel l’Afrique postcoloniale a évolué, loin de l’idylle panafricaniste. Aujourd’hui, les enjeux géopolitiques et économiques ont pris le pas sur les préoccupations culturelles et identitaires.

Le renouveau paradigmatique du panafricanisme

Si le panafricanisme dans ses fondements visait l’unité de l’Afrique noire au moyen de l’unité culturelle et linguistique, bref de la renaissance de l’Etre Africain ; il semble aujourd’hui que l’heure soit à l’unité par la coopération et l’intégration économique et politique. Les Etats africains aujourd’hui s’unissent pour être plus forts, pour faire face à la concurrence mondiale, pour peser dans la gouvernance et les négociations mondiales. L’objectif de l’union ici est beaucoup plus stratégique qu’identitaire. La preuve c’est que les Etats d’Afrique du nord, dont une partie des populations ne se considère pas comme Africains, font partie de l’UA. Il n’est plus question d’une langue Africaine, mais de créer un marché commun, une monnaie unique, pour défendre la souveraineté. D’ailleurs le NEPAD et autres organismes de l’UA et même de l’ex OUA montrent la primauté de la dimension économique et politique dans l’UA. De plus, comme l’ont relevé de nombreux observateurs, l’unité de l’Afrique telle qu’elle se construit actuellement est une unité par le haut, une unité des chefs d’État. Les populations ne sont pas associées aux prises de décision et même à la ratification du traité d’adhésion. C’est pourquoi l’Union africaine a souvent été considérée comme un syndicat de chefs d’État.

B- La réalité des Afriques

Une certaine littérature africaniste avait tendance à percevoir l’Afrique sous le prisme des Etats d’Afrique centrale ; alors qu’en réalité, l’Afrique centrale ne résume pas la réalité de l’Afrique.

Les disparités entre régions

L’Afrique du Nord n’est pas au même stade de développement que l’Afrique de l’Ouest, l’Afrique de l’Ouest n’est pas au niveau de l’Afrique centrale, l’Afrique centrale n’est pas au niveau de l’Afrique de l’Est. Cette disparité est visible tant au niveau de la bonne gouvernance démocratique que du standing économique des États de ces régions. Tandis qu’en Afrique centrale on réalise encore des scores électoraux à la soviétique (cas du Cameroun, du Congo Brazzaville, de la RCA et du Tchad) en Afrique de l’ouest, plusieurs nations organisent depuis longtemps des élections libres et transparentes (cas du Benin, Burkina Faso, du Sénégal, du Togo, et dans une moindre mesure du Mali, en dépit des récents évènements). Ces disparités entre régions et États africain se font plus ressentir au niveau économique.

Les disparités entre États

On entend très souvent dire que celui qui vit à Tunis n’a rien à envier à celui qui vit à Paris. Il a son avenue Bourguiba comme Paris a ses champs Élysées. On ne peut pas dire autant de celui qui vie à Mogadiscio ou à Hargeisa. Le panafricanisme n’a pas entraîné une solidarité des Etats forts envers les Etats faibles en Afrique. Tandis que les uns entrent dans le G20, les autres rêvent atteindre le point d’achèvement de l’initiative PPTE.

Dans le même sens, l’extraversion et l’aliénation culturelle des ex colonies françaises contraste avec la forte identité culturelle des pays maghrébins et d’Afrique anglophone. Au 25ème sommet Afrique-France, tandis que les présidents sud-africain et nigérian étaient reçus individuellement par l’ex président français Nicolas Sarkozy, les trente-six autres ont été reçus en groupe ; ce qui donne à lire sur la disparité de considération entre les différents États Africains. Les pays tels que l’Algérie, la Tunisie, le Maroc, le Ghana, l’Afrique du sud et le Nigeria n’ont aucune relation complexée avec la France ; on ne peut en dire autant d’autres. A ce sujet, le bal des émissaires à l’Élysée après l’élection de François Hollande permet de comprendre à quel point le complexe de Caen structure encore les relations entre un certain nombre d’États Africains et la France.

Conclusion

L’esclavage fut entériné en France en mars 1685, par le roi soleil, à travers le « Code noir ».[10] Un siècle plus tard (1791), Toussaint Louverture libérait la première république Noire de ce Code. Ce texte a tenté de répondre à la question suivante : existe-t-il au-delà de la territorialité spatiale, un substrat qui unisse les Etats africains ? Il nous a semblé à l’évidence qu’il y avait bien une identité commune des africains, et que ce n’était pas les seules limites géographiques qui définissaient l’Afrique. C’est cette identité commune qu’ont valorisée par le passé WEB Dubois, Edward Blyden, Marcus Garvey, Cheikh Anta Diop, Kwame Nkrumah et Théophile Obenga. Toutefois, cette unité culturelle de l’Afrique cache les disparités actuelles entre les États africains.

En réalité, Fabienne Pompey n’a pas entièrement tord de dire que rien n’unit les Etats africains en dehors de l’espace géographique des tropiques. En l’état actuel des choses, il est impossible que l’UA conduise aux Etats-Unis d’Afrique. Néanmoins, si les chefs d’Etat africains associent les peuples africains et tiennent compte de l’unité culturelle de l’Afrique, de ses valeurs de solidarité et de fraternité, alors « les fondements d’un Etat fédéral d’Afrique seront posés »[11].

Par Hans De Marie HEUNGOUP[12]

 

Bibliographie indicative

  • Acte constitutif de l’Union Africaine, juillet 2002.
  • Bayart Jean-François, Etats en Afrique : la politique du ventre, Paris, Fayard, 1989.
  • Charte de l’Organisation de l’Unité Africaine, Addis-Abeba, 25 mai 1963.
  • Cheikh Anta Diop, Les fondements économiques et culturels d’une Etat fédéral d’Afrique noire, Paris, Présence Africaine, 1974.

- Antériorité des civilisations nègres : mythe ou vérité historique ? Paris, présence africaine, 1967.

- Civilisation ou barbarie, anthropologie sans complaisance, Paris, présence africaine, 1981.

- L’Afrique noire précoloniale, Paris, présence africaine, 1960.

- L’unité culturelle de l’Afrique noire, Paris, Présence africaine, 1960.

- Nations nègres et culture, Paris, Présence africaine, 1960.

- Parenté génétique de l’égyptien pharaonique et des langues négro-africaines, Dakar, IFA-NEA, 1977.

  • Crouzel Ivan, La renaissance africaine » : un discours sud-africain ? CEAN, in Politique africaine n°77, mars 2000.
  • Doue Gnonsea, Cheikh Anta Diop, Théophile Obenga : combat pour la re-naissance africaine, Paris, L’Harmattan, 2003.
  • Kwame Nkrumah, L’Afrique doit s’unir, Paris, Présence Africaine, 1994.
  • Louis XIV, Le code noir, Edition Fontainebleau, 1685.
  • Nay Olivier (Sous dir.), Lexique de science politique, Paris, Dalloz, 2008.
  • Nelson Mandela, Un long chemin vers la liberté, Collection Le livre de poche, 2008.
  • Organisation de la société civile africaine (OSCA), Troisième mouture du projet de constitution de l’Afrique unie, Yaoundé, Imprimerie CEDILA, mars 2007.
  • Pompey Fabienne, Le monde, 14 juillet 2002.
  • Ropivia Marc Louis, Géopolitique de l’intégration en Afrique noire, Paris, l’Harmattan, 1994.
  • Zogo Timothée, L’Union Africaine, une autre marche pour l’Afrique, Editions CEREP, 2003.

 

 

 



[1] Pompey Fabienne, Le monde, 14 juillet 2002.

[2] Doue Gnonsea, Cheikh Anta Diop, Théophile Obenga : combat pour la re-naissance africaine, Paris, L’Harmattan, 2003, p.12.

[3] Cheikh Anta Diop, Parenté génétique de l’égyptien pharaonique et des langues négro-africaines, Dakar, IFA-NEA, 1977.

[4] Ibid., Nations nègres et culture, Paris, Présence africaine, Réédition en 1979.

[5] Ibid., L’Afrique précoloniale, Paris, présence africaine, 1960.

[6] Nay Olivier (Sous dir.), Lexique de science politique (Vie et institutions politiques), Paris, Dalloz, 2008.

[7] Organisation de la société civile africaine (OSCA), Troisième mouture du projet de constitution de l’Afrique unie (Etats-unis d’Afrique), Yaoundé, Imprimerie CEDILA, mars 2007, 103 pages.

[8] Crouzel Ivan, La renaissance africaine » : un discours sud-africain ? CEAN, in Politique africaine n°77, mars 2000, p.p. 171-182.

[9] Zogo Timothée, L’union africaine, une autre marche pour l’Afrique, Yaoundé, Edition CEREP, 2003, 48 pages.

[10] Louis XIV, Le code noir, Paris, Edition Fontainebleau, mars 1685.

[11] Cheikh Anta Diop, Les fondements économiques et culturels d’un Etat fédéral d’Afrique noire, Paris présence africaine, 1974, 124 pages.

[12] Politologue, Chercheur à la Fondation Paul Ango Ela (FPAE), Président du Cercle de Réflexion sur le Développement de l’Afrique (CERDA).

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