Mountaga Fané Kantéka à La Nouvelle République : ««Il y a eu une campagne de désinformation sur le coup d’Etat militaire au Mali»

Face à la nouvelle crise malienne, et la précipitation vertigineuse des événements, plusieurs questions taraudent les esprits sur ce nouveau conflit et ses enjeux. Coup du sort, le Mali  fait l’objet déjà de toutes sortes de supputations. D’une part, des médias qui nous ont habitués à leur rôle propagandiste, et d’autre part, un Occident prédateur aux visées hégémoniques. Au cœur de cette équation, d’autres protagonistes participent à cette nouvelle tragédie africaine. Cela dit, le peuple malien va-t-il se laisser emporter par cette déferlante vague qui a déjà emporté le peuple libyen ? Va-t-il lutter pour préserver son pays du chaos ? Afin de répondre à ces questions, La Nouvelle République a pris attache avec l’écrivain, poète et journaliste malien, Mountaga Fané Kanteka, qui se trouve actuellement à Bamako.

LA NR/ Au vu des informations véhiculées par les médias occidentaux, c’est l’apocalypse au Mali. D’une part, comment peut-on décrire la situation qui prévaut actuellement ? ET d’autre part, quelle a été la réaction du peuple malien vis-à-vis de ce coup d’Etat ?

Comme je l’avais mentionné dans un article, il y a eu toute une campagne de désinformation autour des putschistes sur le WEB et sur des médias occidentaux comme RFI, FRANCE 24 ou LA VOIX DE L’AMERIQUE, faisant croire que c’était l’apocalypse au Mali, alors que dans la réalité, ce n’était guère le cas. A Bamako, la chute d’ATT a été plutôt bien accueillie en général, que ce soit par satisfaction, par soulagement ou par fatalisme. Le front de partis politiques protestant contre le putsch a été largement contrebalancé par le Mouvement Populaire 22 MARS, soutenant les putschistes et bien plus représentatif de la population.

LA NR/Quelles seraient d’après-vous les motivations profondes de ces putschistes ?

Les motivations des putschistes sont certainement multiples et traduisent un ras-le-bol général face au laxisme entretenu par le régime ATT. Mais le massacre des soldats maliens à Aguelhoc y est pour beaucoup. Les circonstances nébuleuses qui entourent cette funeste tragédie ont servi vraisemblablement de catalyseur à ce coup de force.

LA NR/ Ce coup d’Etat pourrait-il constituer un alibi pour une intervention militaire étrangère ?

La CEDEAO, par la voix du président béninois Yayi Boni, avait menacé d’une intervention militaire contre les jeunes putschistes. Heureusement que nous n’en sommes pas venus là, sans quoi c’aurait créé un précédent fâcheux confirmant la servitude des pays africains vis-à-vis des diktats occidentaux qui transitent par des organisations sous-régionales comme la CEDEAO.

LA NR/D’après-vous, les militaires qui ont pris le pouvoir ont-ils les moyens de contrôler la situation sécuritaire sans subir d’influence de récupération par l’Occident ?

Les événements récents nous ont malheureusement démontré que les militaires maliens n’ont pas pu résister à la très forte pression occidentale. Et c’est bien dommage, parce qu’ils avaient une occasion toute rêvée d’assainir ce pays, gangréné par une corruption innommable, et d’y insuffler du sang neuf. Cela prouve que ne nous sommes pas des Etats souverains et que nous sommes toujours à la merci de l’Occident qui n’a que faire de nos préoccupations.

LA NR/Dans un passé récent, on s’est également posé la question si ces putschistes avaient les moyens nécessaires pour contenir la révolte des touaregs et éviter le démembrement du Mali. Or, vue la situation actuelle, on est désenchanté. Sur qui faudrait-il compter pour sauver le Mali de cette guerre civile ?

Quoiqu’il en soit, ce n’est pas seulement sur les militaires qu’il faut compter pour contenir cette invasion de bandits touaregs et islamistes. Mais sur toute la population malienne. Et croyez-moi, ces bandits touaregs et islamistes se sont fourrés dans un guêpier dont ils auront du mal à se tirer. Ils sont très minoritaires au Nord du pays et ce ne sont pas leur arsenal militaire qui pourra venir à bout du peuple malien. Passés les premiers moments de surprise et de débandade, la riposte s’organisera contre eux pour les bouter dehors ou les écraser comme des insectes. L’Histoire se répète, et l’Histoire démontre que les Touaregs, mus par des forces et des sentiments obscurs, ne sont jamais arrivés à prendre le dessus sur le peuple malien. Et comment le pourront-ils d’ailleurs ?

S’ils sont intelligents, ils devront sauter sur la perche tendue par la CEDEAO pour une éventuelle négociation, à supposer que leurs revendications soient négociables. Parce que l’intégrité territoriale, ce n’est pas négociable. Et comme je l’ai rappelé dans un récent article, aucune réalité sociologique ou historique n’autorise des rebelles touaregs à revendiquer une quelconque indépendance au Mali. Si toutes les composantes ethniques du Mali devaient agir comme eux, ce pays serait une mosaïque de petits Etats.

LA NR/ Certains évoquent la reprise du célèbre plan d’Alain Peyrefitte sur la création d´un Etat pour les Touaregs, chevauchant sur quatre pays, le Nord du Niger et du Mali, le sud de l´Algérie, le sud et l´ouest de la Libye. Partagez-vous cet avis ?

C’est facile pour ces Occidentaux comme Alain Peyrefitte de s’asseoir dans leur salon et échafauder des plans sur le sort des autres pays. Si c’est si facile que cela, qu’il commence déjà par la France en reconnaissant un Etat pour les Corses, puis pour les Bretons, les Alsaciens et bien d’autres composantes ethniques de la France. Et pendant qu’on y est, pourquoi ne pas attribuer un territoire aux Roumis ou Gitans (persécutés en France) qui circulent entre plusieurs pays européens, comme c’est le cas avec les Touaregs en Afrique occidentale? Pourquoi ces Occidentaux proposent-ils aux autres ce qu’ils ne sont pas prêts à accepter chez eux ? Pourquoi croient-ils que nous sommes voués à être leurs esclaves ?

LA NR/ On suspecte également la main des services de renseignements français dans cette nouvelle crise malienne ? Etes-vous de cet avis ?

C’est clair que c’est la France qui est encore en train de tirer les ficelles de cette soi-disant rébellion qui, curieusement, se dédouble d’un mouvement islamiste dirigé par un certain Iyad Ag Ghali, sans compter la participation d’AQMI. Un ménage plutôt bizarre. Un confrère malien affirme avec certitude que Sarkozy a, en la circonstance, envoyé au Mali deux logisticiens, anciens mercenaires habitués de ces opérations en Afrique. Ils seraient descendus à Bamako puis se seraient dirigés vers Hombori pour organiser un faux enlèvement de ressortissants européens dans le but de brouiller les pistes. Et au même moment, la France aidait des colonnes de Touaregs à quitter la Libye pour se diriger vers le Mali, avec armes et bagages, au vu et au su de l’OTAN. (Voir Le Reflet du mardi 03 avril 2012).

Ceci pour dire que nous connaissons les tenants et les aboutissants de cette affaire. Ce complot commence déjà à prendre corps dans les propos de certaines représentations diplomatiques, comme celle de la Belgique, parlant de reconnaissance d’autonomie aux rebelles. A ce rythme-là, on va bientôt parler d’ « indépendance ». Je les avertis là-dessus, tout ce qu’ils risquent de gagner, c’est un génocide comme au Rwanda. Et ils devront en répondre.

LA NR/Estimez-vous que la « révolte » des Touaregs contre l’ex.régime malien est légitime ou serait-elle dictée par ceux qui veulent instaurer une nouvelle configuration géopolitique dans la région du Sahel ?

Au risque de me répéter, il n’y a aucune légitimité dans cette action dont des Touaregs ont accepté d’être les complices. Et ils doivent s’attendre à en devenir les dindons de la farce. Ils n’ont que des circonstances aggravantes à leur actif. Ils ne pourront même plus jouer au jeu du « groupe minoritaire persécuté », puisqu’en l’occurrence ce sont eux les agresseurs, armés jusqu’aux dents. Agresseurs, criminels de guerre, pilleurs et violeurs de femmes, comme on l’a vu notamment à Aguelhoc et à Gao ! Rien à redire !

LA NR/Cette « gangrène » qui a touché la Libye (actuellement menacée d’une guerre civile généralisée), la Côte d’ivoire et maintenant le Mali, va-t-elle s’étendre à d’autres pays africains ou s’arrêter à ce niveau ?

Tant qu’il y aura parmi nous des brebis galeuses pour prêter le flanc, ces vautours feront de notre existence un véritable ergastule. Et ils ne s’arrêteront jamais d’allumer ou d’attiser des foyers de tension chez nous…

LA NR/ Malgré la situation actuelle, vous êtes de ceux qui semblent confiants quant au sursaut d’orgueil des enfants de l’Afrique. Dans quelle mesure cela pourrait-il déjouer les complots tramés par les Occidentaux afin de s’accaparer les richesses africaines ?

Si les Occidentaux nous manipulent, c’est que nous sommes manipulables. Et c’est cela qui fait le plus mal. Le jour où les soi-disant intellectuels ou idéologues africains se libéreront de l’aliénation mentale et de la peur congénitale vis-à-vis de l’Occident, ces impérialistes ne pourront plus rien contre nous. Il serait plus que jamais temps que nous nous réapproprions notre histoire et que nous prenions exemple sur des pays comme le Vietnam qui ont mis en déroute des puissances occidentales comme la France et les États-Unis. Il faut d’abord commencer par réduire nos rapports de dépendance vis à vis de l’Occident et les remplacer par une coopération accrue entre pays africains et d’autres pays comme le Brésil, l’Inde, la Chine qui ont presque la même culture que nous. Avec les Occidentaux, ça ne marchera jamais. Ils ont trop de complexes et de haine à notre égard. L’idéal serait de définitivement couper les ponts avec eux. On ne s’en portera que mieux. Non seulement ils ne nous aident pas comme ils le prétendent, mais aussi cette histoire de « mondialisation » n’est qu’une autre mauvaise farce, une autre forme d’esclavage se faisant à leur profit. C’est à nous d’être assez courageux et assez entreprenants pour arriver à une nouvelle formulation des rapports Nord-Sud. Et Dieu sait que nous sommes en position de force, pourvu que nous soyons unis. L’Afrique peut vivre sans l’Occident, mais l’Occident ne peut vivre sans l’Afrique.

LA NR/Comment voyez-vous la place de l’Algérie dans ces conflits qui rôdent près de ses frontières ?

L’Algérie, compte tenu de son vécu colonial (sa lutte de libération) et sa maturité face aux troubles islamistes et terroristes, peut jouer un rôle central dans cette affaire. Elle pourrait coordonner les efforts visant à éradiquer ce fléau. Le tout est de savoir où elle place ses intérêts. Parce que dans cette affaire, on ne sait pas toujours comment se positionnent les différents acteurs locaux. Par exemple, je n’ai jamais compris ce pacte visant à la démilitarisation du Nord du Mali. Avec le recul, on se rend compte que c’était un piège visant à mettre le Mali à la merci d’une invasion. On ne peut pas prétendre à une souveraineté, en laissant les armes de côté. Je ne sais pas exactement quel rôle l’Algérie a eu à jouer dans cette initiative de démilitarisation. Ce qui est sûr, l’Algérie, tout comme les autres Etats voisins, n’a pas intérêt à ce que la situation pourrisse au Mali. Car, une fois le Mali déstabilisé, c’est toute la zone qui est menacée. Les Touaregs ne sont que des bras armés d’une politique de déstabilisation manigancée par l’Occident.

Entretien réalisé par Chérif Abdedaïm, La Nouvelle République du 11 avril 2012-

http://www.lnr-dz.com/pdf/journal/journal_du_2012-04-11/lnr.pdf

Source:cherif.dailybarid.com

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