Manœuvres atlantistes au Sahel pour contrer l’Algérie

Paris a joué les contradictions maliennes pour évincer ATT

Le coup d’Etat militaire qui a emporté le gouvernement du président malien Amadou Toumani Touré (ATT) vient brouiller les pistes et redistribuer les cartes des acteurs politiques dans la région. 

Confronté à une rébellion touarègue surarmée suite à l’agression atlantiste contre la Libye, et dont une partie s’est islamisée en se rapprochant d’AQMI, Bamako ne savait plus à quel saint se vouer. D’autant plus que les détracteurs du président déchu accusaient ce dernier d’avoir fermé les yeux sur la présence d’AQMI sur son territoire en contrepartie d’une sanctuarisation du Mali. C’est dire la fragilité de la situation politico-sécuritaire et socio-économique dans le pays. Retour sur la conjoncture du putsch qui a ravi le pouvoir à ATT.

L’année 2012 avait très mal commencé pour les Maliens. Dès les premiers jours de janvier, le Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA), fer de lance de la rébellion touarègue, a lancé une offensive sans précédent depuis deux ans. Les rebelles de Bilal Ag Cherif ont été «dopés» par l’arsenal libyen disséminé dans la région après l’agression atlantiste contre la Libye. De plus, de nombreuses phalanges touarègues ayant combattu aux côtés de l’armée libyenne sont retournées avec armes et bagages grossir les rangs du MNLA.

Pis, un nouveau groupe s’est séparé du mouvement azawad pour pactiser avec AQMI. Dirigé par Iyad Ag Ghaly, Ansar Eddine revendique une affiliation idéologique salafiste, phénomène nouveau chez les Touareg, habituellement hermétiques à ce genre d’extrémisme. D’où de nombreuses questions sur la poudrière malienne. Comment une faction rebelle touarègue s’est rapprochée d’AQMI dont le plus gros des contingents est originaire de pays arabes ?

Un simple coup d’œil sur les acteurs de la scène malienne nous permet de dresser un premier tableau. Le gouvernement malien, sous-équipé et éprouvé par des années de combats contre les rebelles de l’Azawad et, récemment, contre AQMI, semble avoir misé gros pour gérer ce fragile équilibre. Afin de mettre le paquet contre la rébellion du MNLA, Bamako avait, semble-t-il, fermé les yeux sur la présence des terroristes d’AQMI sur son territoire. Cette sanctuarisation du Mali avait eu de fâcheuses conséquences : la Mauritanie et la France ont, depuis 2009, opéré à plusieurs reprises en profondeur du Mali, donnant de ce pays l’impression d’un Etat en faillite.

D’un autre côté, ATT a joué sur les intérêts divergents entre Paris et Alger pour souffler le chaud et le froid sur le dossier de la lutte antiterroriste. D’abord, favorable à l’approche française qui insiste sur l’internationalisation de la question sécuritaire au Sahel, le président Amadou Toumani Touré a même donné son feu vert pour l’organisation à Bamako d’une conférence internationale sur la lutte antiterroriste, dont l’ordre du jour était conforme à l’agenda français. Mais la volonté de ménager son voisin du Nord a poussé ATT à se rapprocher davantage d’Alger, avec comme point d’orgue de cette nouvelle orientation, sa visite en Algérie en octobre 2011.

La coopération antiterroriste était au menu des entretiens Bouteflika-Touré, avec un temps fort, la visite d’ATT à l’Académie interarmes de Cherchell. Il est vrai que le Mali a participé au Cemoc, le Comité d’état-major opérationnel conjoint, depuis sa création en avril 2010, mais c’est, vraisemblablement en 2011, que Bamako s’est converti à l’approche algérienne de l’appropriation de la lutte antiterroriste. La nomination de l’ancien patron des services maliens à la tête de la diplomatie de son pays a été un signe révélateur du rapprochement entre Bamako et Alger : Soumeylou Boubèye Maïga a ses entrées en Algérie avec de nombreuses amitiés diplomatiques et militaires.

C’est peut-être cette proximité de vues entre les deux pays qui a coûté son pouvoir au président Touré. Selon notre envoyé spécial à Bamako, qui l’a révélé quelques heures avant le putsch de jeudi matin (cf. LJI, édition du 22 mars), la France a dressé un sévère réquisitoire contre le président malien. Une présomption confirmée par le journaliste camerounais Jean-Marc Soboth, qui a clairement accusé le «clan Sarkozy» d’être derrière le coup d’Etat, parce qu’ATT a refusé d’accorder des facilités militaires et économiques à l’ancienne puissance coloniale.

La première réaction du quai d’Orsay après l’annonce de l’éviction d’ATT a été pour le moins troublante. Alain Juppé, d’habitude si prompt à condamner toute entorse à la démocratie et aux droits de l’homme (Libye, Syrie), s’est montré très conciliant. «Nous avons condamné ce coup d’Etat militaire parce que nous sommes attachés au respect des règles démocratiques et constitutionnelles. Nous demandons le rétablissement de l’ordre constitutionnel, des élections, elles étaient programmées pour avril, il faut qu’elles aient lieu le plus vite possible pour que le peuple malien puisse s’exprimer», a-t-il déclaré. Des élections le plus vite possible, comme si l’urgence pour la France était d’organiser des élections pour entériner le changement du pouvoir «honni» de Bamako. Exit ATT, place à un nouveau personnel politique plus accommodant pour les intérêts de l’Hexagone.

Ce fait n’a pas échappé aux analystes. D’ailleurs, une dépêche iranienne a même titré «Mali : un coup de force franco-américain contre Alger». C’est dire l’importance de cette affaire malienne pour les intérêts de l’Algérie.

Deux facteurs pèsent de tout leur poids dans les choix diplomatico-sécuritaires algériens dans son voisinage-sud : la lutte antiterroriste contre les sanctuaires d’AQMI et ses liens avec les bandes du crime organisé au Sahel et le maintien de l’intégrité et de l’unité territoriale malienne. Le MNLA, qui se mue en mouvement pour l’autodétermination de l’Azawad, fait craindre le pire : l’implosion de tous les Etats bordant le Sahara. Il ne serait pas impossible, en effet, que certaines puissances aient à cœur de redessiner la carte de la région en favorisant l’irrédentisme azawad au détriment des Etats-nations postindépendance, dans une sorte de marché gagnant-gagnant. Un Etat touareg en contrepartie d’une sous-traitance de la lutte antiterroriste et, surtout, la sauvegarde des intérêts stratégiques et économiques des puissances atlantistes. Car après le Sud-Soudan et une probable Cyrénaïque, pourquoi pas un futur Azawad ? Après tout, la boîte de Pandore a été ouverte, d’où l’impérieuse nécessité de sauvegarder les intérêts nationaux de l’Algérie.

M’hamed Khodja

Source: independant.net

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