L’Occident et le monde: Le rêve de la raison engendre des monstres

eloge_raisonLes armées napoléoniennes portaient dans leurs baïonnettes le rêve de la Révolution Française. Ce rêve était celui de la raison. À partir de 1789, la bourgeoisie française détrône et décapite ses monarques et instaure le règne d’une raison qu’elle qualifie de déesse. Si les rois étaient ceux qui gouvernaient par droit divin, maintenant celle qui a les attributs de la divinité, mais en la remplaçant, c’est la raison. Ainsi est née La Déesse Raison.

Elle devra ordonner, à sa manière, le monde. L’unique façon par laquelle la raison peut mener un travail semblable est celle de la rationalité. Un monde sans inégalité, avec des droits pour tous les hommes, un État transparent et démocratique basé sur un contrat des volontés. L’expansion de ce rêve s’incarne chez un homme aux ambitions démesurées, de petite taille et au génie d’homme d’Etat et militaire.

En 1810, les troupes de cet homme, qui est Napoléon Bonaparte, avaient fait prisonnier le monarque espagnol Fernando VII et enchaînaient les terres de l’Espagne. Cela a entraîné divers événements ; le moindre ne fut pas celui des révolutions sud-américaines, à commencer par la nôtre, celle de Moreno et de Castelli. Mais le plus cruel fut celui des exécutions ordonnées par les généraux de Napoléon contre les espagnols séditieux, ou les civils effrayés ou les soldats sans chefs. Dans cette terre chaude le sang a couru impuni.

Quelqu’un, un peintre et graveur espagnol, qui devrait décéder à Bordeaux en 1824, peindra ces horreurs. Je me réfère, certes, aux gravures des horreurs de la guerre et à un tableau célèbre que, maladroitement, j’essaierai de décrire. Il y a, au centre de l’image, un homme avec une chemise blanche, il a les yeux très ouverts, il a levé ses bras et il est en face d’un peloton d’exécution. D’autres figures l’entourent, d’autres hommes et femmes qui seront aussi fusillés, qui n’ont pas le même rôle principal, qui sont sous son ombre, certains recroquevillés. Les français qui feront feu forment un groupe compact, nous ne voyons pas leurs visages, de ces visages semblaient pousser les fusils qui visent les imminentes victimes, aux cadavres imminents. L’homme à la chemise blanche est à genoux. Cependant, il est aussi grand que les soldats, chose qui nous oblige à penser que, s’il était levé, il serait plus grand qu’eux. Il ne devra pas se lever. Il ne va pas se battre ; il sait que ce sera inutile. Il demande seulement clémence.

À la marge de ce tableau – dont sa beauté tragique produit stupéfaction, horreur – Goya a fait une série de gravures qu’il a appelées « Les catastrophes de la guerre ». Ce sont aussi des scènes déchirantes. Ces gravures ont été faites contre les guerres, contre leurs humiliations, bien que son auteur sache qu’elles ne pourront les empêcher. A la suite d une maladie qu’il a contractée à Cadix, en 1792, Goya était sorti presque sourd de ce malheur et cela, comme cela peut arriver, a aigri son caractère, sa vision de la vie, qui s’est trouvé confirmée par les horreurs des armées napoléoniennes sur sa terre espagnole. Il y aurait alors à écrire une phrase qui a traversé les décennies : « Le rêve de la raison engendre des monstres ».

Quel doute reste t-il : le rêve de la raison qui a rêvé la Révolution Française et la libération des hommes, l’égalité, la fraternité, avait produit des soldats monstrueux qui fusillaient des espagnols effrayés. Goya avait produit son apport à tout un courant de la philosophie qui voit dans la raison la perte de l’histoire humaine. Quelque chose de semblable se croit quand on vérifie que l’histoire humaine pourra être toute chose, mais n’est pas rationnelle. Quelque chose de semblable se croit quand les guerres ne cessent de se succéder et mènent, enfin, vers les horreurs du XXe siècle, les camps d’extermination (rationnellement organisés), la torture (rationnellement appliquée) et la disparition de personnes (rationnellement projetée).

En 1936, Picasso, qu’on a l’habitude de considérer comme le plus grand créateur artistique du XXe siècle a peint un autre tableau à propos de la guerre, en se basant sur Goya. Il n’y aura, en vérité, aucun artiste qui, après Goya, ne recoure à lui après avoir choisi la guerre et ses horreurs comme sujet de sa peinture. Depuis l’expressionnisme jusqu’au pop, la guerre dans l’art renvoie à Goya. Picasso se base sur le bombardement d’une ville ouverte, celle de la Guernica, par la Légion Condor, de la Luthwaffe allemande. Picasso a peint son tableau avec des figures difformes, des bouches ouvertes criant, des yeux qui regardent le ciel, des mains qui s’élèvent demandant peut-être clémence, ce que les victimes demandent toujours avant le sacrifice.

Il y a une histoire sur le peintre et son tableau. Des soldats franquistes seraient allés l’arrêter et lui auraient demandé si lui avait fait cela : le Guernica. « Vous l’avez fait », a répondu Picasso. Il fut membre du Parti Communiste français vers 1958. Et il a reçu le Prix Lénine de la Paix en 1962. Le plus grand créateur plastique du XXe siècle a été stalinien. Savons-nous pourquoi a-t-il fait siennes ces options ? J’imagine que la vieille Union soviétique, fut mal, mais très mal, au moins, une résistance contre la voracité du libre marché de Milton Friedman, héros transparent de la démocratie occidentale, récemment décédé. Sujet qui, ici, reste comme il est, seulement énoncé, puisqu’il y aura autre l’occasion de l’aborder.

Je suppose (je ne veux pas être pessimiste) que surgiront des talents de la taille de Goya et de Picasso. Bien que parfois j’en doute. De ce que je ne doute pas, c’est que les guerres ne cesseront pas. Elles continueront y compris jusqu’au jour où il ne reste plus personne, ni même un portraitiste médiocre de familles au soleil un dimanche, pour les peindre. Qui peindra la guerre d’Irak ? Qui peindra les frayeurs de la prison d’Abu Ghraib ? Qui peindra les sunnites qui s’adressaient à leur Dieu dans une mosquée, en Irak, et les miliciens chiites qui arrivés et les ont traînés dehors et les ont brûlés vifs ? Qui peindra les visages entre crispés et dégoutés de ceux qui lisent ces informations ou notes comme celle-ci et disent ou pensent pourquoi ils n’en finissent pas avec ces sujets, ils n’ont pas d’autres sujets dont parler ? Qui peindra – parce que quelqu’un doit le faire – « l’assassin de bureau » (le concept est de Theodor Adorno) Donald Rumsfeld (Et avant Kissinger) quand il a ordonné les tortures en Irak ? Qui peindra cet homme nu, à Abu Ghraib, rétréci, avec les jambes serrées, les bras derrière la nuque, criant, demandant, encore une fois et parce qu’il est dans la faction perdante et sans retour des victimes, clémence ? Je continue de douter quant à ce que ces faits pourraient générer dans le domaine de l’art. Tout s’est détérioré. Le fusillé de la peinture de Goya ouvrait ses yeux, levait les bras, de sa bouche bourgeonnait un cri ou un mot final.

Hier ou il y peu de jours, j’ai vu, à la TV, un journaliste dire à un Marine qu’il voulait faire la photo d’un mort. Le Marine a signalé par terre, un asphalte chaud, sale. Le journaliste était presque debout sur son mort, qui était une tache dans ce sol immonde. Une tache noire, rouge et liquide. Des morts de ces guerres chaque fois il reste moins. Ne restent pas leurs corps, ni qui puisse s’en rappeler, les pleurer. L’homme continue d’être le loup de l’homme. Mais avec plus de moyens de destruction. Freud disait que l’homme est un « dieu avec prothèse ». Un dieu qui se construit toute sorte d’appendices pour prolonger ses pouvoirs.

De ces appendices, les plus coûteux et les plus létaux sont ceux destinés à la guerre, à l’art strident d’assassiner. À leur tour, ces appendices se sont transformés en un commerce formidable, en une industrie incessante. D’où que les guerres continuent. Si le pétrole n’existait pas, l’industrie de l’armement l’inventerait. La phrase que j’ai prise d’un essai de Sartre : « Si le Juif n’existait pas, l’antisémite l’inventerait ». C’est certain. Et si le Juif et l’Arabe n’existaient pas, le Juif inventerait l’arabe et l’Arabe le Juif. L’avenir de l’humanité continue d’être la guerre. Mais sans Goya. Sans Picasso.

Source: elcorreo

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *