LITTERATURE CONGOLAISE – Réédition de « Afin que tu te souviennes » (1) d’Emilie-Flore Faignond

Noël KODIA
1er roman E.F.FaignondQuand en 1996, Emilie-Flore Faignond, déjà connue comme poétesse par son recueil « Méandres », publiait « Afin que tu te souviennes », son premier roman autobiographique, elle ne savait pas qu’elle venait de pondre un chef-d’œuvre. Coup d’essai, coup de maître. Premier panneau du triptyque « Afin que tu te souviennes » – « Miji » – « Miji, l’Hybride des Rives », ce roman méritait d’être réédité pour le grand public. L’auteur vient de le faire par les éditions Paulo-Ramand de Nantes en France. Ci-dessous la trame (2) de ce beau et captivant coulé narratif.

Une vie ratée d’une jeune fille qui, après avoir gardé sa virginité pour son futur mari, se retrouve négligée par ce dernier, un obsédé sexuel, encouragé par sa richesse et sa fortune, qui le poussent à mépriser les valeurs morales. Son teint plus foncé que ses frères et sœurs a été parfois un handicap pour sa maman pour être acceptée dans certains milieux de métis clairs. L’histoire commence quand l’héroïne est âgée de cinq ans.

Milou, l’hybride des hybrides

Fille métisse de deux autres métis dont la mère s’est remariée avec un Belge, Emilie Flore Faignond alias Milou est en vacances chez sa grand-mère à Léo. De retour à Brazzaville avant la rentrée scolaire, elle passe quelques jours avec son père qu’elle n’a pas beaucoup fréquenté au cours de ses premières années d’enfance. Sous le toit paternel, elle rencontre ses demi-frères et découvre la nature, loin de Brazzaville au bord du fleuve dans le domaine de son père. A Brazzaville, l’héroïne et sa sœur aînée Géo sont inscrites dans un pensionnat par leurs parents. Aux côtés de leur maman mariée à un homme politique originaire de Centrafrique, les filles vivent malgré elles, les péripéties de ce foyer : scènes de ménage et hospitalisation de leur mère, après un accouchement désagréable, vont marquer la jeune Milou. Mais la maisonnée retrouve, quelque temps après, sa joie avec la naissance d’une petite fille.

Milou entre Brazzaville et Kinshasa

Dans son enfance, Milou assiste aux bouleversements sociopolitiques qui se produisent sur les deux rives du fleuve Congo. Brazzaville, les jeunes filles africaines sont désormais acceptées au couvent. Au Congo-Léopoldville, il y a création des pensionnats à Boma et Matadi. Lesquels vont recevoir des enfants venus de Brazzaville. Là, naissent des mouvements pro-indépendantistes, ainsi qu’à Léopoldville. Délaissée par son homme, la grand-mère de l’héroïne essaie de noyer son amertume dans l’alcool. Retirées brusquement du pensionnat par leur mère après une dispute avec la Supérieur de l’établissement, Milou et sa sœur vont connaitre l’enseignement laïc dans Brazzaville où leur beau-père s’intéresse à la politique. A cause des antagonismes entre différents partis, éclatent dans le pays des émeutes sanglantes : la famille de Milou se réfugie à Léopoldville. De retour à Brazzaville, l’on constate que le beau-père de l’héroïne a perdu son emploi pour des raisons politiques. En juin, le Congo Léopoldville est indépendant : euphorie des autochtones et cauchemars quelque temps après pour les expatriés blancs qui « subissent » la vengeance des Congolais ; ils sont obligés de trouver refuge sur l’autre rive où, après deux mois, le peuple aura aussi son indépendance avec l’abbé Fulbert Youlou comme président. Le beau-père de l’héroïne (que l’on appellera souvent par Tonton tout au long du récit) est réhabilité et affecté à Pointe-Noire où il va vivre avec sa petite famille. De nouvelles scènes de ménage dans cette ville : Tonton est souvent absent du domicile conjugal, ayant eu une maitresse dans la ville, mettant ainsi sa femme dans la honte et le désespoir. Contre toute attente, Tonton est rappelé à Brazzaville par les autorités gouvernementales. Quand il va téléphoner à la petite famille, c’est pour leur annoncer qu’il est déclaré « persona non grata » et doit rentrer chez lui à Bangui. Revenus à Brazzaville, Emma (la maman de Milou) et ses enfants vivent dans les quartiers indigènes de Ouenzé et Poto-Poto. A cette occasion, l’héroïne retrouve son père qu’elle rencontre dans son village sur la route du Nord. A cette époque, Milou devient presque une femme avec l’apparition de ses premières menstrues. En vacances à Pointe Noire, Emma et ses enfants sont surpris par des incidents consécutifs à un match de football entre le Congo et le Gabon, rencontre ayant entrainé des émeutes dans les deux pays (le domicile de la famille de Milou à Brazzaville n’a pas été épargné à cause de leur métissage mettant en doute leur nationalité). Du côté de Léo, sa grand-mère a vendu la parcelle que lui avait léguée son mari. Après des vacances chez cette dernière, la famille retourne à Brazzaville. L’héroïne apprend que cette dernière est malade ; elle est priée de s’y rendre. Elle la retrouvera déjà morte. C’est à treize ans que la petite Milou perd sa grand-mère. Se termine alors l’année 1962 dans la tristesse avec le départ de son frère Léon pour l’Europe, l’expulsion de Tonton du pays et la mort de sa grand-mère. Quelques mois après, le pays connait la chute de l’abbé Fulbert Youlou, commence alors la puberté de la jeune fille qi l’emmène au flirt. Entre temps le pays fête le premier anniversaire de la Révolution, et devient pro-russe. Des expatriés, surtout les Français quittent le pays en masse laissant l’école dans  une situation critique. Idylle avec le jeune Marco qui se termine en queue de poisson car la jeune fille refuse de se livrer totalement à son petit copain. Sa mère et sa sœur lui demandent d’aimer un métis vivant à Léo. Commence alors la véritable vie sentimentale de l’héroïne. 1965 : Premiers Jeux africains à Brazzaville dans une ambiance caractérisée par des troubles politiques, (assassinats de cinq hauts dignitaires du pays) et cette situation provoque la suspension du trafic fluvial entre les deux Congo. Quand celui-ci reprend, Milou reçoit son fiancée à Brazzaville. Rencontre heureuse. Entre temps, il y a de nouveau un changement politique de l’autre côté du fleuve. Mobutu arrive au pouvoir. Milou s’y rend et fait la connaissance de sa belle-famille. Mais à cause de son âge un peu avancé, Lucas le fiancé de Milou, n’est pas accepté par le père de cette dernière. Pendant que sa sœur Géo va de partenaire en partenaire, Milou réussit à son BEPC ; elle rencontre son ancien père religieux qui désapprouve son futur mariage, son intelligence pourrait lui permettre d’affronter les études supérieures. Hélas, l’idée du mariage encouragée par sa maman prépare l’héroïne à la vie conjugale.

La première expérience conjugale de Milou

Profitant d’un voyage à la Toussaint pour fleurir la tombe de sa grand-mère, Milou découvre le bonheur des fiançailles auprès de Lucas. Le mariage qui n’était pas accepté par M. Faignond est quand même célébré religieusement puis civilement dans une grande apothéose, et le repas de noces est organisé chez l père de la mariée. Mais celui-ci ne sera pas présent à Kinshasa pour la suite des festivités, à la grande déception de Milou. Commence alors la désillusion du bonheur dans le mariage, après avoir perdu sa virginité. La félicité tant souhaitée tarde à venir à cause du comportement un peu étrange de Lucas. La pauvre Milou découvre plus tard, à son grand étonnement, quelques enfants bâtards de son époux. Et le désarroi de la jeune femme commence quand Lucas tombe dans le libertinage, renouant aussi avec son ex-épouse. La vie conjugale devient aléatoire avec la maternité qui tarde à venir. Après une dépression morale, la prière de Milou est exaucée, elle attend un enfant. Elle a été, auparavant, visitée par sa grand-mère en songe. Mais sa future maternité ne change pas le comportement de son mari qui, obnubilée par l’argent car devenu un grand homme d’affaires, devient paranoïaque. Milou exacerbée, décide de rejoindre l’autre rive où elle est bien accueillie par sa famille. Mais elle ne dévoile pas ses déboires conjugaux, espérant encore un changement du côté de Lucas. Retour à Kinshasa : ce dernier récidive quelques semaines avant son accouchement en s’amourachant d’une speakerine de la Télévision congolaise.

Lucas, un mari pas comme les autres

Le vice de Lucas atteint son comble quand sa femme découvre, par inadvertance, des photos pornographiques de jeunes filles dans leur chambre conjugale, images faites par son mari. Milou est peinée ; elle souffre d’une dermatose mystérieuse que signe une guérisseuse traditionnelle contactée par sa grand-mère. En dépit de la naissance de leur fils, Lucas ne change pas de comportement. Milou est obligée de révéler à sa mère le calvaire qui avait commencé juste après son mariage. Entre temps, Lucas avait décidé que sa femme ainsi que son enfant devraient quitter le domicile conjugal pour l’autre rive du fleuve avant d’envisager même le divorce. A Brazzaville, la mère et l’enfant sont bien accueillis par les parents, en particulier son père Faignond. Pour se refaire et malgré l’ignominie conjugale, Milou décide de regagner Kinshasa croyant à un change de comportement de Lucas. Peine perdue. Après deux ans d’échec de vie conjugale, elle opte pour la poursuite de ses études en Europe. Ce voyage est préparé par Lucas qui accepte la décision de sa femme qu’il confie à un ami, résident de Belgique en voyage à Kinshasa. Mais avant son départ pour l’Europe, d’importants bouleversements politiques se produisent au Congo : le commandant Marien Ngouabi évince le président Massambat-Débat qui avait succédé à l’abbé Fulbert Youlou. Lui-même sera assassiné, sa mort entrainant celle de son prédécesseur jugé coupable de la sienne. A Bruxelles, l’ami de Lucas profite du mauvais comportement de ce dernier pour draguer Milou qui ne se laisse pas faire. Après la Belgique, l’héroïne se retrouve à Paris où il rencontre son frère Léon et sa sœur Géo qui lui demande de se rattraper en France en oubliant son passé raté. Mais, une fois de plus, une lettre flatteuse de Lucas la pousse à regagner le pays. Quand elle retrouve son mari, celui-ci n’a pas changé et l’annonce dune deuxième maternité la contraint de rompre définitivement avec ce dernier. D’après une voyante, Lucas serait envoûté par les pouvoirs maléfiques de ses parents et d’autres femmes à cause de sa fortune. Elle est de nouveau à Brazzaville où les événements se précipitent. Sa sœur, attendant un enfant, s’envole pour Dakar avec son mari qui y est muté par sa société.

La délivrance en famille

Abandonnée par son mari, Milou est prise en charge par sa mère. Au moment où elle semble refaire sa vie, après la naissance de son deuxième enfant, sa mère, contre toute attente, décide de rentrer « chez elle », à Kinshasa, ne voulant plus supporter la présence des deux pères de ses enfants (Tonton revenu à Brazzaville et Faignond). Milou est obligée de suivre sa mère malgré elle. Cette dernière espère refaire le mariage de sa fille à Kinshasa. L’héroïne retrouve des amis d’enfance, dont son premier flirt Marco, qui lui font revivre la gaité de sa jeunesse « esquintée » par son mariage avec Lucas. Mais elle doit repartir sur l’autre rive, malgré l’opposition de son père, pour une nouvelle fois prenant à témoin le fleuve Congo liant Brazzaville à Kinshasa, les deux villes de sa vie.

 

Véritable autobiographie car la narratrice reflétant une partie de la vie de l’auteure du récit,  ce roman-fleuve se fonde sur le vécu quotidien de l’écrivaine. Certains personnages et le spatio-temporel rappellent quelques réalités des deux Congo. Plein de poésie et se présentant comme une transposition fidèle d’une partie de la vie de l’auteur caractérisée par une multitude de personnages métis qui se côtoient entre eux, ce récit pourrait être considérée comme l’un des meilleurs textes écrits par une Congolaise.

Noël KODIA

(1)   Emilie-Flore Faignond, « Afin que tu te souviennes » Ed. Paulo-Ramand, 2013, Nantes, 698p. 26€ (La première publication ce roman est faite en 1996 par les éditions de l’Imprimerie Saint Paul, Limété-Kinshasa, 492p.).

(2) Cf. Noël Kodia-Ramata, « Dictionnaire des œuvres littéraires congolaises », Ed. Paari, 2010, Paris, 510p. 30€

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