« L’invention du sauvage » au Musée du quai Branly

Tête de nègre, Jean-Antoine Gros, début du XIXe siècle © musée du quai Branly, photo Patrick Gries

Tête de nègre, Jean-Antoine Gros, début du XIXe siècle © musée du quai Branly, photo Patrick Gries

Pendant plusieurs siècles, on a exhibé en Occident des hommes, des femmes et des enfants venus d’ailleurs, vus comme des étrangetés au même titre que les monstres de foire. Le Musée du quai Branly revient sur l’histoire de ces personnes dont les scientifiques ont fait des inférieurs. A l’aide de 600 œuvres et documents qui explorent « L’invention du sauvage ». Lilian Thuram est le commissaire général de cette exposition. Il espère que la connaissance des zoos humains permette de « comprendre un peu mieux pourquoi certaines pensées racialistes existent encore dans nos sociétés ».

L’histoire de ces exhibitions commence en 1492 : quand il rentre de son premier voyage, Christophe Colomb ramène six Indiens qu’il présente à la cour d’Espagne. Pendant presque trois siècles, seuls quelques individus sont exhibés, dans les cours d’Europe.

Pendant cette période, l’exhibition est encore de l’ordre du « cabinet de curiosités », on est dans l’ »esthétique du sauvage », souligne l’anthropologue Nanette Jacomijn Snoep, une des deux commissaires scientifiques de l’exposition du Musée du quai Branly. Des peintures et des gravures en témoignent.

Un racisme qui veut s’appuyer sur une base scientifique
En 1810, Saartje Baartman (1789-1815), dite la « Vénus hottentote », est emenée d’Afrique du Sud en Europe. Souffrant d’une hypertrophie du bassin, elle est exhibée à Londres et à Paris. Son histoire « ouvre une nouvelle période », affirme Nanette Jacomijn Snoep : « C’est là que commence la hiérarchie », quand les scientifiques s’emparent de la question. Quand elle meurt, on autopsie son corps et on en fait un moulage.

On se met à mesurer les individus et les anthropologues construisent une hiérarchie des prétendues races. On peut voir au Quai Branly un « céphalomètre » conservé au Muséum d’histoire naturelle. Cet instrument servait au XIXe siècle à mesurer les têtes. On multiplie aussi les moulages de têtes, on compare la couleur des peaux, des yeux, des cheveux.

On se met à la recherche du « chaînon manquant » entre le singe et l’homme.

Des « sauvages » exhibés comme des phénomènes de foire
L’exotisme commence à être montré dans les cirques et les fêtes foraines, à côté des phénomènes, femmes à barbe, personnes de petite ou grande taille, obèses. Le public est avide de spectacles extraordinaires. Des troupes exotiques, de Zoulous, de « Soudanais », d’Indiens d’Amérique, de Pygmées, se mettent à circuler en Europe.

Les « sauvages » sont montrés dans les zoos et les jardins d’acclimatation, dans les expositions coloniales. Le phénomène prend une ampleur croissante pour devenir un phénomène de masse, avant de disparaître vers 1930. Leurs images se retrouvent sur des photos, d’innombrables affiches, des cartes postales.

Rendre la dignité à des anonymes
On regarde les « autres » comme des animaux curieux, mais parfois des liens se tissent qui leur rendent leur humanité, comme ceux qu’a noués la photographe Gertrude Käsebier avec les Indiens du spectacle de Buffalo Bill, dont elle a fait des portraits magnifiques.

« L’important était de rendre la parole à ces exhibés », souligne Nanette Jacomijn Snoep. En retrouvant leur nom dans l’exposition, ils retrouvent un peu de dignité, comme Saartje Baartman.

Lilian Thuram : les préjugés ont une histoire
Lilian Thuram, ancien footballeur, est aussi le créateur de la Fondation Lilian Thuram, Education contre le racisme. Il assure le commissariat général de l’exposition. L’idée d’une telle exposition est née de sa rencontre avec le livre Pascal Blanchard sur les  « zoos humains » il y une dizaine d’années. Avec l’historien, qui est co-commissaire scientifique, « nous  avons eu l’idée de faire une exposition sur ce sujet pour montrer comment, de  génération en génération, se sont mis en place des préjugés autour de la  couleur de peau », explique-t-il.

« Certains préjugés ont une histoire », rappelle-t-il, soulignant que « le phénomène des zoos humains est très proche de nous ».

L’idée de l’exposition, « c’est de se questionner sur une façon de voir l’autre ». C’est de voir « comment le racisme scientifique est devenu culturel à travers les zoos humains ». Les affiches des spectacles « exotiques » au Jardin d’acclimatation étaient partout dans les rues et ont servi à diffuser une certaine image de l’autre.

Qui sont les sauvages aujourd’hui ?
Et aujourd’hui ? « Nous avons des séquelles de cette histoire. On n’a pas intégré que les couleurs de peau ne déterminent pas les qualités », dit l’ancien footballeur, soulignant l’importance de l’éducation : « Il faut très tôt expliquer aux enfants pour qu’ils ne tombent pas dans le piège ». Lilian Thuram admet que, comme tout le monde, il a « des préjugés, qui s’estompent. J’essaie d’être vigilant. En lisant, je m’améliore en tant que personne », ajoute-t-il.

Si les préjugés subsistent, qui sont nos sauvages ? Une installation vidéo de Vincent Elka pose la question, à la fin de l’exposition, avec des témoignages des exclus de notre temps : une femme rom, des homosexuels, des handicapés, une personne de petite taille. Avant de conclure, avec une citation de l’anthropologue Françoise Héritier, inscrite à la sortie : « La question de l’inégalité des sexes est éminemment politique. Ce modèle inégal est la matrice de tous les autres régimes d’inégalité. »

Valérie Oddos

Exhibitions, l’Invention du sauvage, Musée du quai Branly206-218 rue de l’Université ou 27-37 quai Branly, 75007 Paris,

Source:http://www.francetv.fr/culturebox/linvention-du-sauvage-au-musee-du-quai-branly-69537

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *