Libye 2011 : Une révolution inachevée ! (3/3)

Vent de panique dans les ambassades européennes, relayé par la presse française. Après avoir salué les « révolutions arabes », « l’Occident » constate, avec amertume, que les Arabes sont musulmans et que, là comme ailleurs, la nature ayant horreur du vide, les régimes totalitaires mis à bas par les peuples laissent la place à « la tentation de l’islamisme » (titre de Libération de ce matin, mardi 25 octobre 2011).

Normal, c’est le plus grand dénominateur commun de ces peuples et les partis islamistes ont pour eux l’histoire et la culture ; ils sont ancrés dans le quotidien des populations ; ce qui n’est le cas des formations politiques « laïques » qui ont émergé sur les scènes nationales à la suite des mouvements de contestation. L’arrivée en tête, en Tunisie, du parti « islamiste » Ennahdha à la suite de l’élection de l’Assemblée constituante ajoute à la préoccupation des « Occidentaux » quant aux perspectives d’évolution de la Libye. Ils aimeraient tellement que les « autres » leurs ressemblent… !

Du même coup, Moustapha Abdeljalil, président du CNT, auquel les observateurs prêtaient toutes les qualités, devient critiquable. « Nous avons un problème avec Moustafa Abdeljelil » (les journalistes « occidentaux » ont un problème avec la transcription de l’orthographe des noms arabes, il n’y a pas encore d’accord sur ce sujet d’un quotidien à l’autre), explique à Libération (mardi 25 octobre 2011), « un diplomate occidental en poste à Tripoli ». Il ajoute : « Depuis le début de la révolution, il nous dit ce que nous voulons entendre. Il fait ça avec tout le monde aussi bien en Europe qu’avec les pays arabes. Son discours change selon ses interlocuteurs. C’est de plus en plus difficile de lui faire confiance ». A Washington, Londres, Paris… on appelle cela « faire de la politique » ; de l’autre côté de la Méditerranée, les « Occidentaux » ne renoueraient-ils pas avec le discours sur la supposée « fourberie » des Arabes ?

Cette frousse de « l’Occident » traduit les contradictions de son discours sur la liberté des peuples et de son étonnant enthousiasme pour des « révolutions » qui ont mis par terre des régimes totalitaires dont il savait s’accommoder. Etre libre, c’est avoir « le pouvoir d’agir et de se déterminer à sa guise ». Or, il y a quelques mois (21 avril 2011), commentant l’engagement de Mahmoud Jibril, l’autre figure de proue de la « révolution libyenne », Le Point écrivait : « Il impressionne. « Il dit sur la démocratie et le droit des femmes ce que l’on peut attendre », s’émerveille un diplomate européen ». « Naïf ? » s’interrogeait l’hebdomadaire qui soulignait, par ailleurs, que « c’est un message conçu pour plaire à l’Occident ». Mais imagine-t-on, un seul instant, que « l’Occident », Nicolas Sarkozy en tête, se serait précipité pour défendre la « révolution libyenne » si celle-ci, d’emblée, avait affiché un positionnement « islamiste » ?

Faut-il penser, par ailleurs, que la société libyenne – tout comme la société tunisienne – serait une société figée et que le carcan imposé par la famille Kadhafi ayant implosé les « forces vives » de cette nation (quelle qu’en soit la complexité) vont, Kadhafi mort, cesser d’agir ? « Ceux qui ont agi en première ligne, ce sont les jeunes et les élites branchées sur Internet. Les islamistes ont pris le train en marche, une fois la révolte lancée » rappelait, ce matin, dans Le Parisien (25 octobre 2011), Antoine Basbous, directeur de l’Observatoire des pays arabes.

« L’Occident » s’est fort bien accommodé, pendant quarante deux ans, de la dictature exercée par Kadhafi et de ses actions terroristes internationales pourtant particulièrement ignobles et meurtrières. « L’Occident » s’accommode fort bien, par ailleurs, du totalitarisme « islamique » exercé dans la péninsule arabique et le golfe persique par des souverains éminemment réactionnaires. Les Tunisiens, les Egyptiens, les Libyens viennent de faire l’expérience d’une « révolution » qui a montré la faiblesse de l’ancrage populaire de chefs d’Etat qui, pourtant, revendiquaient faire la quasi unanimité : en l’espace de quelques mois, Ben Ali, Moubarak et Kadhafi ont été renversés. Il ne faut pas être naïf ; ils l’ont été parce que les populations rêvaient d’autre chose et que cet autre chose était bien perçu (même si la perception était différente) par les partenaires actuels ou potentiels des pays concernés. Il faut donc laisser du temps au temps ; sans doute. Il faut surtout aller au-delà de ces révolutions inachevées dont les fondamentaux idéologiques sont particulièrement flous.

N’oublions pas que Kadhafi était perçu comme un « symbole de résistance à l’Occident » ; et que beaucoup de « révolutionnaires » redoutaient, justement, que l’engagement des « Occidentaux » à leurs côtés ne soit l’amorce d’une mise sous tutelle. Le déferlement des entreprises – toutes nationalités confondues – sur la Libye depuis la chute de Tripoli est quand même l’expression d’une volonté de mise en coupe réglée de l’économie du pays dont chacun connaît les formidables potentialités. On aimerait que les « Occidentaux » aient une vision de la Libye (et du reste du monde) qui ne se limite pas aux seules perspectives de business. Et que le rayonnement « occidental » ne soit pas que commercial. Notre secrétaire d’Etat en charge du Commerce extérieur, Pierre Lellouche, a été le premier – et jusqu’à présent le seul – membre du gouvernement français à se rendre en Libye ; j’aurais aimé que ses collègues de la culture, de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur… y soient allés aussi. Pour s’informer et pour partager*. Pour rappeler aux « Occidentaux » que l’Histoire de la Libye ne se résume pas à l’histoire de Kadhafi. Pour rappeler aux responsables politiques libyens qu’il faut savoir, aussi, assumer sa propre histoire et que ce n’est pas en enterrant, en catimini, dans un lieu inconnu, le « guide de la révolution » que les Libyens pourront se réconcilier avec leur passé.

La « Libye nouvelle » (qui se revendiquait déjà ainsi au lendemain de la chute du roi Idriss en 1969), après avoir fait un trop-plein de reconnaissances, pourrait connaître un choc en retour pour n’être pas conforme au « rêve européen ». Non pas que l’Europe et l’Amérique pourraient s’en désintéresser (trop de pétrole et de gaz à exploiter !), mais que cet intérêt soit strictement « mercantile ». Ne pas penser la « Libye nouvelle » en termes géopolitiques (c’est un pays arabe, méditerranéen et africain, producteur de pétrole et de gaz) et en termes culturels, ce serait, à nouveau, replonger ce pays et ce peuple dans l’obscurantisme dont il vient à peine d’émerger. Et permettre, du même coup, à un quelconque « Kadhafi bis » d’imposer sa loi. Le CNT, comme son nom l’indique, est une structure de « transition ».

Loin d’être homogène (ses membres ont, au-delà du discours « anti-Kadhafi », des intérêts personnels et tribaux divergents, sans oublier les connexions « étrangères » des uns et des autres) et loin de faire l’unanimité. La révolution ne s’est pas achevée avec la prise de Syrte et la mort de Kadhafi (sans oublier que son héritier Seif el-Islam n’a toujours pas été capturé et qu’il est un des dénominateurs communs aux hommes qui composent le CNT) ; une « Libye nouvelle » ne peut pas n’être qu’une Libye sans Kadhafi mais avec un mode de production politique identique. Ce serait une révolution inachevée.

* Paris, jusqu’alors, se préoccupe exclusivement de la question sécuritaire et de sa coopération en la matière. Emile Perez, chef de la Direction de la coopération internationale (DCI) au ministère de l’Intérieur, vient de le déclarer au quotidien Le Figaro (25 octobre 2011) : « La France a un savoir-faire reconnu en matière de gestion démocratique des foules […] Les premières notes d’information attestent que les autorités locales sont demandeuses de tous les équipements possibles pour assurer l’ordre : uniformes, voitures, bâtons de défense ». C’est une vision des choses… !

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

Source:lefaso.net

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