L’exceptionnalisme yankee et la Doctrine Obama, ou comment malmener la réalité

Noam Chomsky
2013-10-17

ObamaLes concepts concurrents d' »exceptionnalisme » et d' »isolationnisme » acceptent tous deux cette doctrine us-américaines qui est d‘«établir l’égalité dans la liberté» partout dans le monde, de les promouvoir et de les défendre, et ses diverses élaborations, mais divergent quant à son application. Le débat sur la politique étrangère Us fait rage entre ces deux extrêmes.

La récente prise de bec entre Obama et Poutine sur l’exceptionnalisme Us a relancé un débat en cours sur la doctrine Obama: Le président est-il en train de virer vers l’isolationnisme? Ou va-t-il continuer à brandir fièrement l’étendard de l’exceptionnalisme ?

Le débat est plus serré que cela peut paraître. Il y a de nombreux points communs entre les deux positions, comme cela a été clairement exprimé par Hans Morgenthau, le fondateur de la nouvelle école désormais dominante en matière de relations internationales, qui se veut « réaliste » et dépourvue de sentimentalisme. Dans tous ses travaux, Morgenthau décrit l’Us-Amérique comme unique parmi toutes les puissances passées et présentes en ce qu’elle a un «objectif transcendant» qu’elle «doit défendre et promouvoir» dans le monde entier: «établir l’égalité dans la liberté.»

Les concepts concurrents d' »exceptionnalisme » et d’ « isolationnisme » acceptent tous deux cette doctrine et ses diverses élaborations mais divergent quant à son application.

Une variante extrême a été vigoureusement défendue par le président Obama dans son adresse à la nation du 10 septembre : «Ce qui rend l’Amérique différente», a-t-il déclaré, «ce qui nous rend exceptionnels» c’est que nous sommes déterminés à agir « avec humilité, mais avec détermination », quand nous détectons des violations quelque part. «Depuis près de sept décennies, les Usa ont été le point d’ancrage de la sécurité mondiale», un rôle qui « a signifié plus que la conclusion d’accords internationaux, il a signifié qu’on a veillé à leur application. »

La doctrine concurrente, l’isolationnisme, soutient que nous ne pouvons plus nous permettre de mener à bien la noble mission de nous précipiter pour éteindre les feux allumés par d’autres. Il prend au sérieux un avertissement lancé il y a 20 ans par Thomas Friedman dans le New York Times, qu’ «octroyer à l’idéalisme une emprise quasi-exclusive sur notre politique étrangère» peut nous amener à négliger nos propres intérêts dans notre dévouement aux besoins des autres.

Le débat sur la politique étrangère Us fait rage entre ces deux extrêmes.

En marge du débat, certains observateurs rejettent les hypothèses partagées, en faisant état du palmarès historique : par exemple, le fait que «depuis près de sept décennies», les Usa ont conduit le monde dans l’agression et la subversion – renversant les gouvernements élus et imposant des dictatures brutales, soutenant des crimes horribles, sapant les accords internationaux et laissant derrière eux des traînées de sang, de destruction et de misère.

À ces pauvres égarés, Morgenthau a fourni une réponse. En savant sérieux, il a reconnu que l’Us-Amérique a constamment violé son « objectif transcendant ».

Mais mettre en avant cette objection, explique-t-il, c’est commettre « l’erreur de l’athéisme, qui nie la validité de la religion pour des motifs similaires ». C’est la finalité transcendante de l’Amérique qui est la «réalité», le palmarès historique réel n’est qu’un « abus de la réalité ».

Bref, par «exceptionnalisme américain» et «isolationnisme», on entend généralement des variantes tactiques d’une religion laïque, avec une emprise » qui est assez extraordinaire, allant au-delà de l’orthodoxie religieuse normale en ce qu’elle peut à peine être encore perçue. Puisqu’aucune alternative n’est envisageable, cette foi est adoptée par réflexe.

D’autres expriment la doctrine plus crûment. Un des ambassadeurs à l’Onu du président Reagan, Jeane Kirkpatrick, avait conçu une nouvelle méthode pour éluder la critique de crimes d’État. Les personnes qui refusent de les rejeter comme de simples «bavures» ou des effets de «naïveté innocente» peuvent être accusés d’ «équivalence morale» – en prétendant que les Usa ne sont pas différents de l’Allemagne nazie, ou de quelque autre démon du jour. Ce dispositif a depuis été largement utilisé pour protéger le pouvoir de tout examen critique.

Même des universitaires sérieux se conforment à cette doxa. Ainsi, dans le dernier numéro actuel de la revue Diplomatic History, le chercheur Jeffrey A. Engel se penche sur l’importance de l’histoire pour les décideurs politiques.

Engel cite le Vietnam, où, « selon les convictions politiques que l’on a », la leçon est soit « l’évitement des sables mouvants de l’escalade interventionniste [isolationnisme] soit la nécessité de donner aux commandants militaires carte blanche pour opérer sans pression politique » – comme si nous avions accompli notre mission d’apporter la stabilité, l’égalité et la liberté en détruisant trois pays et en laissant des millions de cadavres.

Le nombre de morts au Vietnam continue à monter jusqu’à nos jours à cause de la guerre chimique que le président Kennedy a lancé – tout comme il a accru le soutien Us à une dictature meurtrière pour une attaque tous azimuts, le pire cas d’agression durant les « sept décennies » évoquées par Obama.

Une autre «conviction politique» est imaginable : l’indignation affichée par les Usa lorsque la Russie envahit l’Afghanistan ou Saddam Hussein envahit le Koweït. Mais la religion laïque nous interdit de nous regarder à travers une lentille similaire.

Un mécanisme d’autoprotection consiste à déplorer les conséquences de notre inaction. Ainsi, dans le New York Times, David Brooks, ruminant sur la dérive de la Syrie dans une horreur « à la rwandaise », conclut que la question de fond est la violence entre sunnites et chiites qui déchire la région.

Que la violence est un témoignage de l’échec « de la récente stratégie Us du retrait avec impact limité » et la perte de ce que l’ancien officier du service diplomatique Gary Grappo appelle l’ « influence modératrice des forces américaines ».

Ceux qui se laissent encore tromper par les «abus de la réalité» – c’est un fait – devraient se rappeler que la violence entre sunnites et chiites a résulté du pire crime d’agression du nouveau millénaire, l’invasion Us de l’Irak. Et ceux qui sont accablés d’une mémoire historique plus riche peuvent rappeler que les procès de Nuremberg ont condamnés les criminels nazis à la pendaison parce que, selon le jugement du tribunal, l’agression est «le crime international suprême, ne différant des autres crimes de guerre qu’en ce qu’il contient en lui-même le mal accumulé de l’ensemble».

La même complainte est le thème d’une étude célèbre de Samantha Power, la nouvelle ambassadrice Us aux Nations Unies. Dans A Problem from Hell: America in the Age of Genocid (« Un problème de l’enfer : l’Amérique à l’âge du génocide ») Power écrit sur les crimes des autres et notre réponse inadéquate. Elle consacre une phrase à l’un des rares cas au cours des sept décennies qui pourrait vraiment être classé comme un génocide : l’invasion indonésienne du Timor oriental en 1975. Malheureusement, les Usa « détournèrent les yeux », écrit-elle.

Daniel Patrick Moynihan, son prédécesseur comme ambassadeur à l’Onu à l’époque de l’invasion, voyait les choses différemment. Dans son livre « A Dangerous Place », il décrit avec une grande fierté comment il a rendu l’Onu « totalement inefficace dans toutes les mesures qu’elle a entreprises » pour mettre fin à l’agression, parce que «les Usa souhaitaient que les choses se passent comme elles se sont passées ».

Et en effet, loin de détourner le regard, Washington a donné son feu vert à l’invasion indonésienne et leur a immédiatement fourni du matériel militaire létal. Les Usa ont empêché le Conseil de sécurité des Nations unies d’agir et ont continué à apporter un soutien ferme aux agresseurs et à leurs actions génocidaires, y compris les atrocités de 1999, jusqu’à ce que le président Clinton mette le hola – ce qui aurait pu arriver à tout moment au cours des 25 années précédentes.

Mais tout cela n’est qu’ abus de la réalité.

Il est trop facile de continuer, mais aussi inutile. Brooks a raison d’insister que nous devrions aller au-delà des terribles événements devant nos yeux et réfléchir sur les processus profonds et leurs leçons.

Parmi celles-ci, il n’y a pas de tâche plus urgente que de nous libérer des doctrines religieuses qui condamnent à l’oubli les événements réels de l’histoire et de renforcer ainsi notre base pour d’ultérieurs « abus de la réalité ».

Source:pambazuka

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