L’ÉVOLUTION DU CAPITAL SOUS LES «PLATEFORMES NUMÉRIQUES» (Par Robert Bibeau)

NumériqueNombre d’économistes tentent de démontrer que la « nouvelle économie » capitaliste – l’économie de la « plateforme numérique » permet d’amasser du capital dans des proportions phénoménales alors que l’économie générale va de plus en plus mal et produit de moins en moins de marchandises. Les fermetures d’usines, l’explosion du chômage, l’accumulation des invendus, la propagation de la pauvreté, la généralisation de la précarité en étant des manifestations avérées.

Au milieu de cette misère, un certain nombre d’entreprises technologiques de type « plateforme numérique » amasseraient le pactole à la bourse et sur les marchés. Est-ce crédible ? Que cache vraiment cette fabrication de valeur virtuelle, de capital et de richesse boursière éphémère ?

Les entreprises de « plateforme numérique ».

Qu’est-ce qu’une plateforme numérique ? Il s’agit, sur le plan général, d’une infrastructure numérique de télécommunication permettant l’interaction entre deux ou plusieurs groupes d’utilisateurs. Elle se positionne comme intermédiaire qui rassemble des utilisateurs différents : clients, publicitaires, prestataires de services, producteurs, fournisseurs, marchands, voire des objets physiques mis en interactions pour la production et la livraison d’un bien ou d’un service. En usines, ce que l’on appelle la quatrième révolution industrielle, la Plateforme d’industrie regroupe des systèmes cyberphysiques (SCP) embarqués qui utilisent des capteurs pour récupérer des données pour interagir sur des processus physiques au moyen de commandes. Ces systèmes sont connectés les uns aux autres via des réseaux digitaux (numériques). Ils utilisent toutes données et services disponibles mondialement (télécommuniquant) et bénéficient d’interfaces personnes-machines multimodales.

Ces plateformes numériques sont créatrices de valeur c’est-à-dire qu’elles participent à la valorisation du capital en produisant de la plus-value relative via l’augmentation de productivité du travail salarié, source unique de valeur marchande sous le mode de production capitaliste.

De manière très concrète, cette industrie des plateformes numériques a vu le jour au cœur de l’économie politique la plus avancée de l’humanité, là où se concentrent au niveau le plus élevé les contradictions de ce mode de production. Les experts lui ont donné le nom de GAFANATuM pour Google, Apple, Facebook, Amazon, Netflix, Airb&b, Tweter, Uber et Microsoft, toutes des entreprises étatsuniennes si une telle appellation a encore un sens en cette « Ère » de mondialisation où chacune de ces entreprises multinationales possède des actifs et des actionnaires dans un grand nombre de pays et fait transiter ses profits par les paradis fiscaux offshores.

Certains croient que ces « plateformes numériques » seraient devenues une menace pour le capital historique, le capital industriel et productif. Ainsi, depuis quelques années l’Union européenne, la Chine et la Russie légifèrent afin de contrer la mainmise de ces géants sur les données sensibles de leur économie respective. La menace que représentent ces mégaentreprises dites « plateformes numériques » n’est pas différente de celle que représentaient Ford, GM, Boeing, General Électrique, ou IBM au siècle dernier. C’est la menace d’une super puissance hégémonique dans sa concurrence pour s’accaparer les moyens de production et les marchés afin d’accumuler le maximum de capital (que d’aucuns préfèrent appeler argent ou monnaie) objectif essentiel de toute activité économique.

Pour le moment la numérisation sous plateforme a largement pénétré le domaine des services, de la commercialisation et des communications, mais désormais, elle déborde et s’étend à des secteurs qui semblent plus difficiles à conquérir du fait de barrières règlementaires, technologiques et juridiques.

La numérisation de l’industrie difficile, mais inévitable.

La grande crainte des capitalistes industriels est de voir s’introduire les trublions de la Silicone Valley dans le partage des profits. En effet il suffit de voir comment le phénomène des « plateformes numériques » s’est accaparé une large part des profits des industries touristique, des communications, de la publicité, de l’édition, de l’immobilier et bientôt de la finance (bourse, banque et assurance). En tant qu’intermédiaire la plateforme s’impose comme une infrastructure indispensable visant une position monopolistique comme condition de son efficacité et de sa rentabilité. Les procès qu’intentent les banques et les firmes d’assurance ne visent pas tant à freiner la pénétration des plateformes numériques dans leur secteur et dans l’industrie qu’à négocier le partage des bénéfices de productivité escomptés.

Contrairement à la France et au Royaume-Uni, l’Allemagne, la championne des biens d’équipements et des industries chimique et mécanique, se tenait à l’écart non pas du numérique – qui a déjà pénétré l’industrie classique –, mais de l’industrie des « plateformes » qui constitue une modalité de livraison des services de communication. Cependant la numérisation et l’informatisation ne connaissent pas de frontières géographiques ni techniques. Malgré leur réticence, les industriels allemands (les plus en pointe en Europe) se trouvent contraints bon gré mal gré d’entrer dans la danse de l’invasion des plateformes numériques. Une des caractéristiques de ces innovations est la mise en réseau de tous les éléments du processus de production afin de construire l’usine ultra connectée du futur. Autrement dit, la quatrième révolution industrielle lancée aux États-Unis et diffusée au Japon, en Chine et en Allemagne, repose sur l’interconnexion de machines intégrées dans un univers éclaté, parcellisé, mais mondialisé appelé Système productif cyberphysique qui impose d’avoir une approche globale et transversale des différents composants techniques. Une sorte d’architecture en toile d’araignée s’auto régulant à l’échelle de l’entreprise d’abord, puis à l’échelle mondiale ensuite, car les marchés de ces mégaentreprises de fabrication sont à cette échelle désormais. Les machines, les pièces usinées ayant la capacité d’interagir et de se reconnaitre mutuellement par pilotage intégré et de se diriger là elles sont réclamées. Une superstructure gigantesque qui agira mondialement par le truchement des télécommunications, par l’emploi de capteurs, de puces RFID, tout interconnectées et ordonnancées via l’industrie des plateformes numériques mondialisée.

Le Grand capital allemand craint pour le partage de ses profits.

Néanmoins la vraie menace, l’épouvantail que dresse chaque manifestation de la 4e révolution industrielle en Allemagne, reste Google, présenté comme le concurrent n°1. Les industriels allemands craignent qu’à l’aune d’autres secteurs comme l’édition, l’hôtellerie, le tourisme, les géants de l’internet et du numérique n’imposent une relation exclusive avec le client final. Détenant l’accès aux données d’usage et des interfaces guidant le choix des consommateurs, ils seraient alors en position de force pour capter une part importante des marges de profit, quand ils ne chercheraient pas directement à concurrencer les industriels ou à intensifier la concurrence entre eux.

Récemment le constructeur automobile Porche a pris les devants « Selon Lutz Meschke, l’essor de l’autopartage et des services de type VTC, voiture de transport sans chauffeur devrait à terme, d’ici 7 à 10 ans, rendre l’utilisation à temps partagé d’une voiture aussi commode que le fait d’en posséder une ». Une tendance qui d’après lui devrait impacter le volume des ventes de véhicules neufs.

Ce qu’il faut bien comprendre c’est que ces batailles d’arrière-gardes entre consortiums industriels européens résistants aux conglomérats des plateformes numériques étatsuniens sont inévitables – incontournables et que ce sont les seconds qui gagneront la partie, car tout ceci ne relève pas de conflits politiques nationaux ou multinationaux, mais s’inscrit dans l’évolution des moyens de production, d’échanges et de communication propre à ce mode de production.

À la poursuite de gains de productivité.

Rappelons simplement que la finalité de l’activité de toutes ces entreprises classiques et numériques n’est pas de produire des marchandises, mais de valoriser et de reproduire le capital. Si elles pouvaient atteindre cet objectif en ne produisant aucun produit elles le feraient. Autre point important, ces mégaentreprises sont interreliées non seulement par les réseaux de télécommunications, mais surtout par les réseaux financiers, l’actionnariat, et leurs conseils d’administration multinationaux cooptés. C’est surtout cela la mondialisation.

De ce qui précède on doit conclure que la numérisation et la technologisation de la production industrielle (là où se produit l’essentiel de la plus-value) est un processus concret inévitable auquel les plateformes numérisées (GAFANATuM)* participent poussées qu’elles sont par les lois de l’économie-politique qui exigent des hausses de productivité en ces périodes de baisse de rentabilité. Ces hausses de productivité que garantissent ces plateformes numériques interconnectées sont autant de réduction du quantum de capital variable (baisse des salaires réels) et de hausse de la portion de capital constant (immobilisations) entrainant une augmentation de la composition organique du capital qui entrainera éventuellement l’effondrement du mode de production capitaliste. La guerre se posera alors comme ultime alternative pour perpétuer ce mode de production moribond. Veuillez noter qu’une telle guerre mondiale ne sera pas le résultat d’un complot machiavélique de méchants complotistes psychopathes et suicidaires, mais l’aboutissement de l’évolution des contradictions inhérentes à ce mode de production.

La question de la valeur boursière des actifs de ces plateformes numériques (en février 2016 la valeur de ces GAFANATuM était supérieure à 1650 milliards de dollars US, bien à delà de la valeur de leurs actifs réels) n’est que la manifestation en bourse, c’est-à-dire la résultante dans l’économie financière, du fait que les hausses de productivité sont désormais  devenues dépendantes des  avancées technologiques du numérique (alors qu’il y a cent ans ces avancées résultaient des progrès mécaniques en usines ou alors de la taylorisation de la production et du fordisme sur les chaines de montage).

Il faut cependant réaliser que cette valorisation phénoménale des actions boursières de ces plateformes est basée sur une activité de « cavalerie » – une pyramide de Ponzi – selon l’arnaque que l’investissement suivant garanti le dividende de l’investissement précédent, si bien qu’un jour cet échafaudage bancal va s’effondrer. En effet, la vitesse à laquelle les actions de ces « start-ups » se valorisent est bien supérieure à celle à laquelle ils peuvent accaparer les profits des industries.

La classe prolétarienne n’a rien à faire dans cette affaire de capital financier sur laquelle elle n’a aucune prise, surtout pas via les potiches politiques ou l’État capitaliste fétiche. Elle doit simplement mener une guerre de résistance farouche partout où le capital de plateforme numérique saque les travailleurs, réduit les heures de certains pour augmenter celles des autres, attaque les régimes de pension ou fait pression à la baisse sur les salaires réels des ouvriers.

Robert Bibeau

Source:www.les7duquebec.com

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