Les yeux du volcan de Sony Labou Tansi : Magie des mots ou jeu de mots ?

Le romancier congolais Sony Labou Tansi emploie souvent le jeu de mot dans la plupart de ses romans. Les yeux du volcan  ne déroge pas du tout à cette règle, à ce jeu où le choix et l’utilisation des mots dans ce roman traduisent une certaine originalité. Sony ne choisit pas ses mots et expressions au hasard. Il joue sur les mots tout en mesurant l’effet que cela produit sur le sens de ce qu’il dit. Beaucoup de lecteurs trouveront le style de Sony Labou Tansi savoureux, esthétique et surtout poétique. Son écriture fait naître aussi de la curiosité car on se demande ce qui pousse l’auteur à développer cette forme particulière de langage. C’est justement ce qui intéresse et motive par la suite le lecteur de poursuivre son aventure relative à la découverte de Sony Labou Tansi.

1. Le jeu de la personnification
Le style de l’auteur fait aussi souvent que possible recours à la personnification. C’est tout comme si les objets décrits dans le roman Les yeux du volcan possèdent une âme et se comportent en conséquence. C’est ainsi que le sommet des collines mettait le ciel en lambeau et c’est ce qui fait naître un conflit entre « crêtes » et « horizon » :
Au loin, flottaient les lambeaux d’un horizon affligé, qui tentait de régler sa mésentente avec les crêtes de Hondo-Norte. Valzara, derrière l’île d’Abanonso, semblait se gratter la tête entre deux nuages, comme pour protester contre les agissements des collines attribuées aux Libanais, à l’est de la Camora. (p.9)
La façon dont les collines dressent leur crête dans le ciel fait penser à une éventuelle provocation et à une agression du moment où le sommet relativement effilé d’une colline est susceptible de blesser le ciel et de mettre l’horizon comme le dit Sony Labou Tansi en « lambeaux ». L’horizon tente dès lors de trouver une solution au conflit qui l’oppose aux crêtes afin de finir avec cette blessure permanente que lui inflige le sommet des collines de Hondo-Norte.
L’expression de la personnification frappante se retrouve dans le fait que  les pierres disposent des yeux pour voir et que les cases ont des bouches pour parler ou que le soleil arrive à s’étonner ; tout cela juste à cause du simple fait que le colonel Sombro alias le colosse, personnage principal dans Les yeux du volcan, foule le sol de la ville de Hozanna :
Le troisième signe de poisse fut la venue du colosse. Le soleil s’étonna. Tous les vents s’étaient tus.
-« Même les pierres avaient ouvert les yeux pour le regarder. » […]
Les cases murmuraient. Les fenêtres clignaient de l’œil. Les murs chuchotaient. Les chatières guettaient. Les rideaux se froissaient. (p.40)

Les mots chez Sony Labou Tansi ont une valeur manifeste. C’est pour cette raison qu’il les choisit avec mesure afin que sa narration puisse produire de l’effet. Le cuisinier de l’adjudant Benoît Goldmann est un personnage qui exprime ses idées à la manière dont il cuisine ses plats copieux. Il met ses mots à la place qu’il faut et ne parle que quand c’est vraiment nécessaire. L’usage langagière du cuisinier Larobotti est à l’image de l’auteur Sony Labou Tansi : « – Qu’y a-t-il à la cuisine, Larobotti ? – La fin du monde, monsieur. Allez voir vous-même. » (p.104) L’auteur avoue ainsi à travers son personnage Larobotti que le jeu de mot auquel il s’adonne dans la plupart de ses narrations n’est au fait pas un jeu de forme et que derrière ce manège se cache une utilisation rationnelle, minutieuse et préalablement définie des mots et l’effet qu’ils peuvent produire est aussi le fruit d’une analyse préalable de sa part. La personnification d’une notion abstraite telle que « la fin du monde » ne peut que faire naître au premier abord un sourire naïf chez l’adjudant. Mais après réflexion, Benoît Goldmann se rend compte que son cuisinier, loin de faire recours à l’humour, ce qui n’est pas d’ailleurs du tout son habitude, attire son attention sur un événement suffisamment grave, digne d’intérêt. Même si « la fin du monde » tel qu’on le conçoit ne se trouve pas à la cuisine, c’est que ce qui ou celui qui pose ses fesses sur le « banc arabe » dans la cuisine lui ressemble véritablement. Larobotti invite d’ailleurs son patron à aller voir de ses propres yeux ce qui ou bien celui qui représente pour le moment l’anéantissement de leur existence sur terre et la naissance d’une nouvelle vie.
Chez Sony Labou Tansi un objet inanimé peut être personnifié et vivifié et l’inverse est aussi possible lorsque l’être humain comme être vivant se retrouve chosifié : c’est le jeu de mot qui continue ainsi dans ce sens. Un objet ou une chose personnifiée rend l’élément vivant et manifeste. Lorsqu’une personne est chosifiée c’est la preuve que l’auteur a l’intention de mettre en évidence un caractère qui diminue la personne ou de souligner un défaut propre à celui dont il est question. C’est ce que Paul Nzete souligne ici lorsque Sony Labou Tansi associe l’adjectif « périmé », qui est d’habitude attribué à un produit en qualité d’objet, au substantif « président » qui représente une entité vivante. C’est donc une forme assez évidente de chosification du président :
Mais Sony recourt plus largement au jeu qui consiste à marier un terme qui comporte le trait sémantique « animé » avec un autre qui comporte le trait « inanimé ». Par exemple : – président et périmé dans « le président périmé » (Les Yeux du volcan, p.41) […] Ce procédé lui permet de produire des métaphores et des métonymies fortes, notamment pour exprimer la chosification de l’homme et la personnalisation de choses.
Sony Labou Tansi personnifie par la suite la blessure de Benoît Goldmann en affirmant dans la narration que la blessure « riait ». Or le rire est propre à un être humain. Une blessure peut-elle rire ? Cette forme de personnification est assez frappante : «  La blessure à la lèvre riait. Elle ne saignait plus. » (p.112) Ces jeux de mots crées et utilisés aussi souvent par Sony Labou Tansi lui permettent de rompre avec quelques contraintes linguistiques qui sont d’ordre académiques. De cette rupture naît une nouvelle forme d’expression, un nouveau style de narration qui privilégie l’humour. Donc la nouvelle langue de rédaction qu’adopte Sony Labou Tansi est « une langue régénérée, affranchie des contraintes des règles scolaires du bien écrire ».  Sony Labou Tansi ne choisit pas ses mots et expressions au hasard. C’est un romancier qui sert à son lectorat, et ceci sans modération, un néologisme assez varié et suffisamment abondant. L’auteur du roman Les yeux du volcan tricote et traficote les mots et expressions à l’image du vieux savant qui se tue à reprendre les gestes de Noé dans Conscience de Tracteur.  Sony Labou Tansi «  situe ainsi sa performance dans le choix d’une expression qui choque, surprend et amuse. »  A travers la création langagière de Sony Labou Tansi on reconnait sa force narrative et sa fantaisie particulièrement exacerbée : c’est le résultat manifeste de ce caractère quasi magique que revêtent les mots.

SONY LABOU TANSI

SONY LABOU TANSI

2. La magie des mots
Le lecteur a comme l’impression que l’auteur trahit ses penchants les plus prononcés à travers certaines paroles de ses personnages. L’adjudant Benoît Goldmann dans Les yeux du volcan préfère les textes aux images car selon lui les mots exercent une très grande influence sur un individu surtout lorsque l’utilisateur sait s’y prendre en ce qui concerne le choix et le contexte. Produire un texte selon Sony Labou Tansi, c’est purement un acte qui  relève de l’art. C’est pour cette raison que le narrateur qualifie le romancier d’artisan et d’après lui, un roman qui fait de l’effet ou pour utiliser son terme, un roman qui va loin, est forcément un roman issu d’« un bon artisan ». Le devoir de cet artisan est de confronter les mots qu’il choisit de façon élégante et rigoureuse afin de disposer par la suite d’un résultat émouvant. Les mots chez Sony Labou Tansi sont suffisamment proches de notre âme et de l’Âme Suprême. C’est un canal qui nous permet d’atteindre Dieu le plus facilement possible. C’est un clin d’œil subtil que fait le narrateur à la prière que nous disons à l’endroit de notre créateur. C’est sûrement pour cette raison que Benoît Goldmann préfère lire les Ecritures Saintes que de lire ses piles de télégrammes ou de rejoindre sa femme au lit. C’est ainsi que l’adjudant Benoît Goldmann aime plutôt être proche des mots que d’être proche de sa femme Dona Alleando :
L’adjudant aimait les romans parce que, selon lui, les mots allaient plus loin que l’image quand un bon artisan les entrechoquait de la plus belle manière avec la plus rigoureuse réalité. « Le rêve, c’est la réalité de demain, compadre. »
-Les mots sont peut-être la meilleure part de notre âme. Les mots arrivant jusqu’à Dieu. Le mot, c’est l’événement perpétuel qui fait l’amour avec le commencement éternel. (pp.118-119)

La popularité du colonel Sombro alias le colosse auprès de ses partisans est mise à profit par les Autorités. Ces dernières vendent à la population des gadgets à l’effigie du colonel Sombro, ce qui rapporta suffisamment d’argent à l’Etat : « Elles [les Autorités] avaient vendu ses moindres élucubrations philosophiques. Elles avaient imprimé sur des centaines de millions de tee-shirts les mots les plus célèbres du colonel et les avaient vendus comme des petits pains. » (p.174) A travers les expressions qu’utilise l’auteur, nous notons la plupart du temps un fond de toile comique. Parfois on est tenté de dire que presque toutes les œuvres de Sony Labou Tansi reposent sur l’humour et c’est ce qui rend suffisamment agréable cette aventure qui fait découvrir au lecteur le talentueux romancier des rives du fleuve Congo.
Non seulement la population achetait ces objets griffés Sombro mais aussi croyait fermement à leurs vertus thérapeutiques. Selon la population, les mots du colonel Sombro peuvent soigner certaines maladies comme les hémorroïdes, les rhumatismes, la leucémie, la syphilis entre autres. C’est comme si les mots du colosse étaient magiques. C’est une façon pour l’auteur de mettre l’accent une fois encore sur le côté sacré et mystérieux des mots. Sony Labou Tansi a toujours souligné cette valeur notoire que révèlent les mots en général et la parole en particulier. Les mots dégagent très souvent une certaine forme de vibration qui ne laisse pas indifférent Sony Labou Tansi.
Comme par magie les maux dont souffre la population disparaissent par le simple fait que telle personne s’approprie les signatures du colonel : « Ses signatures se vendirent comme porte-bonheur » (p.174) ou que telle autre personne achète ces mêmes signatures pour s’en servir comme « garants de longévité. » (p.174) L’auteur fait ici cette habile distinction entre le mot griffonné sur un papier ou tout autre support et le verbe comme parole dite ou prononcée. Que se soit le mot écrit ou la parole dite, les deux revêtent chez la population de Hozanna une importance capitale. C’est ainsi que par les mots du colonel Sombro, la population arrive à venir à bout de quatre maladies très fréquentes dans le massif Iodrabégon : « Nous pensions tous que les mots du colonel soignaient les hémorroïdes, les rhumatismes, les maladies circulatoires et les maux d’estomac, très répandus chez les Kambas du massif Iodrabégon. » (p.174) C’est également de la même manière que les dires du colonel guérissaient la leucémie et la syphilis : « Certaines gens prétendaient que les dires du colonel soignaient la leucémie et les attaques de syphilis arborescente qui sévissaient à Tombalbaye. » (p.174)
Pour Sony Labou Tansi, la façon dont la population appréhende les mots du colonel Sombro ressemble fortement à la manière dont un patient avalerait des comprimés pour soulager sa peine. Par le biais d’un personnage du roman, l’auteur exprime cette analogie dans une tournure assez imagée : « – On enrichit les Autorités avec notre manie d’avaler les mots sans les regarder. » (p.174) On comprend, à travers cette intervention, que les habitants prennent conscience d’une certaine forme de naïveté qu’ils font dévoiler aux Autorités. C’est comme si ces dernières profitent largement de cette naïveté pour s’enrichir car le peuple débourse assez pour tout ce qui est relatif à leur idole Sombro. Par exemple les Autorités exigent cinquante mille de chaque citoyen qui souhaite voir le prétendu cadavre du colonel Sombro exposé  « au stade Frederico Maradonga de Hondo : cinquante mille pour voir un cadavre ? Quelle foutaise ! Des foules y étaient allées pendant trois semaines » (p.172).
Dans son article « Les jeux de mots dans les romans de Sony Labou Tansi »,  l’universitaire Paul Nzete affirme que « les jeux de mots sont l’une des caractéristiques »  de la force du verbe dans les œuvres de Sony Labou Tansi. Selon lui, la particularité et l’originalité des cinq romans publiés du vivant de l’auteur réside dans cette invention verbale dont fait preuve Sony Labou Tansi: « L’un des traits fondamentaux par lesquels les cinq romans de Sony Labou Tansi (publiés de son vivant) retiennent l’attention est, sans nul doute, la qualité de sa langue. »  Paul Nzete évoque ici clairement ses intentions qui ne sont rien d’autre que la mise en évidence du jeu de mots auquel l’auteur fait recours dans ses œuvres romanesques : « Nous voudrions, ici, contribuer à la mise en relief de ce non-conformisme linguistique de Sony en nous intéressant particulièrement aux jeux de mots dans son œuvre romanesque. »  Paul Nzete met l’accent dans son article sur la modification esthétique par Sony Labou Tansi « des signifiés et des signifiants de mots et expressions. »  Se faisant Sony Labou Tansi extériorise d’une manière subtile et évidente son véritable sens de l’humour. C’est ce qui fait la différence vis-à-vis des autres auteurs.
L’auteur du roman Les yeux du volcan fait le jeu ici entre un peuple mature et un fruit mûr. Les deux notions comme nous le voyons n’ont rien de commun. Elles désignent deux réalités différentes. Le jeu consiste ici en l’utilisation dans un même contexte de l’adjectif « mûr » au sens propre comme au sens figuré. Un fruit mûr dénote un usage au sens propre de l’adjectif alors qu’un peuple mûr traduit un sens figuré. C’est tout comme si Sony Labou Tansi plaçait deux contextes non-identiques côte à côte. Le peuple mûr est appelé un jour à tomber comme un fruit déjà mûr :
Signalons que, pour empêcher le sens figuré de chasser le sens propre, Sony en vient parfois à introduire une sorte d’image filée liée à ce sens propre ; par exemple dans Les Yeux du volcan : « (…) un peuple mûr – mais donc demandez-nous de tomber ». Le terme tomber introduit l’idée d’un fruit mûr, d’un fruit qui a achevé son développement et qui va dépérir s’il n’est pas consommé. L’emploi de tomber permet ainsi d’éviter que le sens figuré de mûr (= adulte, sage, réfléchi) fasse disparaître le sens propre du même mot.
C’est un jeu de mots qui permet à Sony Labou Tansi de mettre en relief à la fois le sens propre et le sens figuré du même mot évitant ainsi la domination de l’un sur l’autre ou la substitution du premier au second. C’est un jeu qui fait appel à une image que le lecteur essayera de créer à son niveau à partir des mots et de leurs différentes significations. Sony Labou Tansi mise également sur le sens connoté des expressions qu’il utilise car l’objectif final auquel il aspire est la préservation de l’humour. L’humour de Sony Labou Tansi montre son éclat à travers la savante mixture que l’auteur fait de la réalité d’une part et de la fantaisie d’autre part.

3. D’où provient cette inspiration ?

Ecrire, chez Sony Labou Tansi, ne signifie pas uniquement « exploser » ou bien « allumer des incendies » mais c’est également « organiser le chaos » issu de cette explosion et de ces incendies.  Sony nous fait savoir par là que l’influence de ses écrits, par le biais de la barbarie humaine, ne constitue pas un désordre ni un bouleversement langagière mais plutôt une réorganisation totale de cette inspiration provenant de la masse humaine. Il s’inspire de la barbarie pour servir au lecteur un texte réorganisé et ordonné. Même si les critiques lisent à travers Sony Labou Tansi quelques influences, cela ne déplaît pas à l’écrivain congolais. Il reconnait cette influence et s’en sert comme soubassement, comme stimulant afin de pouvoir évoluer et d’aller beaucoup plus loin que celui qui l’a lancé :
Un jour, il y en aura qui diront : je l’ai influencé – ils seront nombreux – et voici ma réponse, à tous ceux-là qui croient qu’ils m’ont influencé je dirai : d’accord, vous m’avez influencé, mais je suis allé plus loin que vous, j’ai sauté plus haut que vous, accusez-moi de cela, pas d’autre chose – autrement soyez fier de m’avoir engendré : c’est votre droit, après tout.
On ressent dans ces propos qu’il n’apprécie pas tellement que certains disent de lui qu’il subit l’influence de tel ou tel autre écrivain. Mais s’ils « croient » que lui Sony Labou Tansi est influencé malgré tout, alors celui qui influe doit en être « fier » car cette fierté d’« avoir engendré » un auteur comme lui est un « droit » le plus légitime et le plus absolu. La plus importante des influences subies par l’écrivain est celle de sa grand-mère qui l’a marqué profondément. Cette vielle femme lui racontait souvent des histoires qui ont probablement nourri son goût pour l’écriture d’une part et pour la lecture d’autre part : « Pour moi l’influence la plus importante, c’est celle de ma grand-mère qui me racontait des histoires. »
Les tournures langagières dans les textes de Sony Labou Tansi proviennent non seulement des influences d’autres écrivains mais aussi de la masse sociale c’est-à-dire du citoyen ordinaire par exemple. Analysons ce témoignage de Sony Labou Tansi lors de ses balades. Il arrive à l’écrivain d’aller s’assoir parmi les vieux de Makelekele pour boire du vin de palme avec eux. Il nourrit avec ces vieux la même relation qu’il a avec Tchicaya U Tam’si c’est-à-dire une relation de parent, une relation de père et de fils. Cette compagnie de personnes âgées enrichit énormément notre écrivain car il apprendra qu’il existe plusieurs façons de nommer une chose sans toute fois passer par le nom qui la désigne. On n’est donc pas obligé d’appeler forcément les choses par leur noms avant de se faire comprendre par son interlocuteur. C’est ainsi que va naître les différentes tournures imagées qu’utilise l’auteur dans ses narrations. Sony Labou Tansi nous confie cet entretient qu’il a eu avec l’une de ces personnes âgées :
Je bois avec ces copains-là, les vieux, je discute, il y en a un qui dit : « fils prends ton verre », je prends le verre, il me dit : « vide-le parce qu’il y a quelqu’un qui arrive ». Il y a une histoire ici, il paraît qu’il y a des gens qui rentrent dans les verres et quand tu bois, tu tombes malade. Je le vide tout de suite mon verre. Alors il me dit : « heureusement que tu as fait cela parce que tu allais perdre ton verre. L’homme qui arrive là-bas, que tu vois, c’est quelqu’un de ma connaissance ». « Ah bon, qu’est-ce qu’il est pour toi ? » Il me dit : « c’est l’homme qui retourne ma sœur ». C’est tellement bien dit, au lieu de dire mon beau-frère comme les Français, il dit « c’est l’homme qui retourne ma sœur » et c’est beaucoup plus beau. C’est pourquoi moi quand j’écris dans mes livres, au lieu de dire mon beau-frère, je ne dirais sans doute pas l’homme qui retourne ma sœur, mais je vais trouver quelque chose. Si le vieux a trouvé ça, moi qui suis écrivain il faut que je trouve aussi quelque chose et j’interroge, à cause de ça j’interroge le langage, je questionne chaque mot, je questionne chaque petite chose.
Ce qui veut dire que Sony Labou Tansi dispose de cette faculté de s’inspirer de n’importe quelle situation qui se pose à lui. Il analyse suffisamment ce qui se passe autour de lui afin d’en tirer le meilleur pour créer à partir de cette réalité sa fiction littéraire. Au lieu que le vieux utilise le mot approprié pour désigner celui qui arrive, il préfère faire recours à une expression beaucoup plus descriptive. Pour se faire comprendre, le vieux décrit ce que l’homme fait avec sa sœur et choisit le verbe qui décrit mieux la situation. C’est un verbe qui traduit largement  le fait que l’homme en question dispose pleinement du corps de la sœur du vieux qu’il arrive à manier, à tourner et à retourner dans tous les sens ; peut-être pour juste admirer le corps ou pour aller beaucoup plus loin en le caressant, en le possédant dans toutes les dimensions surtout avec l’accord et le consentement de la sœur du vieux.
Sony Labou Tansi trouve cette expression très belle et plus émouvante que le mot français ordinaire. L’utilisation de l’image donne beaucoup plus de saveur, de beauté, d’élégance et d’esthétique à ce qu’on dit.  L’écrivain congolais en tant qu’homme de lettres et intellectuel est donc interpellé d’une façon ou d’une autre. Il doit dès lors emboîter le pas à ce vieil homme et chercher à utiliser ces formes de tournures dans ses narrations dans la seule optique de donner une saveur au récit qu’il livre au lecteur. Il est donc tenu de faire comme le vieux, peut être même mieux. Pour y arriver, Sony Labou Tansi est obligé d’interroger le langage, chaque mot, chaque lettre. C’est d’ailleurs pour cette raison que ses expressions et tournures sont si bien réussies. Dans le roman Les sept solitudes de Lorsa Lopez  un crime est commis dans une ville et la population  attendra la police pendant quarante-sept ans. Chaque fois, l’arrivée de la police est annoncée et démentie par la suite. A chaque annonce, on remet les restes du cadavre en place autrement on reconstitue tout, afin que la police puisse venir faire le constat. C’est malheureusement à partir d’un fait réel vécu à Makelekele que Sony Labou Tansi arrive à créer cette fiction romanesque :
J’ai seulement à raconter une expérience humaine. Je prends un exemple simple. Le roman, Les sept solitudes de Lorsa Lopez, part de l’anecdote. J’habite à Makelekele. Je sors. Ma femme travaille à l’hôpital de Makelekele, je vais la voir pour demander de l’huile de palme ou je ne sais quoi et puis je vois un attroupement de gens. Qu’est-ce qu’il se passe ? On me dit : « ah, il y a quelqu’un qui est mort là-bas ». Je m’approche, un type était étendu, un grand gaillard avec du sable dans le nez. En tant qu’Africain, ça me révolte parce que, chez nous, les morts on peut pas les laisser traîner comme ça. Alors je demande ce qu’il en est. On me répond qu’on attend la police. Je suis parti en ville et je reviens vers onze heures. On attendait encore la police. Ça m’a tellement choqué que j’ai écrit ce roman où j’ai dit on attendra la police pendant quarante-sept ans. Pour certains, ce sera un mensonge, pour moi la vérité est là : ça s’est passé à Makelekele.
Ce qui signifie que l’inspiration de l’écrivain congolais ne provient pas uniquement de ses paires mais aussi de toutes ses rencontres comme les images et scènes de rue. Sony Labou Tansi s’inspire de tout. Et ces inspirations issues de différents horizons enrichissent sa création littéraire et lui donne une force langagière terrible.

En guise de conclusion

Sony Labou Tansi n’hésite pas à faire recours au jeu de mots et d’images qui représente chez lui une force de frappe avec laquelle il séduit le lecteur et le conduit sur une piste humoristique qui aboutit à cette destination finale qui n’est que relaxation et plaisir. Hormis le fait de « choquer », les œuvres de Sony Labou Tansi constituent en quelque sorte une cure de thérapie par le rire. Selon l’écrivain congolais, c’est comme si le rire sauve le lecteur avisé ou non d’une situation. Il exige aussi un courage sans faille pour enfin se libérer et laisser s’exprimer cette joie, ce bonheur enfoui dans le recoin le plus secret de notre âme d’être humain : « J’en appelle au rire de sauvetage. J’exige le courage tragique de se marrer en connaissance de cause. »

Assion AYIKOUE, Doctorant en Germanistique à l’Université de Lomé

Références Bibliographiques
Sony Labou Tansi : Les yeux du volcan, Paris : Editions du Seuil, 1988. Toutes formes de références de pages relatives à ce roman sont mentionnées dans le texte.
Mukala Kadima-Nzvji et al. (Sous la direction de) : Sony Labou Tansi ou la quête permanente du sens, Paris : L’Harmattan, 1997, p.67.
Jean-Michel Devésa : Sony Labou Tansi, écrivain de la honte et des rives magiques du Kongo, Paris : L’Harmattan, 1996, p.7.
Sony Labou Tansi : Conscience de Tracteur, Dakar/Yaoundé : Editions NEA/CLE, 1979.
Mukala Kadima-Nzvji et al. : Sony Labou Tansi ou la quête permanente du sens, op. cit., p.52.
Paul Nzete : « Les jeux de mots dans les romans de Sony Labou Tansi » in : Mukala Kadima-Nzvji et al. : Sony Labou Tansi ou la quête permanente du sens, op. cit., pp.61-74.
Idem, p.61.
Idem, p.61.
Idem, p.61.
Idem, p.62.
Idem, p.62.
Cf. Jean Sareil : L’Ecriture comique, Paris : P.U.F., 1984, pp.126-128.
Cf. Sony Labou Tansi : L’autre monde, écrits inédits, Paris : Editions Revue Noire, 1997, p.7.
Idem, p.11.
Idem, p.146.
Idem, p.147.
Sony Labou Tansi : Les sept solitudes de Lorsa Lopez, Paris : Editions du Seuil, 1985.
Sony Labou Tansi : L’autre monde, écrits inédits, op. cit., p.149.
Mukala Kadima-Nzvji et al. : Sony Labou Tansi ou la quête permanente du sens, op. cit., p.48.

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