Les origines de « l’auto-capturation » de Blé Goudé

Photo Afp/Kambou

Photo Afp/Kambou

Par Gbansé, Douadé Alexis

Le terme est désormais entré dans les habitudes langagières des Ivoiriens, et figure même en très bonne place dans le Kandiarousse [le dictionnaire portant le nom de la ministre ivoirienne de l’Education nationale et de l’Enseignement technique, spécialiste des fautes de langage à l’oral]. Ainsi, après la « capturation » de Laurent Gbagbo [dixit Kandia Camara], on assiste depuis peu à « l’auto-capturation » de Blé Goudé.

Pourquoi « auto-capturation », direz-vous ?

Les choses remontent à un peu plus de dix mois, voire un an exactement. Dans l’une de ces nombreuses décisions rendues en 2012, la Cour pénale internationale [CPI] souligne qu’elle refuse d’accorder la liberté conditionnelle ou provisoire à l’ex-président ivoirien Laurent Gbagbo, détenu à La Haye depuis le 30 novembre 2011, parce qu’il est trop populaire et dispose de puissants réseaux dans son pays, en Afrique et à travers le monde. En terme de popularité, la Chambre préliminaire I en charge du dossier de la Côte d’Ivoire au niveau de la juridiction pénale internationale, révèle que Laurent Gbagbo a reçu plus de 20 mille coups de fils [appels téléphoniques transitant par les lignes fixes du Greffe de la CPI] en seulement deux mois d’incarcération au centre pénitentiaire de Scheveningen, entre le 1er décembre 2011 et fin janvier 2012.

Du jamais vu dans les annales de la Cour !

En fait, sur le registre des appels extérieurs en direction de l’ex-chef de l’Etat ivoirien, figurent les noms de personnalités ivoiriennes, africaines et mondiales connues, mais aussi d’illustres anonymes. Des anciens chefs d’Etat ou des présidents en exercice, des Premiers ministres ou ex-chefs de gouvernements, des (ex-)présidents d’institutions, des footballeurs internationaux, des journalistes, des artistes, des étudiants, des élèves, de riches planteurs et de simples citoyens ont eu le privilège de converser avec Laurent Gbagbo du fond de sa cellule. Des réfugiés, des ex-collaborateurs en exil, des Ivoiriens et Africains de la Diaspora ont pu dire « bonjour » à leur mentor au moins une fois. Le nom de son porte-parole en exil, Koné Katinan Justin, ancien ministre du Budget, est mentionné au moins une fois chaque semaine dans ce volumineux registre bimestriel [décembre 2011 – janvier 2012].

Toutefois, selon des juristes qui ont l’habitude de rencontrer Laurent Gbagbo dans sa cellule, l’ex-chef de l’Etat ivoirien a toujours refusé de prendre un seul interlocuteur au téléphone : il se nomme Blé Goudé Charles. Toutes ses tentatives pour parler à son « idole ? » ou « icône » ont reçu une fin de non recevoir. Même des proches du « Genie de Kpô » ou du « Général de la rue » ou du « crabre aux 18 trous » ont réussi à joindre le « Chef », mais pas « Gbapê Zady Grégoire » [son autre nom]. Cette situation a même créé à un moment donné des brouilles au sein de l’ex-galaxie patriotique en exil, vite étouffées pour ne pas être ébruitées…

Jouer la carte de ses bourreaux pour rebondir

Depuis ce triste épisode du téléphone, Blé Goudé a compris que la donne a changé, que le vent a tourné. Que faire ?

En homme politique futé, il saisit d’abord timidement, puis à tout va la main tendue du nouveau chef de l’Etat ivoirien Alassane Ouattara, lors de sa visite à Accra en août 2012, pendant les obsèques de l’ex-président ghanéen John Atta-Mills. Une rencontre discrète et furtive de moins d’un quart d’heure est même évoquée dans les milieux des exilés ivoiriens au Ghana, à La Palm Beach Hotel, en bordure de mer… La suite sera entretenue par le ministre d’Etat, ministre de l’Intérieur et de la Sécurité Hamed Bakayoko, le Commandant Wattao, le Président de l’Assemblée nationale Soro Guillaume et surtout un journaliste pro-Gbagbo qui joue les porteurs de valise depuis plus d’un semestre entre Abidjan et Accra via certains réseaux…Le scénario se met donc en branle. Ham’Back [petit nom du ministre de l’Intérieur] en donne les premiers signaux durant un meeting d’un fidèle parmi les fidèles de Blé Goudé, Zadi Djédjé, qui a « rejoint la République » et la caravane de la réconciliation. « Blé Goudé et moi, nous sommes en contact, on se parle au téléphone », annonce fièrement le sécurocrate en chef des Ivoiriens. L’ex-leader de la galaxie patriotique confirme quelques jours plus tard par presse interposée, mais mesurant l’effet boomerang d’une telle annonce ministérielle, en atténue la portée. « Je suis prêt à jouer ma partition pour la réconciliation et le retour définitif de la paix dans mon pays. Donc je suis ouvert au dialogue (…) », explique Blé Goudé.

L’actuel chef de l’État sénégalais, Macky Sall [qui héberge le beau-fils de Gbagbo, Stéphane Kipré, un ami et partenaire d’affaires à Blé Goudé] est mis dans le coup. Le Chef de l’État ghanéen, John Dramani n’y voit pas d’inconvénients, faisant d’une pierre deux coups. D’un, se débarrasser d’un « wanted » de la communauté internationale, et de deux, donner un gage de franc voisinage à son voisin francophone.

Le résultat de cette « large ouverture » et des tractations de haut niveau, sera connu le 17 janvier 2013 : Blé Goudé « capturé » à son domicile [à Téma ou à Accra ?], ou en route pour une interview avec France 24 ? Puis « extradé » illico presto par la route [notez bien ce détail] le lendemain vendredi 18 janvier, sans autre forme de procès. Pour quelqu’un qui est présenté par son numéro 2 Dakouri Richard comme étant le « WANTED N°1 » des autorités ivoiriennes, un retour par les airs n’était-il pas plus sûr ? Blé est parti par la route avant les autres, Blé est retourné par la route avant les autres.

Confidence d’outre-tombe

Petit témoignage poignant en provenance du Bunker [lieu de retranchement de Gbagbo, sa famille et ses proches pendant la crise postélectorale]. La scène se déroule le 8 avril 2011, 3 jours avant sa propre « capturation » par les forces spéciales francaises. Après plusieurs tentatives infructueuses, pour joindre Blé Goudé Charles, Laurent Gbagbo se tourne vers Aboudramane Sangaré et Simone Gbagbo, les deux parrains du leader des jeunes patriotes, et leur demande, posément, la voix grave : « Où est votre petit-là [parlant de Blé] ? Tout le monde est autour de moi, sauf lui et son groupe. Même des gens que je ne connais même pas sont là, prêts à mourir avec moi ici, mais lui n’est pas là. J’ai demandé à tout le monde de rentrer chez lui et que je souhaiterais mourir seul ici, sous les bombes, vous avez tous refusé de partir. Mais lui, où il est ? Depuis au moins dix jours, je n’ai plus de ses nouvelles. Abou, Simone, quand je vous disais que le petit-là était un faux type, vous ne me croyiez pas, n’est-ce pas ? Aujourd’hui me donne raison ». Aboudramane [en prison à Katiola] détourne le regard, Simone Gbagbo [en résidence surveillée à Odienné au Nord de la Côte d’Ivoire] écrase une larme…

C’est certainement depuis ce fameux 8 avril 2011 que tout s’est joué entre Laurent Gbagbo et son ex-fieffé supporter, Blé Goudé Charles.

Gbansé, Douadé Alexis | Connectionivoirienne.net 23.01.2013

Source:connectionivoirienne.net

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