Les foudres de l’Alternance

Après quarante ans de troubles climatiques, tout le monde espérait le beau temps et une bonne saison. Le ciel commençait à se dégager. Les
nuages se dirigeaient peu à peu vers d’autres cieux. Et on pouvait
apercevoir l’apparition timide de la lune et de quelques étoiles. Mais la joie
et l’espoir ne sont que de courte durée. Le mauvais temps surprend à
nouveau les gens, en pleine jubilation, célébrant la gloire et l’intronisation
du nouveau roi. La tempête qui couvait depuis quatre décennies se fait de
plus en plus menaçante. Le vent siffle fort et arrache, au passage, les
arbres. La pluie, accompagnée de foudre fatale, finit par se déclencher et
disperser la foule agroupée sur la place publique obscure, car la faible
centrale électrique n’émet plus. Les vieilles machines n’ont pas résisté
aux premiers éclairs de la foudre. On ne voit plus rien. L’obscurité est
totale. Saisis de panique, les gens se bousculent en se ruant dans tous les
sens, les pieds nus, lacérés par les écueils.
C’est le sauve-qui-peut face aux éclairs fulminants qui criblent la terre.
Les coups de tonnerres éclatent et redoublent d’intensité. Une pluie de
foudre s’abat sur tout le pays. Les dégâts sont considérables. C’est la
stupeur. Des cris perçants et des hurlements assourdissants s’élèvent de
la mêlée, à chaque coup de tonnerre. Chacun se démène pour chercher
refuge quelque part, au milieu des ténèbres à peine illuminées de manière
sporadique par des éclairs fulgurants. Un peuple, désemparé, lutte vaille
que vaille pour sa survie, malgré le ciel lourd, implacable. Et le roi, terré
dans sa casemate bien approvisionnée, oublie ses sujets persécutés par le
mauvais temps et la faim.
Cependant, de la terre ferme on entend la clameur des vagues qui

s’écrasent sur les falaises charriant des milliers de cadavres. Il s’agit des
naufragés qui essayaient de rejoindre le rivage. La tempête a provoqué le
naufrage d’un bateau de transport surchargé, mal géré et mal entretenu.
Ce bateau a chaviré avant de couler, emprisonnant dans ses flancs une
centaine de personnes. Les passagers (parmi lesquels des dizaines
d’enfants) ont vu la mort les happer. Les furieuses vagues les ont
malmenés avant de les engloutir et de les rejeter vers la plage, le ventre
gonflé, les yeux crevés par les poissons. Un spectacle affligeant et une
immense tristesse. La consternation est générale. Les corps libérés par la
mer démontée sont boursouflés et non identifiables. Ils sont tous ensevelis
dans une fosse commune. Arrivé sur les lieux du drame, notre roi fuit ses
responsabilités et accable l’ancien régime, déjà oublié par le peuple épris
d’alternance, de paix, de justice et de liberté. Un véritable scandale sous
les yeux incrédules de l’opinion nationale et internationale. C’est la
stupéfaction générale.
Un peuple spolié. Des dirigeants bien lotis. Le monde est injuste. Le
pouvoir est synonyme de richesse, de domination, voire de paradis
terrestre. C’est le moyen le plus rapide pour accéder au sommet de la
pyramide sociale. Si on est dans ce cercle «vicieux», on voyage comme on
veut, on construit des villas extraordinaires, alors que le pauvre citoyen
écrasé par sa misère ne peut même pas bouger et dort dans une maison
meublée de paillasses envahies par les rats, les souris et les punaises.
Quelle injustice ! Une partie du pays accapare les délices de Capoue,
tandis que l’autre partie reste dans le carcan de la spoliation, de la misère,
de la pauvreté, de la faim et de la solitude.
Quarante années catastrophiques suivies d’une alternance macabre. Deux
règnes et deux sensibilités politiques diamétralement opposées suffisent
pour que le peuple se retrouve dans la misère, la famine, voire le
dénuement total. Toujours des promesses non tenues.
Depuis notre Indépendance, les politiciens ne cessent de gruger le peuple,
aujourd’hui acculé par la faim. Résultat, des dirigeants dans le meilleur
des mondes possibles, un peuple dans les ruines de «Sodome». Pourtant,
gouverner, c’est en principe servir le peuple. Les politiciens sont,
aujourd’hui, discrédités. A quel saint se vouer après tant d’années de bluff
et de déni d’espoir ? Certes, ce tunnel obscur de l’exercice du pouvoir
pourrait être éclairé par la lanterne de la bonne foi, de la gestion
rigoureuse et équitable, sans esprit partisan. Celui qui défendait hier la
cause du peuple devient, aujourd’hui, l’avocat de son propre parti. Le
pouvoir n’est rien d’autre qu’une opportunité pour lui : il en a bien profité,
à l’image de ses prédécesseurs. C’est le pouvoir qui lui a permis de hisser
son fils sur l’échiquier national et international. De plus, notre roi sort le
bazooka contre les journalistes et les intellectuels, afin de maintenir le
peuple dans l’obscurantisme.
Pourquoi a-t-il peur de l’opinion d’autrui s’il n’a rien à se reprocher ?
Jugeons-le sur ses actes ! Il nous avait promis de casser les prix des
denrées de première nécessité, de réduire le nombre de députés et de
ministres en baissant leurs salaires, de dissoudre le Sénat (une Chambre

de complaisance pour ses compères) et de réduire nos représentations
diplomatiques. Bref, ses sermons étaient centrés sur la réduction du train
de vie excessif de l’Etat et sur l’amélioration des conditions de vie du
pauvre citoyen sous le joug de la cherté de la vie quotidienne. Une fois sur
le trône, notre roi foule aux pieds les valeurs qu’il revendiquait avec
véhémence. Toutefois, les maux dont souffre notre pays sont liés à la
gloutonnerie et au gaspillage, sous la bannière fallacieuse du Socialisme et
du Libéralisme. Deux règnes inexorables.
Au cours d’une brève accalmie, on constate que les dégâts causés par la
tempête de l’alternance sont énormes. Les impacts du mauvais temps sont
visibles partout à travers le pays. Un petit pays facile à doter d’un grenier
inépuisable est victime de la corruption et de la «mal gouvernance». La
détérioration des conditions de vie du peuple exténué et la fuite massive
de la jeunesse vers une Europe en crise, qui ferme aujourd’hui ses portes
aux réfugiés économiques en sont une parfaite illustration. Malgré tout,
nos dirigeants prennent de haut le peuple qui peine à assurer les trois
repas quotidiens. Enfin, aucune famille n’est à l’abri du fléau des
embarcations de fortune. La mienne pleure encore mon frère cadet qui
caressait le rêve de la plupart de la jeunesse déshéritée, victime des
foudres de l’alternance.

Dame DIOP – Doctorant au laboratoire du Circles Section Cna
Centre de narratologie appliquée),
Spécialité «Etude Ibérique» niversité de Nice Sophia-Antipolis /
diopdame@hotmail.com

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