Les Etats-Unis en Asie Centrale

La plus grande puissance impérialiste serait-elle en train de se faire bouter hors d’Asie Centrale ? Alors que certains raniment les vieux démons de la guerre froide, tel Mitt Romney désignant la Russie comme « ennemi public n°1 », que l’avancée du bouclier de l’OTAN en Europe menace l’éternelle rivale des Etats-Unis, qui souhaitent d’ailleurs étendre sa portée à l’Ukraine et à la Géorgie, la guerre fraîche, à défaut de la guerre froide, semble ne plus relever du fantasme. Contrairement à ce que certains aimeraient nous faire croire, Le Grand Echiquier de Zbigniew Brzezinski n’a jamais cessé d’être représentatif des relations internationales. Et c’est dans cette région d’Asie Centrale prise dans sa plus large définition qu’un tournant de la gigantesque partie d’échecs est peut-être en train de s’opérer.

A l’effondrement de l’URSS, les satellites de l’empire déchu, déçus par ce que n’avait pu leur offrir le bloc soviétique et désireux d’émancipation, ont souvent trouvé en les Etats-Unis un interlocuteur puissant de premier choix susceptible de les aider à sortir de leur misère économique. Vingt après, la situation dans la région a changé : la Russie relève fièrement la tête, la Chine et l’Inde, malgré leur rivalité, sont devenues des acteurs sans lesquels on ne peut pas ne pas compter, et certains régimes comme l’Iran ont connu un essor fulgurant leur permettant de prétendre, malgré le contexte géopolitique, à un poids accru. Petit tour d’horizon de l’actualité.

La guerre menée en Afghanistan par l’OTAN commence sérieusement à taper sur les nerfs de son président, Hamid Karzaï. C’est en tout cas ce qu’il a récemment déclaré, se disant « au bout du rouleau », après que les soldats atlantistes ont tué de nombreux civils et que les drones états-uniens semblent tirer aveuglément sur tout ce qui a forme humaine. Il a en outre demandé à ce que les troupes de l’OTAN se replient au sein de leurs bases et a assuré préférer que la force atlantiste se retire dès le début de l’année 2013 et non à la fin de l’année 2014 comme il était initialement prévu, afin que son pays assure lui-même sa sécurité territoriale. La population ne tolère de toute façon plus les excès de l’armée états-unienne, entre incendie du Coran ou folie meurtrière de certains soldats, Hillary Clinton reconnaissant elle-même que la situation n’est plus sous contrôle.

C’est à peu près le même ras-le-bol au Pakistan malgré la large aide financière que ce dernier reçoit : les drones états-uniens font de nombreuses victimes civiles et le gouvernement en place ne semble plus en mesure de le supporter. Sur ce point, le peuple rejoint le gouvernement, alors que des manifestations rassemblant plusieurs milliers de personnes se font de plus en plus coutumières et demandent tout simplement la rupture des relations entre Islamabad et Washington. Le Pakistan a par ailleurs apporté son soutien diplomatique et militaire à l’Iran en cas de conflit avec les puissances occidentales, assurant qu’il ne permettra pas que les bases états-uniennes du Pakistan servent de support à une attaque contre elle. Les relations entre les deux pays se sont également renforcées économiquement avec un projet commun de gazoduc. Concrètement, ce gazoduc relierait l’Iran, le Pakistan et l’Inde ou la Chine. L’Inde semble en effet avoir du mal à passer outre ses différents avec Islamabad, alors que l’Iran presse New Delhi de se décider, ce qui est plutôt compréhensible au vu de la répression économique exercée contre le régime iranien. Quel que soit le dernier compère retenu, le projet se fera sûrement, et avec, de surcroît, une participation financière des Russes. Ce projet embarrasse de toute évidence les Occidentaux, et Hilary Clinton en premier lieu, qui n’ont cessé de menacer le Pakistan, pays sur lequel les Etats-Unis croient encore avoir le plus d’influence dans la région, de sanctions économiques s’il venait à concrétiser sa participation à ce projet. Des menaces qui n’ont pas impressionné le gouvernement pakistanais bien décidé à s’émanciper de la tutelle états-unienne encombrante et mortelle pour son peuple, comme viennent le confirmer les récentes déclarations du premier ministre pakistanais Youssouf Raza Gilani.

Elu à la tête du Kirghizistan en décembre dernier, Almazbek Atambayev n’a pas attendu longtemps pour faire savoir aux Etats-Unis qu’il n’appréciait guère plus la présence sur son sol de la base militaire états-unienne de Manas. Il annonce à ce propos qu’il ne permettra pas le maintien de cette base après 2014, date jusqu’à laquelle un traité entre les deux pays réservent le contrôle de la base aux Etats-Unis. Tout récemment, de faux rapports sont apparus dans la presse kirghize visant à tendre les relations avec son voisin russe. L’un deux prétendait que la Russie voulait accueillir sur son sol des troupes de l’OTAN, leur fournissant une base aérienne. L’autre que le gouvernement kirghize ne voyait pas d’un bon œil les relations économiques avec la Russie. Si l’on s’abstiendra de toute spéculation à propos des véritables fins de ces rapports, ils n’auront fait en tout cas que renforcer les relations entre les deux pays, chacun ayant démenti formellement les accusations parues dans la presse. La Russie en profitera pour saluer la décision du président kirghize à propos de la base de Manas, affirmant que c’était le signe que le Kirghizistan avait su reconnaître ses « relations alliées ».

Le gouvernement du Tadjikistan ne semble pour sa part pas prêt à suivre les directives économiques imposées par Washington et visant l’Iran, qui handicaperaient fortement sa propre économie. Très pauvre, ce pays ne peut se permettre de se passer de relations économiques avec l’un de ses plus importants partenaires. Alors que le Tadjikistan a accepté de soutenir les Etats-Unis pour leur intervention militaire en Afghanistan, il ne semble toutefois pas prêt à se suicider économiquement pour les beaux yeux de ceux qui n’ont finalement pas grand-chose à leur promettre. Au contraire, l’Iran, pressée économiquement, et à la recherche de nouveaux projets lui permettant d’échapper aux répressions économiques imposées par le camp occidental, flatte les tadjiks avec notamment des projets de liens ferroviaires, énergétiques et d’approvisionnement en eau, soutenus également par le Pakistan qui est décidément l’un des meilleurs alliés de l’Iran du moment.

L’Ouzbékistan se montre quant à lui actuellement de moins en moins coopératif avec les Etats-Unis, notamment en ce qui concerne l’acheminement de ravitaillements pour les troupes de ces derniers en Afghanistan. Ils réclament entre autre plus d’argent de la part des Etats-Unis. Il semblerait que l’Ouzbékistan se soit donc rangé du côté de Moscou sur la question, dont on peut subodorer qu’elle essaie par des moyens aussi économiques que diplomatiques de précipiter le retrait des troupes états-unienne d’Afghanistan. L’Ouzbékistan a d’ailleurs, conjointement à la Russie, au Tadjikistan et à la Chine, participé au dépôt d’une résolution à l’assemblé générale des Nations Unies visant à assurer l’intégrité numérique des états, alors qu’Internet serait de plus en plus utilisé par les Etats-Unis pour promouvoir les mouvements qui servent l’administration de Washington, parmi lesquels on pourra citer les printemps arabes ou encore les démonstrations anti-Poutine.

Si l’actualité est plutôt calme du côté du Kazakhstan et du Turkménistan, ces deux pays ne semblent pas particulièrement favorables à l’hégémonie occidentale dans la région, bien que laissant à disposition des Etats-Unis des infrastructures militaires. Il en va tout autrement de l’Azerbaïdjan et de la Géorgie. Le premier a toujours entretenu une relation privilégiée avec Israël, notamment par un commerce fondé sur l’échange de pétrole contre des armes. Plusieurs hauts responsables de l’administration des Etats-Unis viennent tout juste de déclarer qu’Israël aurait de plus accès à des bases militaires en Azerbaïdjan qui pourrait lui permettre d’initier d’éventuelles frappes sur l’Iran bien que le gouvernement azéri ait formellement démenti. Suspens donc. La Géorgie quant à elle, a été le théâtre d’un affrontement avec la Russie en 2008. Dans un article de février dernier, Vladimir Poutine condamne d’ailleurs ce qu’il considère – il le dit sans ambages – comme des conflits volontairement initiés aux frontières russes par les Occidentaux…

L’empire états-unien semble donc bel et bien perdre de son influence dans cette région sans connaître de véritable victoire, même s’il y garde quelques alliés proches de l’Europe. Un affaiblissement du régime iranien pourrait sembler être un bon frein à l’émancipation économique de l’Asie Centrale alors que ce dernier est porteur de nombreux projets dans divers domaines tels que les transports ou l’énergie. Les sanctions qui se font actuellement contre l’Iran n’ont pourtant l’air d’être qu’assez peu efficaces, même si l’ayatollah Khamenei a récemment invité les Iraniens à acheter « made in Iran ». Il faut dire que l’Inde, dont les Etats-Unis aimeraient sûrement exploiter la rivalité avec la Chine, ne s’est pas privée d’acheter son pétrole iranien directement en or, ce qui pourrait presque donner certaines idées à d’autres états peu favorables aux Etats-Unis et trouvant le dollar encombrant. Quoiqu’il en soit, les récents événements ne font certainement pas le bonheur des Etats-Unis en Asie Centrale, qui se retrouvent à espérer déstabiliser la région par le proxy qu’est l’Iran. Pourtant, les Russes et les Chinois ont bien mis en garde les Atlantistes contre toute intervention militaire à son encontre, Vladimir Poutine, l’homme fort de la Russie, allant jusqu’à menacer : « les conséquences [d’une intervention militaire contre l’Iran] seraient véritablement catastrophiques, leur portée impossible à imaginer… »

Source: agoravox.fr

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