Les cours des matières premières s’installent dans la volatilité

L’instabilité du cours des matières premières n’est certes pas chose nouvelle. Mais Philippe Chalmin, coordinateur du rapport Cyclope, qui fait chaque année le bilan des marchés des matières premières, ose affirmer cette année que « jamais le monde n’a été aussi instable ». Une volatilité des cours qui ne réussit pas toujours à l’Afrique.

Le rapport Cyclope 2012, rendu public le 9 mai à Paris, est agrémenté d’un sous-titre qui annonce la couleur : « En la forêt de Grande instabilité ». Les 52 spécialistes des matières premières qui ont contribué à ce 26e rapport depuis 1986 en avaient pourtant vu d’autres.

Mais de l’avis de P. Chalmin, cette instabilité est d’autant plus réelle en 2011/12 que le contexte économique mondial est dominé par la quête – contrariée – de régulation des marchés par le G20, par la panne du cycle de Doha ou encore par le quasi-échec de la conférence de Durban. Cette absence de pilote aux commandes de la planète, alors même que celle-ci est secouée par des crises, est source de « spéculation totale », s’inquiète P. Chalmin.

Le grand choc de 2008 se poursuit, a-t-il même assuré, pour des raisons identiques :

« Nous vivons le temps long de l’investissement : la réaction des appareils de production est lent. Le temps du pétrole, de l’agriculture ou des mines est à l’échelle de 15 à 20 ans. Nous payons encore le manque d’investissement des années 2000 et le mythe de la dématérialisation qui prévalait à l’époque. »

Crise de la zone euro contre printemps arabe

Les fondamentaux macroéconomiques sont même tels que la volatilité aurait pu être supérieure, si des forces contraires ne s’étaient pas annulées, estime quant à lui Francis Perrin, économiste et spécialiste des produits pétroliers :

« En 2011, deux éléments se sont affrontés, l’un haussier (le printemps arabe du début d’année, suivi des tensions autour de l’Iran en fin d’année) et l’autre baissier (la crise de la zone euro). »

Mais l’évolution pourrait bien favoriser les tendances haussières selon lui, pour qui « c’est désormais bien la zone euro qui est sous le coup des projecteurs des marchés, tandis que la tension sur la question iranienne n’est pas totalement relâchée, et alors que les productions pétrolières syrienne, libyenne, soudanaise et sud-soudanaise sont durablement diminuées ».

Rappelant que « la mère de toutes les instabilités est l’instabilité monétaire », P. Chalmin a lui relevé que « la courbe du prix du dollar exprimé en euro [était] généralement semblable à celle des matières premières ».

Face à l’instabilité des cours, le besoin de s’en protéger est décuplé. Les marchés dérivés sont les grands gagnants de la conjoncture (en particulier sur les marchés du minerai de fer et du blé). Cela reste, pour P. Chalmin, le symptôme d’un besoin de régulation. « Les horizons semblent troubles », a-t-il encore assuré.

L’inconnue chinoise

La vigueur de la croissance des pays émergents, Chine en tête, est là pour compenser les incertitudes sur l’euro. Les doutes qui entouraient la prévision de croissance chinoise, redescendue à 8,2 % par des autorités soucieuses d’éviter la surchauffe, semblent déjà se dissiper. La perspective d’un changement de direction à la tête de l’État, prévue pour septembre, laisse augurer une reprise de l’activité pour soutenir la demande, explique P. Chalmin. L’issue de ces intrigues de palais est cruciale pour l’évolution des marchés de matières premières selon lui :

« La Chine est l’une des interrogations majeure que nous traitons [dans le rapport Cyclope]. »

L’Afrique à quitte ou double

Quant au continent africain, les experts du Cyclope en font des analyses contrastées. L’Afrique a des raisons de se réjouir. Le chapitre qui lui est consacré est d’ailleurs intitulé « L’Afrique se porte bien ! ». Et de fait, la croissance 2011 est dans le vert : d’après les estimations de la Banque mondiale, le PIB a augmenté de 7,7 % en Éthiopie, de 8,8 % au Rwanda,  de 7 % en Angola et au Nigeria, de 6,4 % en Tanzanie, et de 13,6% (le record) au Ghana. Seule exception notable, la Côte d’Ivoire a connu la récession (-5,8 %, du fait des troubles politiques), tandis que l’ensemble des pays d’Afrique subsaharienne (hors Afrique du Sud) a enregistré une croissance de 5,9%.

Le rapport Cyclope y voit le résultat d’une réorientation des flux commerciaux et d’investissements vers les pays émergents, qui stimule les économies africaines. La production céréalière africaine contribue pour beaucoup dans ces résultats positifs ; mais pas seulement : « À la faveur de [ce regain de croissance], le continent devrait monter en puissance ces prochaines années pour plusieurs productions », peut-on ainsi lire dans le rapport, qui cite le café – en premier lieu pour l’Éthiopie, mais aussi en Ouganda, au Kenya, au Cameroun et en Tanzanie (en plus de la reprise de la production en Côte d’Ivoire). Au total, « la production caféière africaine pourrait augmenter de 2 à 5 millions de sacs, soit environ d’un tiers au cours des cinq prochaines années », estime le rapport Cyclope.

Le marché du minerai de fer, le deuxième des matières premières, ne serait pas en reste : les projets en cours des compagnies minières installées en Afrique apporteraient  « 200 millions de tonnes [supplémentaires de fer] d’ici 2025 », d’après le rapport. Métaux précieux et hydrocarbures complètent ce tableau prospectif, du fait des découvertes de gaz en Tanzanie et au Mozambique, et de pétrole en Namibie, au Ghana et en Ouganda.

Le coton, contre-exemple de l’embellie africaine

Mais dans l’immédiat, le bilan de l’exploitation des matières premières en Afrique n’est pas toujours aussi rose. « L’Afrique cotonnière se porte plutôt mal », déplore Gérald Estur, consultant expert du coton, contributeur du rapport. « Certes la moyenne des cours est correcte », admet-il, mais « cette moyenne n’est qu’un biais statistique, du fait d’une très forte volatilité des cours du coton », déplore-t-il : « C’est comme si vous aviez les pieds dans le frigo et la tête dans le four, et que vous disiez que globalement, ça va ! » Le marché du coton, « tétanisé », attend une salutaire stabilisation des prix.

La multiplication des sources de production menace aussi certains équilibres. En Afrique du Nord, « le Maroc a beaucoup de sueurs à se faire pour le phosphate découvert au Mozambique », avertit P. Chalmin.

Mais la principale inquiétude sur les marchés des matières premières en Afrique concerne le Sahel. Du Mali au Niger, (et même jusqu’au Maroc, où la production est en chute libre cette année), la sécheresse menace de famine. « Les rééquilibrages ont commencé mais les stocks ne sont pas pleinement reconstitués, les prix étant élevés », avertit P. Chalmin, pour qui cette crise sera déterminante au cours de l’année.  « Il y a besoin d’appels massifs à l’importation », explique Patricio Mendez Del Villar, chercheur au Cirad et spécialiste du riz. Toutefois, les prix sont bas et l’offre abondante, explique-t-il. Reste à espérer que les troubles politiques n’empêchent pas son acheminement.

par Antony DRUGEON   

Source: mtm-news.com

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