Le Muuntu et sa conscience linguistico-spirituelle face à la mort

Quelle que soit l’explication qu’on peut donner sur la ou les causes ayant entrainé la mort d’une personne, celle-ci demeure toujours une énigme pour l’homme Koòngo ou les Bantous en général.

La mort n’est point définie par le Muùntu’a Koòngo comme étant un arrêt fonctionnel du principe vital ou comme une absence totale de vie de la personne en cause. Elle est, bien au contraire vie, certes une autre forme de vie mais qui, toutefois est complètement sous la gouvernance de Dieu lui-même NzaMbi MpuNgu.

C’est sous cet angle, que la terminologie de la question de la mort revêt une importance considérable. Elle est, peut-on dire, révélatrice puisqu’elle révèle, entre autres, l’âme profonde des croyances sur l’au-delà de Muùntu’a Koòngo.

A titre d’exemple, le corps du défunt est désigné par l’expression mvuùmbi-muuntu. D’emblée, force est de noter que, ce terme dérive du verbe vuùmbila/vuùmbika qui veut dire courber, pencher, incliner, plier voire envelopper. Il s’agit là d’une terminologie qui tend à décrire les différentes étapes d’entretien du corps du défunt avant son dernier grand voyage. C’est ainsi que son corps sera vêtu d’une certaine manière donnée avant d’être courbé dans le cercueil à l’effet de le faire reposer définitivement en paix en l’enterrant.

Outre cette signification d’entretien du corps du défunt, le mot mvuùmbi est la traduction même de la pensée profonde du Muùntu ou de l’homme Koòngo sur le phénomène de la mort. En effet, ce dernier définit la mort comme étant une manifestation de l’appel du temps sur l’être, donc de Dieu lui-même NzaMbi MpuNgu . En réalité le terme mvuùmbi comporte deux vocables à savoir :

MVU = temps, période, saison   ; MBI (de MBILA) = appel, convocation

Ceci dit, étymologiquement parlant le mot mvuùmbi décrit la manifestation de l’appel du temps sur la personne de l’être ou du Muùntu du fait de son âge, en l’occurrence de sa vieillesse. C’est à ce titre que, longtemps durant, l’homme Koòngo ne pouvait concevoir la mort trop précoce de son semblable ou de lui-même. Une telle mort étant considérée autrefois par lui comme étant une manœuvre de ceux qui ont le mauvais œil, les Ndoki, c’est-à-dire les sorciers.

A ce propos, le père Van Wing rapporte :

« Les maladies ne sont pas considérées comme des faits ayant une explication dans le cours normal de l’action et de la réaction des causes naturelles. Toute maladie jusqu’à preuve du contraire est due à l’action directe ou indirecte du ndoki = sorcier ou d’un mauvais esprit. Quand la preuve du contraire a été faite, alors une seule cause est entrée en jeu. NzaMbi MpuNgu. « NzaMbi MpuNgu lui-même a appelé l’homme ». Il l’a fait mourir. A cela il n’y a rien à dire, il n’y a pas de remèdes ni d’armes contre NzaMbi. » (Van Wing in «  Etudes Bakongo Sociologie-Religion et Magie 2iè édition 1959 Desclée de Brouwer P.231.)

Selon qu’il ait été bon ou mauvais, une fois mort, l’être devient un Kiìba, c’est-à-dire un esprit bienfaisant voire un Kuùlu ou un mu-kuyu, c’est-à-dire un esprit errant.

Ici, une fois de plus, la terminologie Koòngo ou bantoue face à la mort est fort évocatrice. Tout d’abord le mot Kiìba signifie couvercle, en l’occurrence d’une marmite. Au pluriel, ce mot donne Biìba. Ainsi par analogie à cet ustensile qui sert de couverture d’une marmite, les esprits des bons ancêtres ayant été justes devant Dieu NzaMbi MpuNgu servent aussi de couverture, de protection donc d’esprits gardiens voire d’esprits bienfaisants vis-à-vis des vivants. Ce sont ces esprits qui, selon Placide Tempels contribuent au renforcement de la force vitale des clans ou Ma-kaànda. Ce sont les ancêtres qui assurent la propagation du clan d’où, entre autres, leur appellation de Mbuùla (ou Mbu-wula).

Ici, le vocable de Mbu exprime toute idée d’aide et de soutien sous forme de délices des esprits bienfaisants que sont les Biìba sur les vivants. Quant au vocable de wula, il décrit la nature même d’aide et de soutien qui se traduit par le souffle ou la force vitale que les Biìba attribuent aux vivants.

Ainsi par leur bonté, depuis l’au-delà, les Biìba ou Mbuùla éjectent le souffle divin ou procèdent au renforcement de la force vitale du clan ou kaànda. C’est à ce titre qu’ils sont aussi appelés Kuùlu ou Ba-Kuùlu, du verbe Kuùla qui veut dire grandir, germer, croître. On les appelle ainsi par ce qu’ils ont été justes et bons sur terre ayant, à ce titre été élevés au rang des esprits bienfaisants des ancêtres.

Quant au mauvais défunt qui n’est connu que de Dieu NzaMbi MpuNgu lui-même, il est censé porter dans l’au-delà l’habit de l’errance, c’est-à-dire celui de mu-kuyu lequel mot dérive du verbe ku-yuùnga ou ku-ya qui exprime l’idée de feu destructeur, de déchéance et d’errance.

Par ailleurs, quand le mort est enterré, l’homme Koòngo considère qu’à ce stade, le défunt se met corrélativement dans une situation de voyage de non retour à la vie charnelle ou humaine d’où la signification étymologique de l’expression « Ngwala yaya wele ku bi-tsiìnda », le défunt s’en est allé au pays du non retour.

Ici, le vocable de Tsiì désigne le pays, le nouvel espace existentiel de l’esprit du défunt. Associé au mot bi, il entend simplement exprimer le pluriel du mot Tsiì. Quant au vocable de Nda, il traduit l’idée d’éloignement, de distance donc du pays de non retour.

Il arrive parfois que l’on puisse employer le mot Mbaànza à la place de Bitsiìnda. Dans ce cas, le pays de non retour revêt une toute autre signification qui est celle de la cité céleste. Mbaànza évoquant, dans le cas d’espèce, et ce, étymologiquement, les profondeurs de l’univers auxquelles l’esprit du défunt va dorénavant être plongé à savoir : la cité céleste .

C’est ainsi que la mort est, pour l’homme Koòngo, un véritable  voyage énigmatique qui, d’une part se caractérise par un arrêt du fonctionnement biologique ou physiologique de l’être et qui, d’autre part s’effectue par le départ du corps spirituel ou astral de l’enveloppe physique de l’être pour se transporter en un lieu qui est de nature métaphysique.

C’est, somme toute, une transportation de son âme dans un autre espace vital existentiellement invisible qui, toutefois est sous la complète gouvernance du Dieu suprême NzaMbi MpuNgu.

Pour l’homme Koòngo, la question de la mort relève du domaine ou de la science de NzaMbi MpuNgu lui-même et qui, à ce titre nécessite de la part du Muùntu une considération digne du respect que l’on doit au mort.

D’où, entre autres, la portée étymologique du mot ki-vwaàndu, signifiant veillée mortuaire qui, longtemps durant était, chez les Koòngo non seulement une occasion pour rendre un dernier hommage au défunt mais également celle de rencontre, de partage, de règlement de conflits pour une bonne harmonie des relations claniques ou familiales et ce, dans l’intérêt tant du défunt que des vivants.

Ici, force est de relever que le mot ki-vwaàndu comporte deux vocables à savoir :

VWA = possession ; NDU ou KU-NDU = science ; savoir ; connaissance ; dignité (c’est au nom du principe de la dignité qu’on emploie l’expression « mama, tata suùmba kundu, c’est-à-dire un tel fait preuve de sagesse ou d’habileté en cas de difficultés nées à l’occasion par exemple du partage des biens du DE CUJUS ou défunt qui, chez les Koòngo autrefois était une affaire gravissime.)

Ceci dit, ki-vwaàndu, extension de vwaànda (synonyme de zaàkala) qui décrit le fait de s’asseoir est certes le verbe qui, chez les Koòngo désigne le repos qui, en l’espèce donne lieu à la tenue d’une veillée mortuaire mais également celui qui tend à exprimer le comportement de profonde considération que les vivants doivent avoir vis-à-vis du défunt.

C’est ainsi que l’ambiance de fête, de désordre ou de toutes sortes de mépris qui règne à l’heure actuelle dans les veillées mortuaires dans le Congo actuel, était jadis, considérée comme un sacrilège ou un crime de lèse majesté.

Rudy MBEMBA-Dya-Bô-BENAZO-MBANZULU (alias Tata N’DWENGA)

 

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