Le Grand Marché Transatlantique – Vers une union économique mondiale mondiale ?

un partenariat aux dépens de l'Europe

un partenariat aux dépens de l'Europe

En 1978, l’économiste François Perroux (1903-1987) commentait ainsi pour le journal « Le Monde » le titre d’un de ses ouvrages : « L’Europe sans rivage pouvait avoir deux sens. Ou bien l’Europe libre redevient un foyer d’influence économique, politique, intellectuelle, propageant  ses activités intenses vers l’extérieur sans risque d’impérialisme désormais. Ou bien l’Europe est envahie. Sans rivages, elle subit des forces extérieures auxquelles elle ne désire même plus résister. » (F.Perroux, Le Monde 28.6.1978).

Propos prémonitoires pour la deuxième hypothèse envisagée par François Perroux. Elle semble bien en train de se réaliser avec le Grand Marché Transatlantique ou Union Transatlantique, vaste zone de libre échange qui s’étendrait sur les deux rives de l’Atlantique Nord. Comme l’OTAN à vocation militaire et dont le but initial était la défense de l’Europe occidentale, Turquie comprise, contre une possible invasion des forces soviétiques et leurs alliées. Aujourd’hui l’OTAN, qui  a incorporé l’Europe orientale et les trois pays des rives de la Baltique et qui  louche sur l’Ukraine et la Géorgie,  voit ses missions s’étendre jusqu’à l’Afghanistan. Cette organisation de «  défense » semble bien être une prémisse à une organisation économique commune dirigée, au moins de facto, par les Etats-Unis.

L’écrivain Renaud Camus  ne s’y est pas  trompé. Le  parti de l’In-nocence, dont il est le fondateur, dénonce en ces termes dans son communiqué du 14 février 2013 cette nouvelle aliénation de l’Europe aux forces du mondialisme made in USA, relayée avec plaisir par l’eurocratie et la «  lobbycratie » bruxelloises : « Le parti de l’In-nocence exprime sa totale opposition au projet d’union douanière entre l’Europe et les États-Unis, avancé par le président américain Barack Obama dans son récent discours sur l’état de l’Union et favorablement accueilli déjà en Allemagne et en Grande-Bretagne. Un tel projet achèverait de dépouiller de son sens la construction européenne en la diluant dans un ensemble interocéanique d’autant plus incohérent que les États-Unis sont de moins en moins pro-européens. On peut certes en dire autant de l’Europe, malheureusement, soumise qu’elle est à la déculturation. Pareille voie consacrerait son effacement, en la soumettant à une influence américaine qu’elle ne subit déjà que trop. Les États-Unis sont certes un précieux allié, mais en aucun cas les liens d’amitié du vieux continent ne doivent évoluer dans le sens d’une assimilation, qu’elle soit économique, culturelle ou institutionnelle« .

Le 18 avril 2006, dans un communiqué de presse, la commission du commerce international du parlement européen constate qu’outre le sentiment de partager des valeurs et des normes communes l’UE (Union européenne) et les Etats-Unis sont le moteur de l’économie mondiale avec 57% du PIB mondial à eux deux. Forte de  ces liens économiques elle propose la mise en place d’un « marché transatlantique libre d’entraves » à l’horizon 2015 et un dialogue régulier entre le Parlement Européen et le Congrès américain. Il est ajouté : « Les députés veulent renforcer la dimension parlementaire des sommets UE – Etats-Unis en associant les parlementaires des deux parties. Serait ainsi convoquée, avant chaque sommet, une réunion entre le dialogue transatlantique des législateurs et le groupe de haut niveau pour un échange des vues sur l’état d’avancement du programme de travail« . Le projet semblait ronronner, tout au moins aux oreilles du public. Barack Obama vient de lui donner une impulsion nouvelle dans les discours traditionnel de l’état de l’union Avec sa bénédiction, et sous la pression discrète de quelques-uns des 15 000 lobbyistes inscrits à Bruxelles la zone de libre-échange transatlantique devrait voir le jour d’ici deux ans. Or, Selon le quotidien allemand « Die Welt » il existe de bonnes raisons pour l’Europe de ne pas souscrire au projet.

Des initiatives, aux sigles bizarres, avaient déjà été prises ces dernières années pour renforcer les liens économiques entre les Etats-Unis et l’Europe. On n’en n’avait plus entendu parler, mais  leurs promoteurs sont revenus aujourd’hui à la charge. Les lobbyistes des industries implantées des deux côtés de l’Atlantique ne se sentent plus de joie. L’économie y est favorable, la classe politique en Allemagne et Grande-Bretagne aussi et, sur le papier, le libre-échange est une bonne chose. Il convient de rester sceptique sur cette affirmation à l’heure des délocalisations.

Droits de douanes et entraves commerciales

Si les douanes jouent encore un rôle dans le commerce transatlantique, c’est uniquement dû, en réalité, au volume considérable de marchandises échangées. En 2010, les entreprises chimiques européennes ont versé près de 700 millions d’euros au fisc américain pour leurs exportations à destination des Etats-Unis – alors que les droits de douane ne s’élèvent en moyenne qu’à 2,25%.

Si elle soulagera peut-être les entreprises, la suppression de droits de douane de cet ordre n’aura pas d’effet macroéconomique sur la croissance. Pour ce faire, il faudrait accomplir des avancées majeures non pas sur la question des droits de douane, mais sur celle des entraves commerciales, qui sont considérables. Or, on le sait, ces champions du libre-échange que sont les Etats-Unis multiplient les normes et contrôles destinés à freiner l’importation des produits étrangers et c’est précisément dans ce domaine que la marge de manœuvre est limitée – parce que des groupes d’intérêt puissants, comme le lobby agroalimentaire, ou celui de l’armement – voir l’éviction d’Airbus Military pour la vente de ses ravitailleurs à L’US Air Force- savent se défendre.

Autres exemples : la législation américaine empêche une harmonisation plus poussée de la mise sur le marché des médicaments. Les Européens refusent d’importer de la viande contenant des hormones ou du maïs OGM en provenance des Etats-Unis, et, de leur côté, les Américains ont peur des bactéries que pourraient contenir le bœuf d’importation ou des fromages français fabriqués selon des procédés naturels. Les négociations sur une libéralisation accrue des échanges multilatéraux qui, depuis 2001, progressent cahin-caha sous le nom de « Cycle de Doha », ont montré l’ampleur des divergences de vues. Si jamais il devait voir le jour, l’accord de libre-échange transatlantique serait nécessairement lacunaire.

Si l’Europe et les Etats-Unis se mettent d’accord sur une libéralisation de leurs échanges commerciaux, tous les autres pays seront automatiquement discriminés. Le risque majeur est de voir non pas l’apparition de nouveaux flux commerciaux, mais un simple déplacement des flux existants. Les Allemands à travers leur ministère de l’économie soulignent que les Européens veilleraient à ce que l’accord reste ouvert à l’adhésion d’autres pays. C’est sans doute pourquoi le partenariat oriental de l’UE (accords avec l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Géorgie, la Moldavie, l’Ukraine et la Biélorussie) a été réactivé et qu’un nouveau chapitre pour l’adhésion de la Turquie a été ouvert. On le voit l’extension vers l’Ouest de l’Otan de l’économie a pour corollaire un élargissement vers l’Orient. L’alliance entre l’Union européenne et les Etats-Unis pourrait enfin donner le signal de départ de l’ère des accords commerciaux bilatéraux. Chaque nouvel accord conclu ne rendra pas le commerce mondial plus libre, mais seulement plus complexe.

Enfin comme le souligne un spécialiste des échanges internationaux d’origine indienne, enseignant aux Etats-Unis, après la signature d’un traité de libéralisation transatlantique, « les Européens devraient redoubler de vigilance à l’égard des intérêts américains « . Ces dernières années, le commerce transatlantique a affiché une croissance spectaculaire, poussant les fédérations industrielles des deux côtés de l’Atlantique à faire pression sur la classe politique pour faire avancer le dossier. Pourtant, c’est ailleurs, en Amérique latine et en Asie, que battra le coeur du commerce mondial à l’avenir. Certains spécialistes allemands redoutent même qu’une alliance transatlantique ne soit dommageable à l’Europe au bout du compte, en nuisant aux relations commerciales avec les pays émergents.  Considéré du point de vue européen, le projet n’est pas une bonne idée, selon le même professeur indien, cité plus haut, « L’Union européenne devrait donc enterrer ce projet qui l’affaiblirait. Et les pays en développement se porteront de toute façon mieux sans lui« .

Un partenariat qui pèse 275 milliards d’euros

Le Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement, comme l’a baptisé le président américain, permettrait de développer très fortement le commerce entre les deux rives de l’Atlantique, qui a représenté près de 480 milliards d’euros en 2012. A Bruxelles, on estime que “le partenariat pourrait représenter près de 275 milliards d’euros par an et entraîner la création de deux millions d’emplois”, écrit EUobserver. Les négociations pourraient durer deux ans, “la réglementation européenne sur l’alimentation et les produits pharmaceutiques représentant la principale pierre d’achoppement”.

Les Américains mettent l’accent (New York Times) sur un accord qui harmoniserait les réglementations sur des produits comme les aliments, les automobiles, les jouets et les médicaments, «  lequel serait plus important que l’abolition des tarifs douaniers, mais aussi plus compliqué ». Or c’est dans ces domaines, en particulier l’agro-alimentaire (France) et le médicament (Allemagne, France, Suisse à la suite) mais aussi les automobiles, que les Européens taillent des croupières aux Américains. L’armement et l’aéronautique seraient aussi visés avec aussi en ligne de mire la propriété intellectuelle. On le voit les Américains veulent cet accord pour faire tomber quelques-unes des dernières  places fortes industrielles de l’Europe.

Parallèlement à ces négociations sur l’existence d’un grand marché, des discussions ont lieu afin de créer un espace commun de contrôle des populations. Un rapport secret, conçu par des experts de six États membres, a établi un projet de création d’une aire de coopération transatlantique en matière de « liberté de sécurité et de justice », d’ici 2014. Il s’agit de réorganiser les affaires intérieures et la Justice des États membres « en rapport avec les relations extérieures de l’Union européenne », c’est à dire essentiellement en fonction des relations avec les États-Unis.

D’autres projets sécuritaires sont également envisagés, comme une version transatlantique du mandat d’arrêt européen, qui permettrait de satisfaire les demandes  d’extradition des Etats-Unis, après de simples contrôles de procédure, automatiquement satisfaites. C’est donc bien l’interprétation pessimiste de «  l’Europe sans rivage » qui est en train d’advenir.

Xavier Vieil

Source:metamag

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