Lampedusa: Tous des génocidaires et des lâches ! (Par Dr. Alain NKOYOCK)

lampedusaLe nouveau naufrage dans lequel sont morts ou portés disparus, tout près de l’île de Lampedusa, au moins 300 africains parmi les 500 passagers d’un bateau en provenance de Libye, est le dernier acte d’un génocide planifié et entretenu par tous depuis des décennies, africains et européens confondus. Combien d’enfants africains voulons-nous voir mourir dans les bords de cette île de la mort pour qu’enfin nous puissions réagir ? Combien ?

Le réseau Migreurop[1] constate que depuis le milieu des années 90, au moins 20 000 africains ont perdu la vie en Méditerranée. En 2010, au même endroit, deux naufrages simultanés avaient provoqué près de 400 victimes. En 2009, 200 personnes se sont noyées au large de la Sicile. Pour les seuls six premiers mois de l’année 2011, le HCR estimait à 1 500 le nombre d’africains ayant trouvé la mort en tentant d’atteindre les rives de l’île de Malte ou de l’Italie.

20 000 fils et petit-fils d’africains: c’est plus de trois fois la population de cette petite île italienne (en réalité africaine puisque géographiquement plus près de la Tunisie que de l’Italie!), peuplée par moins de 6 000 habitants[2]. Lampedusa est le symbole de l’anéantissement délibéré et méthodique de ces fils et petits-fils d’africains, une série d’actes ignobles, abjects, déplorables et condamnés  par l’assemblée générale des Nations Unies dans sa Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide adoptée le 9 décembre 1948.

Nous sommes tous des génocidaires car incapables depuis plus de 23 ans de stopper cette ignominie répétitive et l’on nous inviterait presque à nous en accommoder comme des faits divers. Nous sommes génocidaires parce que certains de ces enfants aujourd’hui morts n’avaient même pas cet âge (23 ans !) et nous les voyons partir, parfois les encourageons pour « aller chercher la vie en Europe » ! Nous sommes enfin tous des génocidaires et… des lâches car incapables de faire reconnaitre au plan juridique par des instances internationales dépendant de l’ONU ces crimes successifs comme des génocides au même titre que le génocide arménien commis par l’Empire ottoman en 1915-1916, le génocide des Juifs et des Tsiganes commis par les nazis, ou le génocide des Tutsis au Rwanda, commis par les milices hutues extrémistes en 1994.

Nous sommes des lâches par manque de fermeté ou de courage face à cette situation regrettable; notre indignité se matérialisant par le refus d’agir dans un sens perçu comme bon, juste ou nécessaire, de trahir nos enfants et petits-enfants incapables que nous sommes de les élever et protéger, de refuser de défendre ces gamins en danger! Honte à nous tous, mères, pères, dirigeants et intellectuels africains !

Lampedusa met à nu cette Afrique de la honte !

Mon correspondant m’a dit exactement ceci hier soir : « L’Italie a décrété un jour de deuil national et pas un Etat ou un chef d’Etat africain pour se prononcer sur la catastrophe. Ni l’union africaine d’ailleurs. Je ne sais pas toi mais je trouve cela révoltant. Non seulement incapables, nos chefs d’Etats, d’apporter du bien-être à leurs populations, mais totalement insensibles en plus. Fichu continent ! »

Pauvre Afrique  qui compte pourtant l’Union Africaine, la Banque africaine de développement, la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique, plusieurs communautés économiques sous-régionales, 54 Etats, une pléthore d’intellectuels et d’artistes de talent. Tous muets, couards ou craintifs comme des gamins qui pissent dans leurs frocs le premier jour de la rentrée de classe de sixième ! Depuis plus de 23 ans, pas une institution n’a fait un petit effort pour trouver une vraie solution à ce drame. Aucune réunion d’envergure n’a été organisée pour la mise en place d’un cadre de gestion de la tragédie de Lampedusa. Les Chefs d’Etats africains sont restés amorphes[3], eux qui sont très souvent pressés de se fixer des priorités et des objectifs pour la mise en place d’institutions bidons en charge de telle ou telle initiative à portée nulle. Aucun travail de sensibilisation et de mobilisation en faveur du génocide de Lampedusa n’a été effectué par les africains, tant au niveau africain qu’au niveau international, en dehors des initiatives comme celle de Migreurop.

La gestion des migrations, me dira-t-on, n’est sans doute pas inscrite dans leurs nobles missions….Sauf que le phénomène de migrations est la conséquence directe des politiques économiques approximatives (imposées au Continent par les institutions financières internationales et les petits suppôts de dirigeants africains) et  de la corruption généralisée qui a gangréné toutes nos administrations publiques. Si ces institutions avaient compris la corrélation entre politique économique (ou corruption) et migration et trouvé des solutions idoines, nous ne serions pas aujourd’hui en train de pleurer nos gamins morts dans les eaux profondes et glaciales de la Méditerranée a la recherche de quelques larmes de bonheur !

A la réflexion, l’on comprend l’embarras qui nous a tous anéantis depuis des années. Pauvres parents africains incapables de protéger leurs enfants et de leur fournir des services sociaux de base, qui sont obligés de les laisser affronter l’inconnu, sachant qu’ils ne pourront plus jamais les revoir, même pas leurs dépouilles. Ces gamins partent en Occident, comme Tala André Marie allait à Yaoundé « à la recherche d’une vie meilleure[4] ». La vie quotidienne de beaucoup d’africains est très dure (insuffisance de nourriture, absence de travail, manque de soins médicaux de base…). Il n’est d’ailleurs pas surprenant de constater que les vingt pays les plus pauvres du monde (données du PIB) sont africains. L’indice de développement humain de la plus grande partie des pays africains est inférieur à 0,5 (il est même inférieur à 0,4 dans les pays du Sahel) !

L’Europe : triple assassin

Si les africains sont les premiers responsables du drame de Lampedusa, l’Europe aussi est condamnable pour au moins trois raisons : a) exploitation des ressources africaines, b) maintien des dictateurs corrompus et génération des conflits en terre africaine pour des intérêts inavoués et c) fermeture des frontières et enfermements des migrants. L’Europe est un triple assassin multirécidiviste !

L’Afrique est riche en matières premières agricoles ou minières et produits énergétiques, mais l’exploitation de ces richesses est faite par des sociétés étrangères qui profitent du bas coût salarial d’une main d’œuvre abondante et d’une pression fiscale très faible de la part des États. Peu de ces richesses africaines sont transformées sur place et sont donc exportées vers les pays industrialisés (qui vendront en Afrique les produits finis). Ces richesses ne fournissent donc pas le maximum de travail, donc de revenus, pour la population.

Les conflits sur le continent sont nombreux, fréquents et extrêmement violents le plus souvent orchestrés et soutenus par les dirigeants occidentaux. Le Rwanda, le Liberia, le Darfour, la RCA le Tchad, la Cote d’Ivoire, la RDC, la Libye, le Mali, ou l’Erythrée sont les dernières victimes de cette guerre longtemps menée par la mafia européenne contre le continent africain. Dans ces « pays des droits de l’homme », les journalistes et les médias ont souvent considéré comme un devoir majeur de dénoncer ces violations des droits. Mais pourquoi dénoncer la mort de 20 000 africains comme un crime contre l’humanité ?  N’ont-ils pas bien mérité ce qui leur arrive ces petits migrants africains ? Quelle bande d’hypocrites !

L’Europe encourage enfin la corruption. L’argent versé par les sociétés étrangères dans le cadre de l’exploitation de nos richesses a souvent été accaparé par les dirigeants politiques africains au pouvoir pour leurs besoins personnels et ceux de leurs « mentors » occidentaux. Cet argent ne sert donc pas au développement au bénéfice de la plus grande partie de la population africaine. Quelquefois ces sommes ont été investies dans des réalisations en Occident. Quels sont les bénéficiaires des sorties d’argent du Cameroun entre 1970 et 2008 évaluées à 5,789 milliards de FCFA si ce n’est ceux qui sont derrière ces assassinats de masse à Lampedusa[5] ?

Parlant de la fermeture des frontières et les différents enfermements, Migreurop a encore raison en fustigeant la guerre engagée par l’Europe dans la mise en place des dispositifs de contrôles frontaliers come Frontex ou Eurosur pour lutter contre l’immigration irrégulière. L’Afrique entière est reconnaissante de la journée de deuil organisée par l’Italie suite au nouveau naufrage de Lampedusa, mais le serions encore plus si les sauvetages étaient une priorité pour ces mêmes autorités italiennes comme l’exige le droit de la mer !

Que fait donc la Communauté Internationale ?

Rien ! Car la communauté internationale pour ce cas précis n’existe pas. Le terme de communauté internationale désigne de façon imprécise un ensemble d’États influents en matière de politique internationale. Il n’y a pas malheureusement, comme on vient de le démontrer, de volonté politique pour résoudre ce drame de Lampedusa. D’ailleurs, le Pape François n’a-t-il pas fait un tour à Assise au lendemain du naufrage pour soit-disant mobiliser cette communauté internationale pour des résultats qu’on connait ?  Exprimant sa honte et sa douleur, il a dénoncé l’indifférence généralisée face à un tel drame. La vérité est que tant que les africains ne se mobilisent pas pour protéger leurs progénitures qui sont lâchement tués dans les eaux de la Méditerranée, personne de le fera à notre place !

La première action, à mon avis, consiste à dénoncer ce qui se passe là-bas ! Réveillons-nous !

Aux africains qui sont en Italie, faites un effort de vous déplacer sur cette île pour venir en aide aux nombreux survivants, nous fournir au moins des informations et statistiques sur la situation sur place. A tous ceux qui vivent en Occident, votons un budget de solidarité aux victimes de Lampedusa en versant chacun 10 euros seulement. Cet argent doit être géré par une association africaine sérieuse (à défaut le HCR ou la Croix-Rouge !) qui connait la problématique des migrations. Elle pourra nous fournir, dans un délai de deux semaines, son plan d’actions détaillé.

Le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme doit prendre ses responsabilités sachant que l’Union européenne (UE) ne prendra aucune mesure pour prévenir de nouvelles tragédies. Je demande que cette institution organise dans un délai de deux mois maximum une conférence internationale sur le génocide de Lampedusa en étroite collaboration avec l’UE, l’UA, la CEA, la BAD, les CERs, les 54 Etats africains, et les intellectuels et artistes africains. Cette conférence doit se tenir soit en Tunisie, au Maroc ou en Libye avec une visite symbolique sur l’île de Lampedusa !

Dr. Alain NKOYOCK

Intellectuel Africain

www.nkoyock.net



[3] En dehors des folklores de Kadhafi en 2007 et 2009 Prodi et Berlusconi (http://www.huffingtonpost.it/2013/10/04/accordo-italolibico_n_4043872.html?ncid=edlinkusaolp00000003)

[4] « …Je vais à Yaoundé, Yaoundé la capitale. Par la Mifi et le Ndé de Bandjoun à Bafia je vais chercher là-bas une vie meilleure… » En 1972, le brillant artiste camerounais Tala André Marie saisit une réalité changeante de nos sociétés en proie à la lutte pour (contre ?) le développement économique. Les villes aspirent les énergies, attirent les jeunes et moins jeunes, hommes et femmes, étudiants et travailleurs qui désertent les villages à la recherche d’une parcelle de bonheur dans les capitales hyper-centralisées d’Afrique, du monde en développement.

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