L’Afrique, terre promise ?

L’Europe patine, l’Asie s’envole, l’Amérique se tétanise, alors l’Afrique noire excite tout le monde. On la disait, il y a vingt ans, mal partie, on lui promet aujourd’hui un avenir radieux. Ce cliché chasse l’autre, mais ne vaut guère mieux.

En Afrique, une démographie explosive annonce, pour 2050, 2 milliards d’hommes, soit plus qu’en Chine. Et les taux de croissance actuels font rêver. Mais les Africains partent du trente-sixième dessous. Et ils n’ont recouvré, chez eux, ni la pleine maîtrise d’une Histoire labourée par deux siècles de subordination coloniale, ni celle d’une géographie d’États découpés à l’emporte-pièce par l’homme blanc.

Ses jeunes indépendances revivent l’essor douloureux de la Gaule ou de la Germanie après le reflux de l’Empire romain. Les peuples d’Afrique s’y débattent dans des massacres et un génocide. Ils se cherchent dans les syncrétismes des grandes religions importées – la chrétienne et la musulmane -, dans l’appropriation de langues importées – l’anglaise ou la française. Et dans la résistance inégale à la voracité des nouveaux rois mages – en tête, la Chine – qu’attirent les pactoles du sous-sol et la vulnérabilité d’États en gésine. Quelques pays décollent, d’autres s’enfoncent. Ne parlons plus d’Afrique, il y en a plusieurs !

Dans ce pathos, l’actualité profile l’inquiétante fracture qui partage, dans maintes nations, un Sud riche christianisé et un Nord pauvre islamisé. Ainsi du mastodonte nigérian avec ses 170 millions d’habitants : le Sud a le pétrole, le Nord, la misère et un islam radical avec loi islamique, sac des églises chrétiennes et assassinat de leurs fidèles.

Une semblable fracture a miné la Côte d’Ivoire, enfant chérie de la Françafrique, où le Sud prospérait avec le café et le cacao. Et où le Nord, pauvre, fomenta contre l' »ivoirité » défensive des sudistes une rébellion sourde, puis ouverte. Pour finir, le Nord l’emporte dans les urnes et expédie l’obstiné sudiste Gbagbo au Tribunal international. Ainsi Watara, homme du Nord, doit-il apaiser un pays recru de ressentiments.

Le Cameroun, partagé, lui aussi, entre un Nord islamisé et un Sud christianisé, maintient pour le moment sa cohésion nationale sous la férule d’un monarque qui fête, cette année, ses trente ans de pouvoir… Enfin, bien pis, sur une même fracture, le Soudan de Khartoum a dû carrément se résigner à la sécession du Sud christianisé, pour un pays bancal avec un air de préhistoire.

Autre zone brûlante, l’Afrique sahélo-saharienne inquiète la France. La filiale d’Al-Quaeda – Aqmi – n’y dispose guère que d’un millier d’hommes. Mais elle impose sa loi dans des sables où le nomadisme vit de rapines, d’enlèvements d’Européens et d’un trafic de cocaïne alimenté par les États voyous de Gambie et de Guinée-Bissau. Quant aux armes, dont des missiles sol-air, échappées du chaos libyen, elles irriguent désormais diverses katibas. Si la Mauritanie, le Sénégal, le Niger combattent avec vigueur son extension, le Mali baisse les bras et livre le nord de son territoire à la dissidence touareg et aux prêcheurs du djihad armé. Pour un nouvel Afghanistan ?

En réalité, les peuples de l’islam modéré sahélien ne sont ni offensifs ni provocateurs. Mais le risque grandit d’y voir inoculé le poison du fanatisme. Voyez qu’à l’est une Somalie anarchique est passée corps et biens sous le contrôle de la charia. De Dakar à Djibouti, toute une latitude s’en remet au bon vouloir d’Allah.

L’Afrique, une terre promise ? Peut-être, mais pour qui ? La Chine, avec plus de 1 million des siens, peuple, bâtit, équipe comme aucun autre pouvoir colonial ne le fit : ce ne sera pas pour des prunes. Les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France résistent avec leurs langues, leurs églises et les rameaux encore vivants de la greffe coloniale.

Mais quid des Africains ? L’Afrique du Sud, avec son or, ses mines et son industrie, devient une puissance économique et militaire qui compte. Le pétrole met l’Angola sur le pavois. Quelques démocraties, comme le Ghana, donnent l’exemple d’une appréciable maturité politique. Mais le pire gît encore dans le ventre de l’Afrique, dans la gidouille du Congo-Kinshasa. L’État ubuesque n’y gouverne que ce qu’il peut. La jungle y revient en force. Les grandes compagnies, comme il y a un siècle, écoulent leurs récoltes avec des mercenaires en armes contre les pillards et les raids de voisins prédateurs.

Conclusion ? L’Afrique s’éveille, la démocratie se cherche sous les « démocratures » de monarques inamovibles. La musique et le football consolent dans de monstrueuses mégalopoles des foules de ventres creux. La solidarité clanique et la corruption redistributive remplacent toujours, pour le meilleur et pour le pire, le ciment civique qui ne prend pas. Vers les 2 milliards d’hommes, l’Afrique vit à sa manière l’ère des nationalités. Entre la jungle et l’eldorado.

Par Claude Imbert

Source: lepoint.fr

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