L’Afrique et le défi de la seconde indépendance

Dans Le Monde du 19 janvier 2011, le Sénégalais Mamadou Diouf, le Béninois Paulin J. Hountondji, le Camerounais Achille Mbembe et le Congolais (RDC) Élikia M’Bokolo donnaient leur appui à une quarantaine de soi-disant africanistes exerçant et vivant en France. Ces derniers présentaient Laurent Gbagbo comme “un chef éthnocentriste qui s’accroche au pouvoir.

Jusqu’à une date récente, nous étions de ceux qui pensaient encore que le douloureux passé de l’Afrique − traite négrière, esclavage et colonisation − avait vacciné les historiens Diouf, M’Bokolo et Mbembe contre l’envie de pactiser avec les bourreaux de l’Afrique, que la philosophie avait fait de  Hountondji un chercheur et un amoureux de la vérité capable de “mettre sa tête sur le billot en assumant la difficile tâche de protester pendant que d’autres se taisent prudemment ou n’ouvrent la bouche que pour flatter les détenteurs du pouvoir ” (Melchior Mbonimpa), que la résistance et la dignité des Chaka Zulu, Samory Touré, André Matsoua, Simon Kimbangu et Um Nyobè signifiaient quelque chose pour eux mais force est d’admettre que nous nous sommes lourdement trompé sur leur compte car nous avons affaire en réalité à de petits esprits.

Et pas seulement petits dans la tête mais indignes parce qu’ils sont prêts à vendre leurs propres frères pour ramasser les miettes qui tombent de la table d’une France affairiste, raciste et impérialiste. Le quatuor avait-il le droit de ne pas aimer l’ancien président ivoirien? Oui! Lui était-il interdit d’être en désaccord avec Gbagbo qui est loin d’être irréprochable? Non! Ce que nous lui interdisons, en revanche, c’est de parler au nom du continent.

“L’urgence pour l’avènement d‘une « contre-élite » africaine passe par la démystification et la mise hors jeu des imposteurs qui trustent, depuis la fin des années cinquante, la scène épistémologique africaine avec des discours dont l’objectif n’est nullement la libération et la construction de la fédération africaine, mais de maintenir, comme les élites politiques, des positions de prébendes”, affirme sans ambages Batouri Ngoffi dans un article où il se demande si Achille Mbembe est “légitime pour défendre l’Afrique des peuples ”.

Non, Mbembe, Diouf, Hountondji et M’Bokolo ne sont pas habilités à être les porte-parole de l’Afrique; ils sont mal placés pour répercuter les souffrances, cris, rêves et espérances du continent. Pourquoi? Parce que, à la faveur de la crise ivoirienne, ils se sont révélés tels qu’ils sont vraiment: des irresponsables et des pions d’une légèreté incroyable. Comme Abdoulaye Wade a fait preuve d’inconscience en se rendant à Benghazi pour demander à Mouammar Kadhafi de quitter le pouvoir.

C’est le lieu de rappeler qu’être bardé de diplômes et être intellectuel sont deux choses différentes. Ce ne sont pas les diplômes qui ont rendu Émile Zola célèbre; si l’auteur du fameux “J’accuse” est devenu un héros, si la France l’a fait entrer au Panthéon, le 4 juin 1908, s’il est considéré comme un grand intellectuel, c’est d’abord en raison du difficile combat qu’il mena pour que justice soit rendue à Alfred Dreyfus.

L’Afrique n’a
pas besoin de diplômés dont le seul objectif est de séduire la France pour bénéficier de ses visas; elle a besoin de personnes éclairées exerçant leur fonction critique face à tous les pouvoirs; elle est en quête d’hommes et de femmes dignes et capables comme Zola de renoncer à des avantages et privilèges de toutes sortes pour défendre ceux et celles qui sont victimes d’injustice et de mépris.

Bref, les peuples africains veulent traiter avec des intellectuels authentiques. Fabien Eboussi fait l’éloge de ces intellectuels authentiques quand il écrit: “Ils ont résisté aux séductions de l’intégration, ont refusé de se renier, de se truquer. Ils sont restés sur la brèche, entre le passé et l’avenir, entre deux mondes. Avec une expérience qu’ignoraient ou repoussaient ceux qui étaient détenteurs attitrés du bien, du vrai, du beau, ils ont créé l’inouï, le bouleversant, l’inédit. Tout simplement, ils sont demeurés des êtres réels, des humains.”

Humains, lucides et panafricanistes, Fabien Eboussi, Marcien Towa, Jean-Marc Éla, Engelbert Mveng, Mongo Beti, Valentin Yves Mudimbe, Harris Memel Fotê, Aminata Traoré, Cheikh Anta Diop ou Joseph Ki Zerbo n’auraient jamais signé l’appel au meurtre de ceux qui se targuent de connaître l’Afrique mieux que les Africains eux-mêmes; jamais ils n’auraient donné leur bénédiction à une entreprise criminelle et immorale. Pourquoi? Parce qu’ils savent d’où vient l’Afrique et comment elle continue d’être traitée malgré tous les discours sur la fraternité universelle et le respect des droits de l’homme, parce que ceux-là sont loin d’être des “intellectuels organiques”. Cette expression n’a pas ici le sens positif que lui donne l’Italien Gramsci qui l’a forgée.

Sous la plume du Camerounais Franklin Nyamsi, le concept a plutôt une connotation négative. “L’intellectuel organique, écrit Nyamsi, est évalué de l’extérieur, par les mécanismes du pouvoir dominant dont il perpétue le monopole. C’est un être aliéné, hétéronome puisqu’il est l’agent justificateur d’une organisation qu’il ne critique pas, d’un système qu’il soustrait entièrement de la discussion et dont il se fait le ponte accroupi. Il a sa raison d’être en dehors de lui-même. Il attend d’être nommé, d’être reconnu, d’être agréé par les puissants, d’être un puissant parmi les puissants par le simple fait de son appartenance de classe ”.

Pour nous résumer, disons que Diouf, Hountondji, M’Bokolo et Mbembe sont coupables, à nos yeux, d’avoir embouché la même trompette que des gens qui n’aiment l’Afrique que si elle est dépendante de la France et qui ne furent guère entendus quand la Côte d’Ivoire fut victime d’une tentative de coup d’État le 19 septembre 2002, quand une soixantaine de jeunes ivoiriens désarmés furent assassinés par l’armée française en novembre 2004, quand le pouvoir passa du père au fils au Togo et au Gabon, quand Ben Ali menait la vie dure aux opposants tunisiens.

Pourquoi nos quatre mousquetaires ne tancent-ils pas Alassane Dramane Ouattara qui, tout en parlant de réconciliation, ne fait arrêter que les partisans de Gbagbo soupçonnés de crimes de guerre, ne promeut que les gens du Nord et n’hésite pas à suspendre les journaux qui ne l’encensent pas? Pourquoi l’élévation au grade de préfets de région de trois criminels de guerre (Tuho Fozié, Koné Messamba et Ousmane Coulibaly alias Ben Laden) ne suscite-t-elle pas leur indignation? L’homme que Sarkozy a installé par les armes les aurait-il déjà achetés? Il est bien beau d’accuser certains chefs africains d’avoir “vendu” leurs frères pendant la traite négrière mais les diplômés africains, qui cautionnent un texte dont l’objectif est de diaboliser un homme refusant de plier l’échine devant une France arrogante et méprisante, font-ils (et valent-ils) mieux?

En tout état de cause, nous devrions nous garder de mener des combats qui ne sont pas les nôtres. Abdou Diouf, Abdoulaye Wade et d’autres valets de la France doivent comprendre que l’Occident n’a pas besoin de nous pour combattre ceux d’entre nous qui lui tiennent tête. Laurent Gbagbo a pu se tromper plus d’une fois mais cela ne devrait pas nous faire perdre de vue l’essentiel. Et l’essentiel, c’est que l’ancien président ivoirien ne voulait pas que la Côte d’Ivoire soit la chasse-gardée de la France, qu’on lui dicte sa conduite. Pour lui, les Africains n’ont pas d’autre choix, au début du XXIe siècle, “que de bâtir [leur] destin, c’est-à-dire de prendre en charge [leur] voie/voix, d’être les acteurs de [leurs] mouvements, le moteur de [leur] démarche et la boussole de [leur] horizon’’ (Stanislas Adotevi), ce qui ne fait pas nécessairement de lui un anti-Français car il existe bien une différence entre haïr une personne et refuser que cette personne décide ou fasse les choses à votre place.

À notre avis, la plus grande faiblesse de l’Occident se trouve là: sa tendance à disqualifier la vision et les pratiques des autres comme si sa manière d’être et de faire était la meilleure, sa diabolique propension à imposer ses vues, à vouloir penser et décider pour les autres. Bref, s’il est une maladie dont l’Occident peine à guérir, c’est bien “l’activisme de l’offre du salut, le prosélytisme indiscret qui fait violence aux consciences, prend d’assaut les âmes pour les soumettre à un contrôle dominateur” (Fabien Eboussi Boulaga).

Jean-Claude DJEREKE

Chercheur associé au Centre des recherches pluridisciplinaires sur les communautés d’Afrique noire et des diasporas (Ottawa, Canada).

Source: philippehua

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