La zone Franc CFA face à la crise européenne : L’urgence de la pensée et de l’action

Le 21 Novembre 2011, un quotidien ivoirien jette un gros pavé dans la marre en annonçant la dévaluation imminente du Franc CFA. Dans un style révélateur de ses motivations, le journaliste étaye son article d’arguments et de détails dont la date exacte à laquelle interviendra la déferlante. Grâce à la magie du web, l’information fait le tour du monde créant un buzz sur la toile. Une panique à la dimension du traumatisme provoqué par la dévaluation de 1994, s’empare des citoyens et des opérateurs économiques des 14 pays de la zone F CFA, panique amplifiée par le silence des ministres des finances et autres banquiers centraux qui semblent minimiser la portée et les effets dévastateurs de l’information.

Les déclarations à l’emporte-pièce de certains officiels dont quelques-uns (et pas des moindres) n’hésitent même pas à évoquer les aspects positifs d’un éventuel ajustement monétaire, en rajoutent à la confusion. Les scénarios les plus alarmistes sont échafaudés et on assiste, médusé, à une gestion hésitante de l’information tant par les autorités monétaires nationales que par les deux Banques Centrales de l’Uemoa et de la Cemac que sont la Bceao et la Beac.

S’il est évident que le faux «scoop» du journal Notre Voie a d’autres motivations qu’économiques et monétaires, il faut cependant lui reconnaître, à tout le moins, le mérite d’avoir sonné le tocsin tout en attirant l’attention, sans le savoir ni le vouloir, sur un problème essentiel et de fond qu’est la gestion de la monnaie dans les pays de la zone CFA et l’avenir de cette zone monétaire à l’orée de la crise de l’Euro.

La crise de l’endettement des pays européens qui s’avère être l’un des événements majeurs de l’année 2011, n’a hélas pas fini de révéler toutes ses dimensions et les mots commencent à manquer pour la décrire. Dans ses vœux aux Français le 31 décembre dernier, Nicolas Sarkozy ne s’est pas encombré d’euphémisme   :  » C’est une crise inouïe, sans doute la plus grave depuis la deuxième guerre mondiale « , dit-il, emboîtant le pas à la Chancelière allemande Angela Merkel qui, dans la même circonstance, prévient ses compatriotes de ce que  » l’Allemagne va bien, mais l’année 2012 sera sans aucun doute plus difficile que celle qui s’achève ». Mais au-delà des mots, les maux persistent avec l’annonce officielle le 13 janvier 2012 de la dégradation de la note financière de neuf pays de la zone Euro dont… la France, par l’agence Standard and Poor’s. Si ce n’est pas (encore) le couperet, çà y ressemble. En fallait-il plus pour finir de rallier à la bérézina ambiante ceux qui doutent encore de la tragédie qui se joue sous nos yeux et qui a placé les pays de la zone Euro sous Ajustement Structurel ? Voire ! Les faits et le langage de vérité de la part des deux principaux leaders du moteur européen démontrent à suffisance que le pronostique de Jacques Attali qui a pétrifié le monde entier en novembre dernier en annonçant que « La zone Euro ne passera pas Noel 2011« , n’a peut être été que retardé et la probabilité de sa réalisation reste forte et même très forte. Mme Christine Lagarde, Directrice Générale du Fonds Monétaire International (FMI) en a rajouté une couche lors de son séjour en Afrique du Sud au début du mois de janvier 2012 en prédisant une année particulièrement difficile pour les pays africains et singulièrement pour ceux ayant une relation privilégiée avec les pays de la zone Euro. Chaud devant !

Au-delà des conséquences planétaires systémiques et cataclysmiques de la crise de la zone Euro, quel sera le sort des pays africains et singulièrement celui des 14 pays dont la monnaie commune le F CFA, est liée à l’Euro par un mécanisme tutélaire qui tire son essence du pacte colonial avec la France et consacré par le traité de Maastricht de 1992 instituant l’Union Economique et Monétaire européenne dont l’Euro est le principal socle ?

Il importe de rappeler ici les fondements de ce qu’était alors la zone Franc et qui a survécu à l’avènement de l’Euro. Véritable héritage du découpage colonial de l’Afrique, le F CFA créé par la France le 26 décembre 1945, est depuis la mort du Franc Français le 1er janvier 1999, rattaché à l’Euro par une simple transposition des accords monétaires liant la France à 12 de ses anciennes colonies auxquelles se sont joints la Guinée Equatoriale et la Guinée Bissau. Alors même que l’avènement de l’Union Economique et Monétaire européenne aurait dû ou pu sonner le glas de ces accords qui fondaient l’existence du Franc de la Communauté Financière Africaine en Afrique de l’Ouest (F CFA) émis par la BCEAO et le Franc de Coopération Financière en Afrique Centrale (F CFA) émis par la BEAC, la France a pu obtenir de ses partenaires européens une dérogation au traité de Maastricht qui en son article 109 stipule que «le conseil, statuant à l’unanimité sur proposition de la Commission, peut conclure des accords de taux de change avec des monnaies non-communautaires». Par ailleurs, le protocole en annexe du traité prévoit à la demande de la France, qu’elle conserve le privilège d’émission dans les Départements et Territoires d’Outre-mer et qu’elle est habilitée à déterminer la parité du F CFA.

Au moment où la zone Euro tangue, les dirigeants de la zone F CFA auront le choix entre agir en anticipant le Tsunami annoncé, ou subir les externalités d’une catastrophe dont ils ne sont en rien responsables

Les accords monétaires évoqués plus haut, sont assis sur trois principes majeurs à savoir :

– la parité fixe entre le F CFA et l’Euro sans aucune variation au jour le jour en fonction des demandes et offres de monnaies (1 Euro = 655,957 F CFA) ;

– la libre circulation des capitaux dans l’espace économique constitué par les 14 pays et la France, un principe qui, depuis le 2 août 1993, a été drastiquement restreint;

– la convertibilité illimitée du F CFA garantie par la France.

Cette garantie a une contrepartie majeure qui fonde de fait un quatrième principe qui est celui de la centralisation des réserves de change. Par ce principe, chacun des 14 pays est tenu d’ouvrir un Compte d’Opérations dans les livres du Trésor français, compte domicilié à la Banque de France et sur lequel sont déposés 50% des avoirs extérieurs du pays. Les différents comptes d’opérations des Etats membres d’un même Institut d’Emission (BCEAO ou BEAC), se garantissant mutuellement. Ces principes qui fondent des Accords en vigueur depuis 1945 malgré quelques aménagements, sont aujourd’hui plus qu’ils ne l’ont jamais été, à l’épreuve des faits et des contraintes économiques.

À la faveur de la crise de la zone Euro, la question monétaire dans les pays de L’Uemoa et de la Cemac, devrait revenir au-devant de l’actualité en interpellant au premier chef les dirigeants de ces pays, les Gouverneurs des deux Instituts d’Emissions (BCEAO et BEAC), mais également les élites intellectuelles dont la discrétion pour ne pas dire le silence assourdissant face au cataclysme planétaire annoncé, devient pesant. Le cordon ombilical monétaire entre l’Europe (à travers la France) et les pays de la zone F CFA a créé un système de vases communicants qui consacre la vulnérabilité de ces pays aux maux dont souffrirait la zone Euro. Au milieu de ce silence, quelques voix quand même, dont celle de Kako Nubukpo qui dans une tribune (publiée sur Ouestafnews.com), démontre l’inopportunité d’un ajustement monétaire (dévaluation du F CFA) dans le contexte actuel et pose « la question plus globale de la pertinence du régime de change et du coût d’une gestion monétaire extravertie pour les populations de l’Uemoa« .

D’un point de vue strictement économique, le Pr Nubukpo suggère  » un système de change flexible qui aurait alors l’avantage d’assurer aux autorités de la BCEAO un apprentissage progressif de la gestion monétaire et d’envoyer par le biais d’un taux de change moins rigide des signaux réguliers aux populations de la zone sur l’état de leurs économies… ». Pour l’économiste Togolais, outre la question du régime de change entre le F CFA et l’Euro, le véritable enjeu pour les pays de l’Uemoa est  » d’envisager les modalités concrètes de réalisation de la monnaie unique pour l’ensemble de la Cedeao qui devrait être effective en 2020. Dans cette perspective, il convient de lever les symboles historiques permettant de dépasser un clivage entre francophones et anglophones qui n’a plus lieu d’être « .

Le problème de la rigidité du taux de change est corroboré par d’autres acteurs de premier plan dont Jean-Michel Severino, ancien Directeur Général de l’Agence Française de Développement (AFD) qui dans l’édition 2659 de l’hebdomadaire Jeune Afrique rappelle que si le F CFA « …a défavorisé les exportations des pays africains, ce n’est pas tant son niveau que son régime qui est en cause, car celui-ci induit une évolution monétaire déconnectée de la conjoncture africaine « . Il faudra, prescrit-il,  » que les responsables africains réfléchissent sereinement aux bons mécanismes à lui substituer, mais qui ne devront ni mettre fin à l’union monétaire régionale ni couper totalement le lien entre l’Euro et le F CFA« . Serge Michailof, un autre ancien de l’AFD et de la Banque mondiale enfonce le clou lorsqu’il relève que  » le F CFA surévalué a joué un rôle très négatif, mais surtout son caractère déresponsabilisant qui a été nuisible car il est piloté par l’ancienne puissance coloniale « . Ce qui est dit est dit !

En tout état de cause, les dirigeants des pays africains de la zone CFA ne peuvent plus se permettre d’être indifférents à ce qui se passe en Europe. Ils ne peuvent plus se permettre l’économie d’une réflexion courageuse et dépouillée de toute considération émotionnelle, sur la monnaie et son statut dans leurs économies. Ils auront le choix entre :

– d’une part, agir en anticipant le tsunami annoncé et en tirant au passage toutes les leçons de la crise européenne notamment en ce qui concerne les dures lois de la gestion des finances publiques,

– d’autre part subir les externalités d’une catastrophe dont ils ne sont en rien responsables tout laissant passer une fois de plus l’opportunité historique de remise à plat d’un système qui a peut être fait son temps.

Emmanuel Noubissie Ngankam – Expert Banque Mondiale

Source: njanguipress.com

 

 

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