LA SOLITUDE DE L’INTERVENTION FRANCAISE AU MALI

La France se retrouve seule au Mali. Elle espère qu’une force africaine d’intervention ou une force de l’ONU la remplacera et se substituera au plus vite à nos soldats qui seraient alors comme en Afghanistan chargés simplement de  former la nouvelle police. La question est posée en oblique : quelle est la légitimité et le soutien international de l’opération ?

Contrairement à ce que disaient les journalistes, le gouvernement français n’a pas de mandat officiel de l’ONU. L’ambassadeur français à Bamako avait du le reconnaître publiquement la semaine dernière devant la presse étrangère, suite à des propos, jugés déplacés à l’étranger, des porte-parole militaires. L’intervention est, ce qu’on pourrait qualifier, tout simplement une « opération française d’urgence » et non une mise en œuvre, comme on l’aurait sans doute souhaité, de la Résolution 2085. La question de savoir comment la France peut maintenant passer de l’une à l’autre se pose crucialement.

L’intervention militaire gauloise a ravivé des tensions anciennes, toujours sous la cendre, entre la France et les Etats-Unis, sur les questions de sécurité internationale (premier conflit irakien mais aussi entrée de la Palestine comme pays observateur à l’ONU et membre à part entière à l’UNESCO). Du coup, l’appui américain aux efforts de Paris au Sahel ont été jusqu’à présent « minimal », de l’aveu même d’un responsable de l’administration Obama. L’intervention agace, de plus en plus, Washington. Barack Obama et ses conseillers se sont demandé si la France avait réfléchi à une stratégie de sortie avant de s’engager sur le terrain.

La question demeure pertinente car il semblerait que non. L’attitude de la Maison blanche peut déconcerter l’Etat major français mais la même prudence excessive avait prévalue en Libye en 2011. Malgré les milliards versés aux rebelles, elle se perpétue maintenant dans la crise actuelle en Syrie. Entre l’accomplissement du chaos programmé du Moyen-Orient et l’idée qui gagne du terrain d’un désengagement américain dans toute cette région dont la sécurité serait laissée à l’Europe tandis que les Etats-Unis se redéployeraient sur l’Amérique latine et surtout le Pacifique, l’isolationnisme gagne les couloirs de la Maison Blanche. A deux doigts d’un effondrement économique prévisible, les Etats-Unis ne peuvent conserver leur puissance que par le bras de fer des armes nouvelles avec la Chine. Ce bras de fer n’aura pas lieu en Afrique.

François Hollande aurait, dans un très bref entretien téléphonique, prévenu le 10 janvier Barack Obama de son intervention. Les formes auraient été respectées mais, confronté à l’urgence décrété par ses propres conseillers militaires, le président français n’appelait son homologue américain que pour l’informer, pas pour le consulter. C’est ce que n’ont pas d’ailleurs tardé à faire remarquer les responsables américains dans la presse new-yorkaise. L’ambassadeur de France au Mali venait d’adresser un message à Paris pour avertir que la ville de Mopti était sur le point de tomber aux mains des rebelles islamistes et que plus rien ensuite ne pourrait les empêcher d’aller prendre Bamako, la capitale, et de contrôler ainsi l’ensemble du pays. Comme nous l’avions déjà écrit, Mopti était non négociable.

Le 11 janvier, la France déclenchait ses premiers bombardements aériens. « Si nous n’étions pas intervenus, toute la région serait devenue un nouveau Sahelistan », affirma un responsable français. A Washington, l’empressement de la France s’est heurté à une inquiétude sur les conséquences, à plus long terme, d’une telle intervention. Mais de toute façon, il n’est pas question pour le Pentagone d’engager l’armée américaine dans un nouveau conflit alors que Barack Obama entame tout juste son second mandat. De plus, la conjoncture économique ne le permet pas. On a relativement peu d’écho en France de la situation économique intérieure des Etats-Unis mais il faut savoir que se multiplient aux Etats-Unis les faillites de comtés et qu’elles sont rédhibitoires. Du jour au lendemain, plus de cantines scolaires, plus de soins, même plus de police municipale ou de pompiers ! Les cessations de paiement des municipalités américaines tournent au cauchemar de villes-fantômes sans fonctionnaire et sans service public le plus élémentaire.

Un soutien à « minima » de nos alliés

Les Etats-Unis affirment avoir fourni un soutien précieux en termes de renseignement aux forces françaises au Mali (la fameuse couverture satellitaire dont ils ont sur le Sahel la mainmise pour des raisons technologiques). C’est vrai mais en même temps, c’est eux qui fixent le tempo et finalement filtrent les images. Le 18 janvier, Léon Panetta, secrétaire américain à la Défense, chef du Pentagone, avait déclaré que « les opérations de sécurité au Mali incombent aux puissances régionales ». C’était dire quoi ?! Critiquer indirectement la France ? Quant à l’« aide » à l’armée française, elle existe mais Washington loue, sans remise de prix et sans solde, à la France, ces avions gros porteurs qui lui font défaut. Au cas où la France n’aurait pas très bien compris, on a fait savoir clairement à Paris que le « gouvernement français remboursera aux Etats-Unis les frais entraînés par ce soutien aérien». François Hollande doit donc bien se dire qu’il est réconfortant de pouvoir compter sur de « solides » alliés, si près de leurs sous !

Les Etats-Unis participent également à l’acheminement des troupes et du matériel français vers ce pays et là encore, ils en réclament le paiement cash, factures à l’appui, sans aucun cadeau de complaisance. La France attendait sans doute davantage, aussi bien de la part des Etats-Unis que de ses partenaires européens, absents et quasi inexistants en dehors des Belges. De plus, la France a besoin en priorité des capacités américaines de ravitaillement en vol pour ses avions de chasse. Un responsable américain avait affirmé la semaine dernière que cette requête française était activement considérée à Washington. On attend toujours.

Le soutien américain étant « minimal », l’administration Obama donne donc du « fil à retordre » aux Français. La France aurait même dit qu’elle s’en souviendrait mais que peut-elle faire avec un budget militaire si serré qu’il faut jongler tous les jours pour l’intendance ? Quand Barack Obama est arrivé au pouvoir en 2009, les Etats-Unis étaient engagés dans deux guerres coûteuses en Irak et en Afghanistan, deux conflits qui, pour diverses raisons, ont suscité des tensions avec la France. Depuis, le président américain s’est montré réticent à toute intervention militaire extérieure sur le terrain avec les Européens. Notons d’ailleurs que les Républicains ne partagent pas forcément ce point de vue. Contrairement à la tradition, les républicains seraient ainsi devenus interventionnistes.

Toutes ces tergiversations ne sont pas sans conséquences sur la manière de voir au Mali. Les responsables américains, à la Maison blanche et au Congrès, ont de toute évidence de sérieuses divergences de vues sur l’attitude à adopter. C’est d’ailleurs ce qu’a dit ouvertement, à propos du Mali, le républicain Mike Rogers, président de la commission du Renseignement à la Chambre des représentants : « Ce n’est pas nouveau (…) Il y a un débat en cours sur notre niveau d’implication en Syrie. Nous avons eu exactement le même débat au sujet de notre implication en Libye et nous avons aujourd’hui cette même impasse et ce même débat philosophique sur ce que nous devons faire à l’égard des Français sur le Mali« , avait souligné Mike Rogers, la semaine dernière.

En haut lieu, Barack Obama et ses collaborateurs « refusent de se faire forcer la main par l’initiative française ». L’expression est de Todd Moss, le vice-président du centre de réflexion Center for Global Development et ancien responsable au sein du bureau des affaires africaines au département d’Etat. Elle illustre bien le sentiment de quelques stratèges américains, les militaires français, mal en point budgétairement parlant, auraient voulu forcer la main aux Américains, à la « communauté internationale » voire et certains aux Etats-Unis le pensent sérieusement à leur propre président réputé soupe au lait. Il y a donc eu très peu, si ce n’est aucun, soutien politique aux Etats-Unis à l’intervention française au Mali même si Barack Obama officiellement « a exprimé son soutien à la France pour avoir pris la tête des efforts de la communauté internationale afin de priver les terroristes d’un repaire au Mali » (communiqué de la Maison Blanche du 25 janvier).

Il est d’ailleurs clair qu’avant même le début de l’opération militaire française et en concertation avec l’Algérie, les Etats-Unis ont freiné, pendant des mois, une éventuelle intervention internationale, ce qui a été une réelle source de « frictions » entre Paris et Washington, aux Nations unies. C’est donc, contrairement à ce que d’aucuns affirment, instruite par le précédent libyen, lorsqu’il a fallu plusieurs semaines aux Américains avant de définir leur degré d’implication que la France a décidé d’agir immédiatement à Bamako tenant compte des 100 000 maliens présents sur le territoire. Pour l’instant, officiellement, les Etats-Unis, s’efforceront, disent-ils, d’accélérer le déploiement, la formation et l’équipement d’une force africaine censée venir appuyer les efforts de reconquête de l’armée malienne face aux islamistes. Mais en privé, les responsables américains se montrent plutôt sceptiques et craignent que les Français ne se soient lancés à l’aventure.

La France en situation délicate

Toute la question malienne porte maintenant sur le long terme. Le tableau s’est éclairci pour le court terme : il est celui d’une guerre de position et d’une armée d’occupation, les terroristes s’étant dispersés dans la nature.  Mais il faut tenir les positions. Comment gérer les choses dans trois mois ou dans trois ans ? Or, de fait, la France n’a pas fixé de date-butoir à son intervention et elle ne le peut pas, à moins d’installer effectivement un gouvernement fantoche et militaire à sa solde à Bamako. Du coup, cette semaine, on a entendu des responsables français dire que « plus nous resterons longtemps, plus les risques seront élevés », risques de dislocation du Mali, risques d’affrontements raciaux et ethniques, risques d’attentas sérieux sur le sol français. Or, ce n’est pas le seul Mali qui doit être sécurisé, mais tout le Sahel, ce rift racial s’étendant sur dix pays et sur lequel ont été plaqués des Etats associant artificiellement des Nord « blancs » et des Sud noirs, comme le souligne en permanence Bernard Lugan.

Face à l’interconnexion des crises africaines (Centrafrique, Somalie, Congo), l’Union Africaine serait préférée à la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Pourtant, malgré ses récents succès, l’exemple de la mission de l’Union Africaine en Somalie reste un modèle très discutable. Le Mali souffre de nombreux maux, dont certains sont imputables à la colonisation. Le gouvernement malien n’a pas de légitimité, l’armée malienne est faible. Dans le désarroi total, les populations du Mali sont favorables à une intervention de l’ancienne puissance coloniale. Le soupçon de néocolonialisme ne peut être écarté mais, en même temps, il est impossible de ne pas tenir compte de cet appel. Même si le Mali aujourd’hui est la victime collatérale d’une intervention malvenue et néo-impériale en Libye, il est possible que seule une autre intervention corrige, en partie, les effets de la première. Cependant, il n’y a pas de solution militaire à ce conflit comme pour toutes les autres guerres asymétriques récentes (Irak, Afghanistan).

Les Touaregs et le gouvernement central malien devront négocier car la France ne pourra pas faire la police de façon permanente au Mali sans s’embourber (même s’il s’agit ici d’un désert de sable et de mirages). Il faut à la guerre malienne des buts extrêmement limités et bien définis et ne pas s’imaginer, comme on l’a entendu chez certains commentateurs excités, que la France va triompher militairement de ce qu’ils appellent le « fascisme vert ». Cette expression qui mêle d’ailleurs deux périodes historiques et deux phénomènes anachroniques est déjà en soi problématique même si intérieurement, elle peut faire sens et se justifier. Les solutions au Mali ne peuvent qu’être géopolitiques. On relèvera au passage la gêne des anticolonialistes de gauche qui en arrivent maintenant à se dire qu’une intervention militaire, si elle est très limitée dans le temps et dans sa mission, peut être acceptable.

Ce qui va sans doute, marquer sur le long terme le quinquennat de François Hollande, c’est ce naufrage idéologique de la Gauche comme idéal et utopie politique, comme principe juvénile d’espérance et comme les médias ne sont pas intéressés par les causes qui durent, ils laisseront bientôt de côté nos soldats de Tombouctou, et alors, nous serons forcés d’en reparler un jour, tôt ou tard.

Michel Lhomme

Source: metamag

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