L’ingérence, un concept au cœur des conflits

« Dès qu’un opprimé prend les armes

au nom de la justice, il met un pied

dans le camp de l’injustice. »
Albert CAMUS

Oui, une ingérence qui veut libérer le monde, rendre justice aux peuples opprimés. Une ingérence exercée au nom de la morale et de l’urgence. Une ingérence humanitaire qui glisse ouvertement vers le militaire depuis l’intervention de la France en Libye. Enfin, une ingérence qui met forcément un pied dans le camp de l’injustice. Y a-t-il d’autres voies pour tendre la main aux populations opprimées et protéger les personnes ? Il s’agit du droit qu’ont une ou plusieurs nations de violer la souveraineté nationale d’un autre État, dans le cadre d’un mandat accordé par l’autorité supranationale.
Depuis que ce concept a été décrit par Jean François Revel en 1979 et son introduction à l’ONU, toutes les définitions et les limites de ce droit ont été analysées et publiées.

Néocolonialisme, droit du fort sur le faible, prévention des conflits, viol des souverainetés des États, pour certains juristes ce droit est superflu car la charte des Nations unies renferme de nombreuses ordonnances allant dans ce sens, en particulier dans les chapitres VI et VII. L’ingérence n’est certes pas une action de charité désintéressée. La morale n’est sûrement pas le seul mobile d’engagement, sans compensation économique ou politique, dans une expédition militaire coûteuse et dangereuse, même si cette intervention semble justifiée par des motifs légitimes.
Les actes d’ingérence dans les conflits relèvent théoriquement de l’autorisation de l’ONU et ne doivent pas découler d’une décision unilatérale. Ils sont donc soumis normalement au vote des États permanents au sein de l’ONU. Le droit de veto peut être brandi par les contestataires et théoriquement bloquer tout interventionnisme. L’ingérence banalise le recours à la guerre et le veto bloque toute discussion et tout débat sur des questions cruciales. Entre-temps, le sang continue de couler.
En pratique, les choses ne sont pas aussi tranchées. Les actes d’ingérence sont exécutés par des contingents nationaux, avec ou sans une autorisation supranationale.
La France est intervenue en Côte d’Ivoire sans mandat préalable de l’ONU. Elle est intervenue dans le cadre des accords de défense qui lient les deux États. Il est possible que le mandat soit délivré rétroactivement. L’alliance ingérence-veto peut-elle protéger les opprimés ? Les États-Unis ont envoyé leurs troupes en Irak malgré le veto de la France. L’essentiel est de justifier, légitimer les interventionsarmées, les placer dans un cadre juridique. Il faut aussi et surtout les habiller d’arguments moraux pour obtenir l’adhésion de l’opinion publique. Pour installer les démocraties, des bombardements aériens et terrestres sont-ils indispensables ?
Les cibles des actions d’ingérence sont : l’Irak, la Syrie, la Somalie, l’Afghanistan, la Côte d’Ivoire, la Libye, l’Égypte, la Tunisie. Demain, de nouveaux pays entreront sur la liste des interventions obligatoires.

En Irak, on est allé pour libérer le peuple et rechercher les armes de destruction massive. On a abouti à la division de ce pays en trois zones à connotation religieuse : sunnite, chiite, kurde. Au Kosovo, ce fut pour empêcher un nettoyage ethnique. Et on crée un nouvel État. En Libye, un simple consensus sur une zone d’exclusion aérienne localisée – pour chasser le tyran – a permis une intervention militaire massive. Qui peut moralement s’opposer à de telles expéditions légitimées par des objectifs moraux, lorsque les véritables buts ne sont pas aussi désintéressés et que les conséquences sont difficiles à gérer ? En Égypte et en Tunisie, c’est l’opinion publique locale qui a fait sauter les verrous des dictatures avec moins de morts et de malheurs. Au Liban, l’ingérence via l’ONU était d’ordre simplement humanitaire, avec des vœux pieux. Point final. Il faut noter que l’ingérence militaire n’était pas très à la mode à cette époque. Le Liban avait droit à des invasions et des occupations militaires de son territoire, tolérées et avalisées par ceux qui, au nom de la morale, veulent sauver les peuples. Du ravioli, des médicaments et de temps en temps quelques médecins en visite. Par contre des armes à profusion pour tout le monde.

Ça suffit ! Quand Saddam Hussein a occupé le Koweït – émirat pétrolier –, on a crié au sacrilège, à l’atteinte à la morale et à la souveraineté des États. L’Amérique, outrée de cette grave injustice internationale, s’en est allée en guerre contre les troupes de Saddam. Pour ce qui touche la Palestine, on a seulement droit au veto et à des œuvres de charité. Aucune ingérence n’est permise sur les terrains d’opération d’Israël. Une ingérence à géométrie variable, on le savait déjà, illustrée par la fameuse réflexion de Franklin Roosevelt à propos d’un dictateur qu’il soutenait : « C’est un fils de pute, mais c’est notre fils de pute. »
Pour la Syrie, les intérêts des nations intervenantes et partie prenante au conflit ne sont pas encore concordants : veto russe et chinois, ingérence occidentale. Oui, à ce jour, pas d’intervention militaire, mais une intervention à la libyenne, personne n’en veut. Plutôt un effort soutenu de déstabilisation du régime par les Arabes et l’Occident. Les deux États contestataires qui refusent toute résolution contraignante de l’ONU sont les grands fournisseurs d’armements du régime syrien. Résultat : comptez le nombre de morts… On attend la montée de la violence et que le compteur du nombre de morts atteigne un chiffre qui soulève l’indignation de tout le monde et permette ainsi à tous les États membres de l’ONU de refuser le « droit à la tolérance ». Et si un consensus se faisait sur une zone d’exclusion aérienne et terrestre à la frontière turque ? Porte d’entrée vers un engagement militaire des puissances occidentales ? Niet ! En attendant les bonnes volontés et les équipées libératrices de l’Occident, la Syrie s’achemine vers une guerre civile. De jour en jour, en dépit de tout, Assad risque de devenir, aux yeux de l’Occident, un jumeau de Kadhafi.
L’histoire des conflits dans cette région n’a pas changé depuis des décennies ; ce qui change, c’est l’extension géographique simultanée à tous les États du Moyen-Orient : Irak, Syrie, Liban, Bahreïn, Yémen, Égypte, Tunisie. Ce sera un vrai melting-pot qui va générer, après de longues années de luttes et de chaos, une nouvelle structure géopolitique régionale définie par les données du terrain.

Je termine par une réflexion d’Albert Camus qui disait : « La vérité, comme la lumière, aveugle. Le mensonge, au contraire, est un beau crépuscule qui met chaque objet en valeur. »

L’ingérence fonctionne-t-elle avec une part de vérité et une autre part de mensonge ?

Dr Joseph KREIKER

Source: connectionivoirienne.net

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