L’assassinat de Kadhafi oblige à se poser des questions sur le devenir de la Libye

Par Jean-Pierre BEJOT

Bien sûr, aujourd’hui, on ne trouve plus un seul Libyen pour penser du bien du « guide de la révolution ». De même, on ne trouvera pas un seul chef d’Etat, en Afrique et dans le monde, pour rappeler qu’avant d’être qualifié de « dictateur » et de « tyran », Kadhafi avait été un partenaire et aussi, parfois, un allié. Sans parler de son rôle de sponsor mondial ; pas seulement du terrorisme. Tunisie, Egypte, Côte d’Ivoire, Libye : 2011 aura donc été, en Afrique, l’année des guerres et des « révolutions ».

Le processus enclenché à Benghazi, le 17 février 2011, vient donc de trouver son aboutissement : la mort du guide libyen. Les images diffusées aujourd’hui, jeudi 20 octobre 2011, effacent, du même coup, celles de la capture de Laurent Gbagbo, à Abidjan, au moment même où Paris décidait de mobiliser une « coalition » pour en finir définitivement avec un régime qui résistait encore deux mois après la chute de sa capitale, Tripoli, en août dernier.

L’assassinat de Kadhafi arrange tout le monde. Pas de procès ; pas de déballage. Il n’y a plus, aujourd’hui, en Libye, que des « opposants » à Kadhafi et des « victimes » de son régime. Ailleurs, chacun stigmatise autant qu’il le peut le « dictateur » et le « tyran ». Ce qui n’honore ni les Libyens, ni les Africains, ni les « Occidentaux », ni les autres (mais eux se foutent de ce que l’on peut penser d’eux !). Né et mort à Syrte, Kadhafi a bouclé la boucle dans sa ville natale. Ils ne sont pas légion ces « hyperdictateurs » qui ont achevé leur carrière ailleurs que dans leur lit (serait-ce même en « exil ») et de manière brutale : Hitler, Mussolini, Ceausescu, Hussein… Kadhafi rejoint ainsi la cohorte de ces hommes adulés puis méprisés par leur peuple, partenaires et parfois même alliés des puissances « occidentales » avant d’être exclus de la « communauté internationale ». Concernant Kadhafi, sa capacité de nuisance était perceptible dès son accession au pouvoir et elle n’a fait que s’accroître. Guy Georgy – qui a été un des meilleurs connaisseurs du « guide » (ayant été ambassadeur de la France à Tripoli de 1969 à 1975) – affirmait déjà, voici trente ans (entretien avec Sennen Andriamirado et François Soudan – Jeune Afrique du 11 février 1981) : « On peut se demander, si prisonnier de son personnage, dépassé par la complexité des problèmes et emporté par des engrenages incontrôlables, le berger des Syrtes ne s’est pas laissé entraîner trop loin ». Aujourd’hui la question ne se pose plus : il y a longtemps que Kadhafi a dépassé la limite au-delà de laquelle son ticket n’était plus valable.

Sauf que les puissances « occidentales » ont laissé faire afin de profiter pleinement de l’incohérence du « guide », soucieuses de mettre, d’une façon ou d’une autre, la main sur le pétrole du fantasque colonel. Le 24 novembre 1973, Kadhafi s’entretenait à l’Elysée avec le président Georges Pompidou. Costume croisé sombre à rayures sur pull ras du cou sombre lui aussi. Le « guide » a toujours soigné son look. C’était son premier déplacement en Europe de l’Ouest. Il voulait que Paris prenne la place des Anglo-Saxons notamment dans le domaine pétrolier. Mais trouvait que la compagnie française Elf (qui n’était pas encore connue sous ce nom) manquait « de tonus ». « Mon pays, interrogera-t-il alors le chef de l’Etat français, peut-il compter sur la France au cas où il romprait avec les sociétés anglo-saxonnes ? […] Je souhaiterais avoir un engagement moral d’appui, destiné naturellement à rester secret ».

Kadhafi, qui n’était pas un imbécile, n’entendait pas tant « fourguer » son pétrole à la France que d’obtenir, en échange, un accès aux armes nucléaires (au moins « les utilisations tactiques de l’arme atomique » précisera-t-il lors de son entretien avec Pompidou). Paris, qui venait de lui livrer 110 avions Mirage F1, voulait bien vendre des centrales nucléaires à Kadhafi mais n’entendait pas « se prêter à une coopération atomique sur le plan militaire ». Le successeur de Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing, aura, lui, une perception « aristocratique » des choses et pensera qu’il n’était pas « justifié de laisser une ressource aussi précieuse que le pétrole, dont les prix ne cessent de monter, entre les mains de dirigeants irresponsables, qui la gaspillent dans l’achat de matériels militaires sophistiqués au lieu de contribuer au développement [de leur pays] ». Dès 1977, des opérations seront menées par la France contre Tripoli avec la « coopération » de l’Iran (au temps du shah), de l’Egypte (au temps de Sadate) et du Maroc (au temps de Hassan II) et avec la bénédiction des Etats-Unis (au temps de Reagan). Sans jamais aboutir. C’est dire que l’hypocrisie a été le fondement des relations internationales du monde « occidental » avec la Libye ! Et que cela va continuer.

La « Libye nouvelle » – dont personne ne peut encore imaginer ce qu’elle sera (ni même si elle sera si « nouvelle » que cela) – va avoir la rude tâche de gérer non seulement un présent qui n’est pas un cadeau, mais également un passé sur lequel il sera difficile de faire l’impasse. Le présent, c’est une « révolution » qui, jusqu’à présent, n’a été qu’une opération militaire menée par une « coalition » de puissances étrangères contre Kadhafi et personne d’autre. C’est l’homme bien plus que le régime qui a été abattu. Les « élites » libyennes se sont empressées, au fur et à mesure que le régime sombrait, de se démettre puis de se soumettre au Conseil national de transition (CNT) et à ses sponsors. Huit mois d’affrontements, de Benghazi à Syrte en passant par Tripoli, ont donné le temps à la classe dirigeante libyenne d’organiser son départ et/ou son ralliement. C’est pourquoi l’assassinat de Kadhafi arrange tout le monde. Il n’y a plus de « roi des rois d’Afrique » pour rappeler aux uns et aux autres qu’ils ont été les barons d’un régime « dictatorial » et « tyrannique » ; et que cela leur convenait fort bien.

A la veille de l’assassinat de Kadhafi, le « premier ministre » du CNT, Mahmoud Jibril, a fait monter les enchères du côté de la « coalition ». La Libye est sous perfusion internationale et tout le monde injecte des dollars dans les caisses du CNT dans la perspective d’en toucher, bientôt, les dividendes de la reconstruction et de la mise en exploitation des ressources pétrolières et gazières. Hier, mercredi 19 octobre 2011, Jibril expliquait donc que le pays évoluait à grands pas « vers le chaos », la Libye étant passée « du combat militaire au combat politique » (ce qui en soi est plutôt rassurant sauf à penser que les Libyens soient incapables de faire de la « politique ») et que Kadhafi ne cessait de se déplacer entre le Sud de la Libye, le Nord du Niger et l’Algérie, ayant recruté 10 à 15.000 hommes au Soudan. Dans les faits, cependant, Kadhafi aurait été localisé, depuis plusieurs jours déjà, dans le dernier « carré » de résistance à Syrte, là où, aujourd’hui, il a été capturé et tué. Mais l’essentiel était de laisser penser que la dangerosité du « guide » (cette « capacité de nuisance » à laquelle font référence tous ceux qui ont eu, par le passé, à être en proximité avec lui) était intacte. Ceci justifiant cela.

L’entêtement du « guide » à poursuivre un combat dont chacun savait, compte tenu des moyens mis en œuvre par la « coalition » qu’il se terminerait nécessairement mal pour Kadhafi, est une aubaine pour tous ceux qui, ayant voici quelques mois encore étroitement étreint amicalement l’homme fort de l’Afrique, n’auront pas besoin, aujourd’hui, de verser une larme sur la mort brutale (et médiatique) de celui qu’ils ont longtemps « ménagé » (et c’est un euphémisme). C’est dire que la question essentielle qui se pose désormais c’est de savoir comment la Libye d’une part, l’Afrique d’autre part (et en tout premier lieu l’Union africaine), vont pouvoir traiter cet épisode de l’histoire libyenne. 1er septembre 1969-20 octobre 2011, plus qu’une page c’est un manuel d’histoire que Kadhafi aura écrit !

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

Source:lefaso.net