Kenya: chronique d’une élection sous haute surveillance

Uhuru KenyattaQuatorze millions d’électeurs kényans, répartis en 47 comtés (circonscriptions), ont exercé leur droit (et devoir) de vote, au cours des élections générales (présidentielles, législatives et sénatoriales) du 4 mars 2013. Les 33.400 bureaux de vote avaient ouvert à 6h00 du matin pour fermer à 17h00. Parmi les 12.752 candidats à ces élections, toutes catégories confondues, figuraient huit candidats à la présidence de la République : Raila Odinga, Uhuru Kenyatta, Musilia Mudavadi, Martha Karua (l’unique femme), Peter Kenneth, Paul Muite, Pro Ole Kiyiapi et Mohammed Dida. Les deux premiers, Raila Odinga (actuel Premier Ministre) et Uhuru Kenyatta (actuel vice-Premier Ministre), fils de Jomo Kenyatta, constituaient les principaux challengeurs.

Une tradition se construit. Ces élections étaient les dixièmes depuis l’indépendance du Kenya en 1963. Elles étaient les cinquièmes élections multipartites et les premières sous la nouvelle Constitution de 2010. Le système biométrique de vérification des électeurs ayant été défectueux dans certaines circonscriptions, le registre manuel avait été utilisé. Les irritations habituellement causées par la disparition de certains noms d’enrôlés sur les fichiers électoraux n’ont pas manqué.

Le grand espoir d’un changement imminent qui habitait la population, après les violences postélectorales de 2007 et 2008, rendait les autorités conscientes d’un scrutin sous haute surveillance. Environ 23.000 observateurs étaient impliqués dans le processus. Ils venaient de l’Union Européenne et des États-Unis, du Commonwealth et de l’Union Africaine, de l’Election Observation Group (ELOG) et du Centre Carter, de la East African Community (EAC), du Common Market for Eastern and Southern Africa (COMESA) et de l’Inter-Governmental Authority in Development (IGAD), pour ne citer que ceux-là. Car, au-delà du politique, les enjeux du scrutin étaient largement économiques et sécuritaires. En effet, une nouvelle crise au Kenya signifierait l’asphyxie économique de la sous-région et la montée d’Al-Shabaab aux côtes kényanes et en Somalie, où se trouve un important contingent militaire kényan.

Voilà pourquoi un dispositif d’environ 99.000 policiers était déployé à travers le pays pour sécuriser le scrutin. Ces forces de l’ordre restaient très présentes sur le terrain. Des zones du pays traditionnellement violentes, à savoir le bidonville de Kibera à Nairobi et la ville de Kisumu, étaient placées sous surveillance par hélicoptère de la Police. La loi électorale enjoignait les électeurs de s’éloigner de 400 mètres au moins du bureau de vote, après avoir accompli leur devoir civique. Aussi la Commission électorale maintenait-elle une communication presque permanente avec l’opinion nationale, à travers des briefings réguliers, au fur et à mesure qu’évoluait le processus. Ces précautions ne pouvaient cependant empêcher quelques incidents. Environ dix-neuf personnes dont six officiers de Police avaient été tuées la veille à Mombasa par les militants indépendantistes de cette ville. Une attaque à la grenade était enregistrée dans la circonscription de Mandera. Il était néanmoins précisé que ces incidents n’avaient aucun lien avec le processus électoral.

La Commission électorale disposait légalement d’un délai de sept jours pour annoncer les résultats provisoires, délai qu’elle a respecté. Cette célérité viserait probablement à endiguer les fuites d’information ayant exacerbé les tensions lors du scrutin de 2007. Le système électoral kényan adopte, par ailleurs, un mode de scrutin uninominal à un tour, qui permet à l’électeur de choir un seul des candidats en lice. Le candidat ayant recueilli la majorité des voix (50+1) est élu. Si cette majorité n’était pas atteinte au premier tour, un second tour opposerait Raila Odinga à Uhuru Kenyatta en mi-avril.

L’hypothèse des violences n’était, probablement, pas à écarter lorsqu’on connaît de fortes rivalités entre, d’une part, l’ethnie Kikuyu (Uhuru Kenyatta), majoritaire et qui domine la politique, les affaires et l’appareil sécuritaire et, d’autre part, l’ethnie Luo (Raila Odinga), minoritaire, qui s’estime victime d’un ostracisme de fait. A ces clivages s’ajoutait la question des latifundia figurant au programme de société de Raila Odinga, mais divisant la société entre les partisans et les détracteurs. Certains milieux accusent, par exemple, la famille Kenyatta de concentrer d’importantes propriétés terriennes illégalement acquises. Les poursuites lancées par la CPI contre Uhuru Kenyatta (la première audience est reportée au mois d’août) pour violences commises par les milices Kikuyu (crime contre l’humanité et viol) restent entières. Le Président élu, Uhuru Kenyatta, devrait donc choisir soit d’imiter Omar el-Béchir, qui refuse de se rendre à la CPI – même si ce premier cas de poursuites contre un Président en exercice laisse le Droit perplexe sur le sort des immunités présidentielles –, soit de « diriger le pays par Skype » à partir de la Haye, comme ironisait Raila Odinga. À la différence d’Omar el-Béchir, Uhuru Kenyatta et son colistier, William Ruto (également poursuivi par la CPI), ont toujours coopéré avec la Cour.

Dans le processus de dépouillement et la transmission électronique des résultats, des centres de vote vers les serveurs de la Commission électorale, des soucis techniques avaient retardé le dépouillement, qui devrait se poursuivre manuellement. Quelles qu’étaient les tendances du vote, le vainqueur devait obtenir une majorité des voix et remporter le scrutin dans 25 comtés sur les 47 que comptait le pays. Jusqu’ici, Raila Odinga arrive en tête dans 26 comtés, alors qu’Uhuru Kenyatta gagne dans 21 autres. Des aspects positifs de ce scrutin étaient perceptibles : professionnalisme des médias qui décryptaient et expliquaient les chiffres ; points de presse réguliers de la Commission électorale ; annonces fréquentes concernant des Sénateurs qui gagnaient ou qui perdaient des sièges, etc. L’on pouvait toutefois regretter la quantité des votes invalidés, dans un scrutin où, comme dans la plupart d’Etats africains, une part significative de l’électorat est illettrée. Le Kenya voulait relever ce défi en distinguant des « électeurs non assistés » et des « électeurs assistés ». Mais, jusqu’où les assistés étaient-ils libres de choisir ?

Plus de peur que de mal. Le Kenya a désormais son quatrième Président, Uhuru Kenyatta (52 ans), qui avait recueilli 50,07% des voix contre 43,3% des voix pour Raila Odinga. Après l’annonce des résultats et le discours très conciliant et bien pensé d’Uhuru, la situation sécuritaire restait normale. Raila Odinga, le perdant, promettait de contester les résultats devant la Cour Suprême et de se soumettre à la décision de la Cour. La loi est claire : tout requérant devant la Cour Suprême (dans les sept jours qui suivent l’annonce des résultats par la Commission électorale) doit verser une caution non remboursable d’1 million de Kenya shillings (11.494$). Cette caution viserait à décourager des plaideurs chicaniers, qui se livreraient au simple dilatoire. Elle porte néanmoins des amputations sérieuses au droit fondamental d’accès au juge !

La Cour Suprême examine la requête endéans quatorze jours ; sa décision est non susceptible de recours. Nous savons qu’en matière de contentieux électoral, la Cour Suprême se fonde sur le principe d’influence déterminante : les irrégularités dénoncées sont-elles de nature à entacher la sincérité des résultats exprimés ? Il est vrai que la question de fraudes s’est rarement invitée dans ces élections, sinon de gros problèmes techniques. Les membres de la Commission électorale étaient interdits de voter, pour préserver leur indépendance. Le professionnalisme des médias a été hautement loué. L’on avait cependant assisté à un vote ethnique aigu, qui déçoit encore profondément une part d’opinion nationale.

Rodrigue Ntungu

Etudiant à Nairobi.

 

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