Jeux d’influences au Moyen-Orient

Les conflits de ce nouveau siècle ne sont ni plus ni moins violents que ceux du siècle passé. En revanche, ils semblent indémêlables et c’est là que le bât blesse. Naguère, parlant de Guerre froide, on s’imaginait en toute clarté et exactitude deux blocs antagonistes avec une Europe compressée au centre qui redressait lentement mais sûrement une situation économique bien gâtée après la guerre.

Or, le temps des constructions géométriques abordables est passé. Le XXI siècle est un siècle surréaliste. Voici, d’un côté, la Turquie. Ou encore la Syrie … ou encore l’Iran. Voici les USA, les pays membres de l’OTAN. Voici, enfin, la Russie et la Chine dans toute son émergence quasi-muette. J’ai tenté la veille de schématiser leurs relations à l’aide d’un tracé effectué à la va-vite et j’avoue en avoir perdu, en définitive, le sens de la coordination. Un fait est par contre ressorti, celui-ci, d’une façon flagrante et inquiétante : la Guerre froide n’est pas une réalité déplacée, c’est la conception en tant que telle qui, tel un virus, a muté.

En effet, cette guerre qui se réchauffe à vue d’œil s’articule autour d’un centre d’intérêt de plus en plus bouillant, le Proche-Orient qui lui, jusqu’à présent contrôlable, voire ouvertement manipulable, commence à former ses propres coalitions, à enrichir son nucléaire, à fortifier ses idéologies en tâchant de réduire les diverses branches de l’islam à un dénominateur idéel commun.

Pour mieux cerner l’infernalité des mécanismes en jeu, partons de l’exemple d’Ankara. Pour deux raisons : la première par souci d’actualité, parce que Poutine vient de rendre visite à Erdogan ; la deuxième, parce que le cas de la Turquie reflète bien les jeux d’influences dont il est question.

– Il se trouve que le gouvernement Erdogan est fortement courtisé et par la Russie, et par les USA. La Russie gagne quant à elle du terrain, ce qui complique la donne en présence, reléguant la question syrienne à un autre niveau. Dès le début des contestations anti-Assad et l’infiltration de provocateurs financés par la CIA, la Turquie a en quelque sorte joué le rôle de la Suisse durant la II GM. Apparemment neutre, elle a servi de zone d’influence à la CIA qui s’est trouvée en position privilégiée pour soutenir l’opposition syrienne. Cette volonté quasi-obsessionnelle de la Turquie de faire plaisir à la pieuvre impérialiste relevait d’une grosse erreur de calcul de même que d’un certain cynisme servile qu’on ne saurait hélas passer sous silence. Petit retour en arrière : les relations turco-syriennes tenaient tout à fait la route dans les années 1980-1990.

On se souviendra que la frontière séparant les deux pays avait été finalement déminée en 2008-2009, des projets d’infrastructure communs et des projets de transport avaient été au menu de ces années particulièrement productives. Mais voici qu’a éclaté, surtout véhiculé de l’extérieur, le conflit syrien. Sur un coup de tête, Erdogan croit pouvoir endosser le statut d’intermédiaire entre l’Occident et une partie de l’opposition qui lui est, secret de Polichinelle, dévoué corps et âme. Sa seule motivation : le précédent libyen lors duquel la Turquie a eu son mot à dire en gagnant, il est vrai, un certain nombre de points. Or, voici que la Russie ne partage pas les ambitions d’Ankara, que Damas, en véritable pierre d’achoppement, complique considérablement le dialogue. Erdogan ne sait plus où donner de la tête. Adopter la cause du bloc Russie-Chine ? Renoncer aux bénéfices inestimables d’un partenariat étroit avec la Russie tout en risquant sa place au sein de l’Alliance Atlantique ? On n’aimerait pas se retrouver à la place du Premier Ministre qui dans ses élans de désespoir en viendrait presque à convoquer l’esprit d’Atatürk !

La Turquie n’est encore pas prête à se passer de Gazprom puisque les sources d’énergie alternatives qui pourraient la débarrasser de son état de dépendance chronique ne sont encore qu’en cours d’élaboration et relèvent plus, à en croire certains experts, de l’utopie. Naturellement, la Russie tient énormément à la Turquie qui est son dixième plus grand investisseur. Revers du problème : les USA ont eux aussi de quoi attirer la Turquie, leurs systèmes antiaériens, moins coûteux et techniquement plus familiers que ceux qui lui sont proposés par la Russie, l’affermissant dans sa loyauté à Washington. Mais là encore, Ankara tâche de ne pas perdre ses positions en montrant clairement aux étasuniens sa détermination à aller chercher côté Russie si jamais le prix des installations antiaériennes augmentaient l’un de ces jours. Résultat : l’indépendance relative de la Turquie tient à ses oscillations constantes entre le bloc Atlantique et le bloc Eurasie-Chine. Ses ambitions, par ailleurs parfaitement compréhensibles, heurtent encore plus les coalitions qui la nourrissent et provoquent bien des dégâts au sein des pays musulmans voisins. Et en même temps, saurait-on oublier l’ambition principale d’Erdogan, elle qui vise à la création ou plutôt à la résurrection d’un Grand Empire ottoman ? Saurait-on oublier que cette idée constitue le socle même de l’idéologie islamiste si bien cultivée par les Frères musulmans ? Comme quoi, tous les chemins mènent à Rome …

Voici donc, pour ne citer qu’un exemple, les soubresauts d’un pays proche-oriental égaré parmi tant d’autres et comme tant d’autres. Les méandres de la problématique laissent autrement plus songeurs surtout dans la mesure où cette dernière demeure corrélée aux velléités turques ainsi qu’à l’apparente insolubilité du conflit syrien.

De un, la Russie ne trahira jamais, au grand jamais Assad. Pourquoi ? Pour la simple et bonne raison, apparaît-il, que le brasier syrien n’est en fait qu’une étincelle dirigée contre un Iran autonome sur le plan idéologique, farouchement anti-israélien, donc, ennemi juré des USA. Une frappe éventuelle contre l’Iran relèverait d’une catastrophe majeure que la Russie tâche d’éviter dans la mesure des possibilités dont elle dispose. Autre aspect : je ne voudrais pas me montrer par trop partiale en idéalisant la Russie, mais je ne puis ne pas constater la soif de justice qui l’a toujours animée. Cela vaut autant pour la Russie soviétique que pour la Russie d’aujourd’hui. Prendre la défense de la cause syrienne est pour elle question de conviction.

De deux, la Turquie a elle aussi sa part importante à prendre dans les relations qu’elle entretient avec l’Iran mais celles-ci virent de plus en plus à un modèle unilatéral contre-productif puisque les radars antiaériens de la Turquie sont curieusement dirigés côté Iran, puisque la Turquie s’appliquent périodiquement à intercepter les avions iraniens à destination de Damas qui pour x raison leur semblent suspects.

Or, dans un sens bien concret, la Turquie est elle aussi l’otage de l’Iran celui-ci ayant déclaré d’une manière explicite aux USA qu’il détruirait toutes les installations antiaériennes sur le territoire turc si la tentation venait à l’OTAN de s’en prendre à Téhéran manu militari. Connaissant les manœuvres de rapprochement d’Erdogan avec les monarchies du Golfe, on s’imagine bien l’état d’isolation géopolitique de l’Iran, d’un côté, de l’autre, l’embarras grandissant d’Israël et des USA qui n’ont pas le même point de vue sur les démarches ultérieures à adopter vis-à-vis de l’Iran. Derechef, on constate à quel point s’entrechoquent les intérêts des deux blocs mentionnés à travers les intérêts économiques et idéologiques des pays du Proche-Orient.

Or, à côté de cette logique très stricte, logique de jeu d’échec, surnagent des faits qui, plus obstinés que jamais, reviennent confirmer la thèse de l’autonomisation progressive des pays islamiques, Iran y compris. Ainsi, selon M. Meyssan, fondateur du fameux Réseau Voltaire, « Israël est bien incapable d’attaquer l’Iran. Les USA eux-mêmes ont renoncé à l’attaquer. C’est un pays de 75 millions d’habitants où chacun ambitionne de mourir pour sa patrie. Tandis que l’armée israélienne est composée de jeunes gens dont l’expérience militaire se borne à ratonner des Palestiniens, et que l’armée US est composée de chômeurs qui n’ont pas l’intention de mourir pour une solde de misère ». Tout est dit. La Turquie avec son projet grandiose d’expansion impériale, ne va-t-elle pas finir par s’aligner à la cause iranienne ? Ce ne sont certainement pas les soixante- dix bombes atomiques que les USA ont soigneusement déposé sur le territoire turc qui l’en empêcheraient …

Plus les USA essayent d’exercer leur emprise sur le Proche-Orient en procédant à des jeux d’influences plus ou moins subreptices, plus ils en perdent le contrôle. Dans cette Guerre froide qui se réchauffe à pas de géants, la Russie est en bien meilleure position que le bloc otanien.

Par  Françoise Compoint

Source: french.ruvr

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *