Italie – En finir avec l’exploitation des saisonniers agricoles

Une grande partie des fruits produits en Italie sont ramassés par des immigrés africains quasiment réduits à l’état de servitude. Le directeur de l’association Slow Food en appelle à la mobilisation de tous – gouvernement, syndicats, citoyens-consommateurs – pour mettre fin à des pratiques honteuses.

Le tarif pour remplir de tomates une grande caisse de 300 kg sous un soleil de plomb (40 °) est de 3,50 euros – 2,50 euros pour les clandestins. Voilà la paie d’un immigré dans les campagnes des Pouilles [sud de l’Italie], où la journée de travail peut durer quatorze heures. Du travail à la pièce. Les plus robustes peuvent réussir à empocher entre 20 et 25 euros (40 % de moins qu’un Italien à conditions égales), après s’être acquittés d’un tribut sur le transport, la nourriture, l’eau et les autres biens de première nécessité contrôlés par les contremaîtres [les caporali, comme on les désigne en italien, intermédiaires entre les ouvriers et les patrons] qui les recrutent et répartissent le travail. Alors que se poursuit pour les Italiens la première vague de départs en vacances, la récolte des tomates, des melons et des pastèques a démarré non loin des plus belles plages, employant des milliers d’immigrés d’Afrique ou d’Europe de l’Est.

Faudra-t-il un nouveau mouvement de protestation dramatique comme à Rosarno, en Calabre (Sud), durant l’hiver 2010 [de violents affrontements entre ramasseurs de fruits africains et producteurs agricoles avaient fait plus d’une soixantaine de blessés les 8 et 9 janvier 2010], ou une nouvelle grève comme l’été dernier à Nardò [dans les Pouilles] pour qu’on se rende compte que ce que nous mangeons provient du travail d’hommes réduits à un état de semi-esclavage ? Nous manquons de garanties : les tomates ou les coulis que nous rapportons chez nous, la pastèque que nous dévorons, assoiffés, sont probablement le fruit de conditions de travail et de vie inacceptables (de personnes vivant dans des baraques de fortune, privés de sanitaires, d’électricité, d’assistance médicale, sous une menace permanente), d’autant plus pour un pays qui se prétend civilisé.

Made in Italy
Une véritable tragédie humaine, un cauchemar pour d’innombrables personnes, se répète chaque année, chaque saison, recouvert de l’épais voile de l’omertà, et fait vivre une bonne partie de notre agriculture et de notre made in Italy tant vanté. Le syndicat FLAI-CGIL [syndicat des travailleurs agroalimentaires] estime à 400 000 le nombre de saisonniers travaillant en Italie sous la coupe de ces contremaîtres. Ils suivent le rythme des saisons et des maraîchages : en juillet-août, ils se concentrent dans les Pouilles, surtout dans la province de Foggia ou dans le Salento ; ils enchaînent directement avec la Basilicate, du côté de Palazzo San Gervasio, où la récolte des tomates est plus tardive, mais aussi en Campanie, dans la province de Salerno (Piana del Sele) et Caserta (Villa Literno et Castel Volturno). En automne-hiver vient la saison des agrumes : la Calabre et la plaine de Gioia Tauro, où se trouve Rosarno, la Sicile, où les phénomènes de recrutement frauduleux se prolongent jusqu’au printemps, avec la récolte des pommes de terre et d’autres produits horticoles.

Le Nord n’est pas épargné : le phénomène a été signalé en Emilie-Romagne (les fruits à Modène et Cesena), en Vénétie (Padoue), en Lombardie (Mantoue et ses melons) et même dans le Trentin-Haut-Adige, si policé, pour la récolte des pommes. Ces phénomènes septentrionaux demeurent encore marginaux, mais connaissent une forte augmentation avec la crise – une crise qui frappe les ouvriers saisonniers, les immigrés qui acceptent contre leur gré de se soumettre à des conditions toujours pires, mais qui frappe aussi les exploitants, forcés de réduire au minimum le coût du travail au risque de faire faillite ou de laisser pourrir les aliments dans les champs ; une crise qui exacerbe l’absurdité de notre système alimentaire industriel, où les contremaîtres font facilement office de boucs émissaires.

Carlo Petrini

La Repubblica

Source:courrierinternational.com

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