Israël-Palestine : un État, deux États, pas d’État

Face à l’impasse des négociations israélo-palestiniennes pour l’émergence d’un État palestinien, les alternatives fleurissent dans les cercles intellectuels.

« Ce débat en Europe est un peu exagéré par rapport à l’écho qu’il a chez nous, que ce soit chez les Israéliens ou chez les Palestiniens. » Invité sur France 24, pour présenter le livre Un autre Israël est possible (1), Michel Warschawski répond au journaliste Gauthier Rybinski qui l’interroge sur la perspective d’un éventuel État binational en Israël-Palestine.

Le journaliste et militant israélien poursuit, résumant ce que répètent les Palestiniens aux Israéliens : « Laissez-nous ! Peut-être qu’on redeviendra copains dans une génération ou deux, mais ce n’est pas le moment. »

Un État binational, c’est l’idée que défendent Éric Hazan et Eyal Sivan dans Un État commun entre le Jourdain et la mer (2). L’éditeur français et le cinéaste israélien sont catégoriques : « La partition de la Palestine n’est tout simplement pas possible. » Ils font le constat de l’impasse dans lequel se trouve la décision prise par l’Assemblée générale de l’Onu le 29 novembre 1947 de créer deux États, l’un « juif » et l’autre « arabe », Jérusalem devenant une zone internationale.

Soixante-quinze ans de résolutions, déclarations, missions, conférences, feuilles de routes, plans de relance… Les auteurs en déduisent que cette perspective « n’est pas une solution, mais un discours ». Lequel favoriserait le statu quo, en rendant l’occupation israélienne acceptable aux yeux de la communauté internationale, mais aussi du peuple palestinien puisqu’elle ne serait finalement que provisoire.

Les deux hommes proposent de remplacer le principe de partition par celui de partage, de transformer « l’État unique actuel » en « un État commun où tous les citoyens seraient libres et égaux devant la loi ». L’idée n’est pas nouvelle : elle a près d’un siècle.

Au sein de la communauté juive de Palestine, entre les deux guerres mondiales, de nombreux intellectuels la défendaient. Avec Gershom Sholem, Arthur Ruppin et Hugo Bergmann, le philosophe Martin Buber créait, en 1925, Brit Shalom (« Alliance de la paix »). Leur credo : « Promouvoir la compréhension entre Juifs et Arabes en vue d’une vie commune sur la Terre d’Israël, et ce dans un esprit de complète égalité des droits politiques des deux entités. » Loin d’être marginal, le projet binationaliste convaincra jusqu’à 40 % des Juifs palestiniens, avant d’être balayé par la guerre de 1948 (3).

Pragmatisme

Soixante-quatre ans plus tard, si cette alternative suscite une réflexion intellectuelle croissante, notamment depuis l’échec des négociations de Camp David en 2000 et la seconde Intifada, elle reste marginale dans l’opinion publique, aussi bien du côté israélien que palestinien.

Le philosophe Sari Nusseibeh en est conscient. « L’option d’un État unique est rejetée par tout le monde », convient le président de l’université arabe Al-Qods, à Jérusalem-Est.

Pourtant, il rejoint Hazan et Sivan dans leur constat : « La preuve nous est donnée chaque jour que la solution à deux États n’est ni concrète ni pragmatique puisqu’elle ne fonctionne pas. » Celui qui fut longtemps partisan de la partition propose donc, dans son livre Une allumette vaut-elle plus que notre philosophie (4), une troisième voie. Celle d’une fédération ou condominium.

Là encore, l’idée n’est pas nouvelle. Elle avait été avancée en 1947 par trois pays membres du Comité spécial des Nations unies pour la Palestine (Unscop) chargés en 1947 de préparer la décision de l’Assemblée générale : l’Inde, l’Iran et la Yougoslavie.

Sari Nusseibeh se veut pragmatique. Pour lui, il s’agit d’examiner « ce qui serait bon pour les Israéliens ou pour les Palestiniens, non pas dans l’absolu, mais en fonction du contexte ». Il propose donc à Israël d’accorder aux Palestiniens vivant dans les territoires occupés des droits civiques… mais non politiques. L’objectif est le désenclavement : « Circuler librement, travailler et habiter où ils veulent, avoir accès à des services communs : santé, éducation, sécurité, justice. »

Sa mise en place serait progressive, le temps que la confiance s’instaure. Et, dans l’éventualité de la transformation, par la suite, de l’Autorité palestinienne en État reconnu par l’Onu, Nusseibeh conçoit la cohabitation sur un même territoire de citoyens de nationalités différentes.

Cette perspective a notamment l’avantage, selon lui, de ne jamais remettre en cause, contrairement à la thèse de l’État commun, la « monochromie (juive) » de l’État israélien chère aux sionistes. Ce qui la rend évidemment inacceptable aux yeux de la grande majorité des Palestiniens…

Fédération jordano-palestinienne

Mais d’autres scénarios existent. Gilles Chenè­ve, ancien des services de renseignement français, part du même constat pour évoquer, dans un exercice de prospective, l’adossement de la Cisjordanie à la Jordanie et le rattachement de Gaza à l’Égypte (5).
Un retour, en quelque sorte, à la situation d’avant 1967 et la guerre des Six Jours. Un moyen d’évacuer le « problème palestinien vers l’extérieur ». C’est dans cette même optique que le Begin-Sadat Center for Strategic Studies (BESA), centre israélien d’études stratégiques, a imaginé, dans un document intitulé Alternatives régionales à la solution des deux États publié en 2010, la constitution d’une fédération jordano-palestinienne, à l’américaine, réunissant la Jordanie, la Cisjordanie et Gaza et où le pouvoir fédéral serait jordanien.

On peut cependant douter de l’enthousiasme jordanien – et a fortiori palestinien – face à ces deux dernières perspectives. Lors de l’offensive israélienne à Gaza, en janvier 2009, l’éventualité d’un rattachement d’une partie de la Cisjordanie à la Jordanie avait été soulevée, notamment par l’ancien diplomate américain John Bolton. Un responsable jordanien avait alors fait part des « risques que le royaume devienne un État de substitution pour les Palestiniens », lesquels sont déjà très présents dans le pays.

Chacun dans son État
« Le débat théorique sur l’État binational est passionnant, mais il ne figure pas – pas encore ? – à l’ordre du jour politique », estime quant à lui le journaliste Dominique Vidal, qui rejoint sur ce point Michel Warschawski.

Selon lui, les Palestiniens n’auraient aucune raison de renoncer à l’offensive pour faire reconnaître leur État à l’Onu. N’ont-ils pas déjà forcé la porte de l’Unesco, entrouvert ainsi celle des autres organisations onusiennes et rassemblé 166 voix contre 5 au Comité des Affaires sociales, humanitaires et culturelles de l’Assemblée générale ?

S’il souligne les atouts d’une solution binationale – « un bel idéal, enraciné de part et d’autre et susceptible de simplifier la solution de plusieurs des dossiers israélo-palestiniens, comme la question des frontières, de Jérusalem, des colonies ou du retour des réfugiés », Dominique Vidal constate que les deux peuples « tiennent à vivre chacun dans son État ».

Du moins au stade actuel. « Car, si l’Onu ne reconnaît pas l’État de Palestine ou si, l’ayant reconnu, ne fait pas ce qu’il faut pour imposer la nouvelle règle du jeu à Israël, alors effectivement les Palestiniens seront amenés à tirer les leçons de la bataille qu’ils mènent depuis 1974 pour arracher un mini-État et à envisager une alternative. »

Dominique Vidal place ses espoirs dans les bouleversements en cours : les mouvements révolutionnaires arabes, mais aussi le mouvement des Indignés israéliens ­­­, l’isolement d’Israël à l’Onu et la perspective d’une réunification du mouvement national palestinien…

Pour Olivier Danino, de l’Institut français d’analyse stratégique, la solution des deux États serait même « plus simple à appliquer aujourd’hui qu’en 1947 ». À l’instar de Dominique Vidal, ce chercheur n’exclut pas que, par la suite, les deux États, occupant un territoire représentant la moitié de la Bretagne, s’unissent, avec éventuellement la Jordanie, dans une sorte de fédéralisme ou de coopération. « Mais il faut, au préalable, que la confiance se rétablisse. »

Par Benjamin Seze

Source: temoignagechretien.fr

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