IRAN: LES CANDIDATURES A LA PRESIDENTIELLE 2013 REVELENT LA FRAGMENTATION DU REGIME

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L’ancien chef des services secrets Ali Fallahian.

Par Luc MICHEL

# EODE / International Elections Monitoring /

L’enregistrement des candidatures pour la présidentielle iranienne du 14 juin 2013 s’est clôturé ce samedi. « Après plusieurs mois d’incertitude quant à sa participation, l’ancien président a le soutien du guide suprême, Ali Khamenei. L’économie et le nucléaire sont au centre du scrutin », écrit Le Temps (Genève), qui souligne « les profondes divisions au cœur du pouvoir ».

LE REGIME DE LA REPUBLIQUE ISLAMIQUE

Quelques mots tout d’abord sur le régime iranien, instauré par l’ayatollah Khomeiny à la chute du Shah, après l’élimination par les forces islamiques de leurs rivaux marxistes, gauchistes et libéraux qui avaient tous participé à la révolution de 1979.

C’est une république islamique, où le pouvoir suprême est réservé à une minorité religieuse de type théocratique issue du clergé chiite (les sunnites ne connaissent pas ce type de clergé). Au sommet, le guide suprême, Khomeiny puis Ali Khamenei. Qui arbitre les différentes factions politiques rivales, au sein des forces islamiques et du parlement.

Une « Assemblée des experts » nomme et destitue le guide. Un « Conseil des gardiens de la constitution » assure le contrôle des processus constitutionnels. Un « Conseil de discernement » est la plus haute autorité d’arbitrage politique. Le président de la République n’est donc pas l’instance politique la plus haute de la République islamique.

Enfin l’appareil sécuritaire joue un rôle important. Les Pasdarans, les « gardiens de la révolution », armée politique islamique, forgée lors de la guerre Iran-Irak de 1980-88, font face à l’Armée classique, contrôlent les forces de sécurité et de police, ainsi que de larges secteurs de l’économie. Des milices populaires islamiques, les Bassadjis, tiennent la rue et assurent l’ordre moral islamique.

DES CANDIDATURES DE POIDS POUR UNE PRESIDENTIELLE 2013 TRES DISPUTEE

Le conservateur Saïd Jalili, chef du dossier nucléaire, et l’ex-président modéré Akbar Hachémi Rafsandjani se sont portés candidats ce samedi à la présidentielle du 14 juin en Iran, dont l’intérêt est relancé par l’entrée en lice de ces deux poids lourds.

Leurs candidatures, comme celles des nombreux autres prétendants à la succession de Mahmoud Ahmadinejad, devront encore être avalisées par le Conseil des gardiens de la constitution, au plus tard le 23 mai. Les deux hommes se sont inscrits au dernier jour d’enregistrement des candidatures.

M. Jalili, 47 ans, est depuis 2007 le secrétaire du Conseil suprême de la sécurité nationale. Il est aussi le représentant direct du Guide suprême Ali Khamenei dans le dialogue avec les grandes puissances qui tentent d’obtenir un meilleur contrôle international des activités nucléaires sensibles iraniennes. Connu pour sa fermeté dans les discussions avec le groupe 5+1 (Etats-Unis, France, Grande-Bretagne, Russie, Chine et Allemagne), il a été vice-ministre des Affaires étrangères, chargé de l’Europe et des Etats-Unis (2005-2007).

Ce vétéran de la guerre Iran-Irak (1980-88) qui a perdu une partie de sa jambe droite en 1986, a créé la surprise en présentant sa candidature. « Quel que soit le futur élu, il devra à la fois avoir la confiance totale du guide et être assez crédible aux yeux des Occidentaux pour peser dans les négociations sur le nucléaire, précise Le TEmps. Dans ce contexte, la candidature de Saeed Jalili ne surprend guère. Discret mais ferme, le secrétaire du Conseil national de sécurité est l’actuel négociateur avec les grandes puissances ».

En fin d’après-midi, Akbar Hachémi Rafsandjani, président de la République de 1989 à 1997, a signé le registre des candidatures à Téhéran. Les médias iraniens avaient rapporté les hésitations de ce modéré, âgé de 78 ans, et qui bénéficie du soutien du réformateur Mohammad Khatami, son successeur en 1997.

Son inscription s’est déroulée dans une ambiance électrique, alors qu’au même moment se présentait un proche collaborateur de M. Ahmadinejad, Esfandiar Rahim Mashaïe, accompagné par le président sortant.

M. Mashaïe est accusé de « déviationnisme » et de vouloir promouvoir le nationalisme iranien. Sa candidature pourrait ne pas être approuvée par le Conseil des gardiens, selon les observateurs. L’affaire révèle la fracture au sein du régime entre son aile conservatrice et son aile nationaliste, celle d’Ahmadinejad.

D’autres personnalités attendues sont entrées dans la course depuis l’ouverture des inscriptions mardi.

Dans le camp conservateur figurent Ali Akbar Velayati, chef de la diplomatie de 1981 à 97 et actuel conseiller pour les affaires internationales de l’ayatollah Khamenei, Mohammad Baqer Qalibaf, maire de Téhéran, Mohsen Rezaï, ex-commandant des Gardiens de la révolution, l’armée politique du régime, l’ancien chef des services secrets Ali Fallahian et Manouchehr Mottaki, ex-chef de la diplomatie.

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Le réformateur et « modéré » Hassan Rohani.

Dans le camp réformateur et modéré, Hassan Rohani, négociateur nucléaire sous la présidence Khatami, et un ancien vice-président de M. Khatami, Mohammad Reza Aref, se sont inscrits.

Parmi les conservateurs, divisés depuis l’ère Ahmadinejad, la Triple coalition a comme objectif de «restaurer la confiance entre le peuple et les autorités». Elle réunit l’actuel maire de Téhéran, Mohammad Qalibaf, le conseiller du guide sur les affaires internationales, Ali Akbar Velayati, et l’ancien président du parlement, Gholam Ali Haddad-Adel.

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La professeure d’université Soraya Malekzadeh.

Enfin une trentaine de femmes, dont Soraya Malekzadeh, sont venues défier les autorités. « Même si le pouvoir ne veut pas de nous, je viens montrer qu’on est quand même là », affirme Soraya Malekzadeh.

Le 23 mai, le Conseil des gardiens, chargé d’examiner l’éligibilité des candidats, publiera les noms de ceux autorisés à se lancer dans la course à la présidence.

Lors du dernier scrutin présidentiel en 2009, seulement quatre candidats avaient été habilités à faire campagne sur les 475 inscrits. Cette année, sur les 686 candidatures, les autorités ont dit vouloir en retenir sept ou huit.

RAFSANDJANI : LA TENTATION LIBERALE

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Rafsandjani.

Rafsandjani, qui continue de jouer un rôle clé dans la politique iranienne, est néanmoins devenu l’une des bêtes noires de l’aile dure du pouvoir après avoir publiquement relayé les « doutes » d’une partie de l’opinion sur la régularité de la réélection de M. Ahmadinejad en 2009 et avoir critiqué la répression de la contestation qui a suivi. « Ses mandats ont été marqués par un gros effort de reconstruction du pays et une relative ouverture à l’étranger, incluant des tentatives avortées de rapprochement avec les Etats-Unis », commente Reuters.  « Je suis venu pour servir, c’est le droit des gens de me choisir ou pas », a déclaré aux médias locaux M. Rafsandjani, qui dirige le « Conseil de discernement », la plus haute autorité d’arbitrage politique.

« Les profondes divisions au cœur du pouvoir et les sanctions internationales semblent avoir mis les autorités face à un véritable dilemme. Les principaux enjeux de cette élection sont les dossiers économique et nucléaire. Et le pragmatisme de Rafsandjani favorise le libéralisme économique et le dialogue avec les Etats-Unis », analyse Le Temps.

« Mais l’ancien président (de 1989 à 1997), pilier de la Révolution islamique, est opposé idéologiquement au symbole de l’autorité suprême du pays, le guide Ali Khamenei. Non seulement il préconise une réforme des fondements du système de la République islamique (qui supprimerait, entre autres, le rôle du guide). Mais il a publiquement contesté la réélection de Mahmoud Ahmadinejad en 2009 », ajoute Le Temps. Le paradoxe étant que Rafsandjani aujourd’hui reçoit à la fois et malgré cela le soutien politique du guide et celui du camp réformateur.

«Il y a quatre ans, j’ai voté pour [le réformateur Mir Hossein] Moussavi. Cette année, jusqu’à ce que Rafsandjani se présente, j’avais décidé de boycotter l’élection. Il ne me plaît pas forcément mais c’est un homme fort et je le vois capable de sauver le pays», affirme au Tempms Reza, 23 ans, étudiant en pétrochimie.

AHMADINEJAD FACE AUX CONSERVATEURS

« Mahmoud Ahmadinejad ne pouvant briguer un troisième mandat consécutif, le choix des candidats issus de son camp a des allures de provocation. Aux côtés d’Esfandiar Rahim-Mashaie, détesté par les ultraconservateurs, Ali Akbar Javanfekr se présente. Un temps bouc émissaire des luttes au cœur du pouvoir, ce dernier est le conseiller en communication du président », conclut Le Temps.

Selon la Constitution, Mahmoud Ahmadinejad ne peut briguer un 3e mandat successif.

Sa réélection en 2009 avait provoqué des manifestations de contestation contre le régime sans précédent en République islamique, qui avaient été réprimées. « Le président a aussi parfois eu des relations difficiles avec le Guide suprême et le Parlement » commente l’AFP.

Son successeur héritera d’une situation économique en nette détérioration en raison des sanctions occidentales liées au programme nucléaire de l’Iran accusé par les USA malgré ses dénégations de chercher à fabriquer l’arme atomique. L’inflation officielle a atteint plus de 30% sur un an et la baisse du pouvoir d’achat n’a pu être contenue par une politique d’aides directes.

La présidentielle de juin 2013, ses candidatures multiples et leurs oppositions, révèle donc les fractures du régime iranien. La politique comme la nature a horreur du vide. Les oppositions se sont donc cristallisées à l’intérieur même du régime islamique, à défaut de s’exprimer dans les rivalités des partis des régimes parlementaires de type occidental.

Luc MICHEL pour EODE Press Office

avec PCN-SPO – Reuters – AFP – Le Temps / 2013 05 12 /

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