«Gazoduc, Pipelines et Pipocratie», le conflit syrien analysé par René Dzagoyan

Du renversement de Mossadegh par la CIA et les Britanniques en 1953 à la chute de Saddam Hussein en 2003 par les mêmes, l’histoire nous a appris que les enjeux énergétiques n’étaient jamais étrangers aux changements de régime du Moyen-Orient. Pourtant, la presse internationale, particulièrement française, soustrait le conflit syrien à cette règle d’or. Par une heureuse exception, sous l’effet d’une pulsion humanitaire irrépressible, la Turquie et le Qatar, dûment soutenus par les pays occidentaux, au premier chef la France, y œuvreraient pour l’établissement de la démocratie sans aucune autre arrière-pensée que le bonheur des peuples. Que la Turquie soit aujourd’hui une prison à ciel ouvert pour les juristes et journalistes, que le Qatar ne soit rien d’autre qu’une autocratie féodale où la simple expression d’une pensée politique est un blasphème contre Dieu lui-même, n’induit aucun doute quant à l’humanisme de leur idéologie non plus qu’à la pureté de leurs intentions. Pourtant, le simple examen des données régionales suffit à resituer le conflit syrien dans le cadre dont il n’aurait jamais dû sortir : celui de la guerre pour l’énergie.
Revenons aux fondamentaux : face au tarissement progressif du pétrole, le seul carburant de substitution disponible en abondance est le gaz. Cette ressource est essentiellement située dans trois pays : La Russie, avec 45 000 trillions de m3 de réserves prouvées, soit environ 25% des réserves mondiales, l’Iran, 27 000 trillions , soit 15%, et le Qatar, 26 000 trillions, soit 15% aussi. A eux trois, ces géants du gaz contrôlent plus de la moitié de la production mondiale. Pour écouler ses stocks colossaux, la Russie ne manque pas de clients: ses systèmes de gazoducs courent du Tatarstan à la Bretagne et de la Chine à la Turquie, laquelle y puise 70% des 38 milliards de m3 nécessaires à son fonctionnement, le reste provenant en grande partie de l’Iran.
Or, vu la croissance de son industrie, Ankara prévoit pour 2025 une consommation de 80 à 90 milliards de m3, soit plus du double de ses besoins actuels. Où les trouver ? Les puiser dans le stock russe accroitrait sa dépendance vis-à-vis de l’empire des tsars, et grèverait illico son expansion régionale ; les soutirer de l’Iran aurait les mêmes effets, sans compter le mécontentement des Américains. Reste le Qatar. Mais voilà, entre Doha et Ankara, il n’y a pas l’ombre d’un gazoduc. Qu’à cela ne tienne !
En août 2009, le Sheikh qatari Al-Thani et Abdullah Gül s’accordaient sur la nécessité de tirer un gros tuyau entre Doha à Ankara. Deux passages possibles : par l’Irak, surtout le nord aux mains des Kurdes, option fortement déconseillé ; ou par la Syrie, dirigé par Bachar El-Assad. Ce dernier leur aurait sans doute volontiers cédé le passage, n’étaient les froncements de sourcils de son principal soutien militaire, économique et financier, Moscou, qui n’aurait guère apprécié que son protégé ouvre les vannes gazières à un de ses concurrents, le Qatar, pour alimenter un de ses principaux clients, la Turquie, et au-delà l’Europe par connexion au gazoduc européen Nabucco encore à naître. Oser solliciter Assad était donc sans conteste défier Moscou qui comptait bien tuer dans l’œuf le Nabucco en question, en terminant dare-dare le sien propre au nord de la Turquie, le South Stream. C’était aussi ignorer l’Iran, ce diable d’Etat qui, depuis Mossadegh, tient mordicus à contrôler son pétrole. Lui aussi est sur le point de serrer le dernier boulon de son gazoduc Iran-Irak-Syrie de 25 millions de m3/jour pour les mêmes destinations.
Coincé entre Poutine et Ahmadinéjad, tous deux bien décidés à garder le monopole des approvisionnements européens, le pauvre Bachar n’avait guère le choix que de refuser le passage au pipe-line rêvé par le couple turco-qatari. Le vilain petit canard ! Par son entêtement, voilà la Turquie et l’Europe contraintes malgré elles de rester dépendantes de la seule Russie, ou pire encore, de l’Iran. Un dirigeant, tout syrien soit-il, qui contraint l’Europe à mendier son énergie à ces deux Etats si réticents à nos valeurs éternelles, ne peut être qu’un mauvais démocrate. Et s’il persiste dans ses funestes alliances, il ne peut être qu’un horrible tyran. Et quand on a ne serait-ce qu’un zeste de moralité, un horrible tyran ne mérite que d’être flétri et renversé. CQFD.
Que les autorités françaises, en dépit du contrôle patent de l’armée d’opposition par les fanatiques islamistes, en dépit de la présence désormais avéré de militaires turcs dans l’encadrement de la rébellion, en dépit des exactions assumées des minorités religieuses, accréditent auprès de l’opinion la fable d’une lutte du peuple syrien pour sa liberté, ne peut se comprendre que par les intérêts liés de longue date de la France et du Qatar. Le pétrolier Total, présent au Qatar depuis 1936, est un des principaux opérateurs dans l’exploitation des ressources qataris, tandis que le Qatar, troisième actionnaire de Total, détient près de 17% de Vivendi, près de 13% du Groupe Lagardère, 5% de Véolia, sans parler d’autres petites sucreries telles que le PSG. Défendre les intérêts du Qatar, c’est défendre les intérêts de la France et inversement. La chanson est connue, serinée à loisir par Mme Vallaud-Belkacem, porte-parole du gouvernement.
Mais le danger n’est plus dans cette politique où l’on est prêt à vendre la France à l’encan au nom des intérêts croisés, car cela est désormais un fait. Il est dans cette idée que la France et l’Europe ont d’elles-mêmes et de leur rôle auprès des peuples qui n’attendent d’elles qu’une étincelle de vertu. A vouloir remplacer la force des valeurs par celle des pipe-lines, nos démocraties risquent tout simplement de devenir de tristes pipocraties.
(1 trillion= 1 millier de millions)
René Dzagoyan
www.pacainfoeco.com/actune/2013/janv_2013/130124.rene_dzagoyan.php
Image: http://commons.wikimedia.org/wiki/File%3AOil_and_Gas_Infrastructure_Persian_Gulf_(large).gif Par Energy Information Administration [Public domain ou Public domain], via Wikimedia Commons

Source:wikileaksactu

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