Françafrique -Qui n’a pas financé sa campagne électorale grâce à Omar Bongo?

Il y a deux façons d’éclairer les coulisses de la Françafrique : parler d’un système ou évoquer des anecdotes. Le scandale des Biens Mal Acquis (dites BMA pour faire initié) de Xavier Harel et Thomas Hofnung (éditions La Découverte), ne choisit pas. Et c’est plutôt heureux.
Première surprise de cette enquête, qui reprend en grande partie le travail des policiers et des juges partis sur les traces de la fortune de trois dictateurs africains (Bongo, Sassou et Obiang), l’étonnante impunité avec laquelle ils ont investi en France leur bonne « fortune ».
A ce stade, on a oublié les chiffres des sommes détournées par ces potentats. Mais elles sont à évaluer en centaines de millions d’euros. Un exemple : la réfection du Palais du bord de mer à Libreville (Gabon) avec du marbre de Carrare a coûté 14% du budget annuel du pays. Ou encore l’un des neuf bolides saisis avenue Foch dans le garage du fils Obiang (Téodorin de son prénom), la Bugatti Veyron, est juste la voiture la plus chère du monde : un million d’euros pièce.

Des costumes pour 40 années de Smic
Commençons par les anecdotes. Denis Sassou N’Guesso, président en exercice du Congo Brazzaville, est dingue de fringues. Son addiction lui vaut d’être surnommé le « président Cardin » depuis les années 70 (pour mémoire, il était soi-disant marxiste à cette époque).
En 2010, il a acheté 91 costumes dans la boutique de Pape Ibrahima N’diaye, avenue Rapp, pour 276 000 euros, après avoir choisi 48 chemises pour 24 000 euros. En tout, Tracfin (la cellule anti-blanchiment de Bercy) a relevé en un an un total de 652 000 euros d’achats chez le couturier, « plus de 40 années de Smic » soulignent les auteurs.
Détails piquants : ces achats proviennent de fonds déposés pour partie dans une banque de San Marin, un paradis fiscal italien, elle-même alimentée par des comptes bancaires contrôlés par une société off-shore domiciliée sur l’île Maurice. Une autre partie de l’addition a été réglée par la SCI Etoile, une société civile immobilière qui détient les avoirs du clan congolais en France. Personne n’a osé questionner le chef d’Etat sur l’origine de ces fonds et ces montages bien sophistiqués.

Une cinquantaine d’enfants à loger
Autre cas emblématique, celui de la famille (très) nombreuse de feu El Hadj Omar Bongo Ondinba. Le président gabonais était réputé pour ses conquêtes. La rumeur lui prêtait jusqu’à 120 enfants. En réalité, écrivent les auteurs :
« Il a reconnu dans son testament cinquante-trois enfants de trente-deux femmes différentes. Omar Bongo collectionnait les relations extraconjugales, mais il a eu la grandeur d’âme de reconnaître le fruit de ses amours passagères. »
Grandeur d’âme donc, et de portefeuille, puisque cette cinquantaine d’enfants Bongo reconnus ont été éduqués en France, sous l’égide d’un précepteur que « Papa » Bongo appelait presque tous les soirs. Eduqués et… logés aux frais de la République gabonaise. Appartements, hôtels particuliers, immeubles entiers « occupés par roulement », rien ne manque à la panoplie de la famille Bongo.

Les quatre étapes de plus belle la vie
Derrière ces récits de la vie des « Rich and famous » qui prêtent parfois à sourire, l’enquête sur les BMA met en évidence un vrai dysfonctionnement de notre système. Car sans l’assistance de banques, de fiscalistes, de traders, d’avocats et d’hommes de paille, ce mode de vie ne pourrait avoir cours.
Quel que soit le pays ou le dictateur, le schéma des détournements de fonds publics est identique :
– Première étape : conquérir et conserver les postes de décideurs au sein de l’Etat. Ministre du Pétrole, ministre des Forêts, directeur de cabinet du président ou chef d’Etat : tous les postes-clés sont squattés par le clan.
– Deuxième étape : faire dériver une partie de la manne issue de l’exploitation des matières premières. Le bois dans le cas de la Guinée équatoriale, le pétrole au Congo et au Gabon. En général, une société de trading se voit accorder une cargaison à vil prix (en-dessous du marché), qu’elle revend ensuite au prix fort. La différence va dans les poches du propriétaire.
– Troisième étape : mettre ses économies à l’abri. Certaines banques françaises s’y prêtent de bonne grâce : BNP Paribas, Société Générale, Natixis. Les banques suisses ont longtemps été un havre de paix. Et la dernière mode consiste à trouver refuge à Hong-Kong ou Singapour, réputés plus sûres et discrètes que leurs homologues.
– Quatrième étape : multiplier les écrans (comptes off-shore, montage en poupée russe, SCI… etc) pour être certain que la justice ne pourra jamais remonter le fil de vos menus paiements, car ces gens là ont tout de même de gros besoins.
Une fois ces conditions remplies, à vous plus belle vie version VIP international. Voyages, villas, jets et fanfreluches en tout genre. Evidemment, cela se passe plutôt à Paris, Londres, New York et Los Angeles qu’à Niamey, Verzon ou Novosibirsk. Donc, ça coûte cher. Très cher.

« Omar Bongo a financé la campagne du candidat Sarkozy en 2007 »
Question : pourquoi toutes les autorités de nos excellents régimes démocratiques se taisent ? Car le moins que l’on puisse dire, à voir le manque d’enthousiasme du parquet à poursuivre les receleurs de ces détournements de fonds, c’est que personne ne manifeste un grand zèle à réguler ces excès.
Réponse : parce qu’on les tient. Des multiples témoignages qui ont fleuri ces derniers mois sur l’activité des porteurs de valise entre l’Afrique et la France, on en retiendra deux. Commençons par celui de Mike Jocktane, l’ancien directeur adjoint du cabinet du président Bongo. Aujourd’hui exilé en France, il affirme :
« Omar Bongo a contribué au financement de la campagne présidentielle de 2007 du candidat Nicolas Sarkozy. »
Ces pratiques, jurait pourtant l’avocat Robert Bourgi dans un entretien au JDD, avaient disparu sous le règne de l’actuel chef d’Etat français. Et l’ancien fonctionnaire gabonais poursuit :
« Le président défunt Omar Bongo était très généreux avec les dirigeants français. Mais cet argent ne servait pas uniquement à financer des campagnes électorales. Une part importante de ces dons a fini dans les poches des bénéficiaires. Il ne faut pas se faire d’illusions, il y a eu beaucoup d’enrichissement personnel. »
Enfin Mike Jocktane éclaire d’un jour particulier ces remises de liquidités. Elles seraient aussi l’occasion d’un chantage très efficace :
« Les remises de mallettes effectuées dans le bureau du président étaient filmées par des caméras cachées. Tout était enregistré sur vidéo. Certains habitués ne doivent pas dormir tranquille en ce moment… »
Ces déclarations ont été abondamment citées par les médias lors de la sortie du livre, le jeudi 24 novembre et puis… plus rien. En poursuivant la lecture jusqu’au chapitre 13, les lecteurs pourront découvrir des propos étonnants de Roland Dumas qui, malheureusement, n’ont pas eu le même retentissement.

François Bayrou et les autres
L’ancien ministre des Affaires étrangères de François Mitterrand, ex-avocat et consultant d’Omar Bongo qui le qualifiait de « véritable ami », Roland Dumas fut aussi président du Conseil constitutionnel. Cet homme d’expérience confirme la pratique des « valises » :
« Bien sûr qu’il y a des financements d’hommes politiques français par des chefs d’Etat africains. Personne ne veut le reconnaître, mais c’est un secret de polichinelle. Je n’ai pas personnellement véhiculé ou transporté d’argent pour le compte de chefs d’Etat africains. Il y avait dans l’entourage d’Omar Bongo des personnes chargées de ces missions confidentielles à la veille des élections. (…) Ces financements intervenaient avant les élections. Ils avaient pour objectif d’entretenir de bonnes relations avec la classe politique française et ses futurs chefs d’Etat. »
Tous les chefs d’Etat ? Et bien oui, concluent les auteurs, tous.
Pour le name dropping, les plus pressés iront directement page 169. Où l’on retrouve une belle brochette d’impétrants, de droite, de gauche et des extrêmes. Il n’y a que François Bayrou pour prétendre avoir refusé les mallettes qu’on lui proposait.
D.S.
Le blog de Benoit Collombat et David Servenay
Source:http://blogs.lesinrocks.com/enquetes/2011/12/05/qui-na-pas-finance-sa-campagne-electorale-grace-a-omar-bongo/

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