Françafrique : «La chape de plomb se fissure»

ENTRETIEN – Journaliste à Libération, spécialisé notamment sur les questions africaines, Thomas Hofnung revient sur les déclarations de Mike Jocktane dans son livre Le scandale des biens mal acquis. Enquête sur les milliards volés de la Françafrique, qu’il a cosigné avec le journaliste Xavier Harel.
TC : Dans quelles conditions avez-vous recueilli le témoignage de Mike Jocktane ?
Thomas Hofnung : Xavier Harel l’avait rencontré lors d’un voyage d’André Mba Obame, l’ancien ministre de l’Intérieur d’Omar Bongo, qui était alors très proche de l’actuel président Ali Bongo, à tel point qu’ils étaient considérés comme des frères. Quand Omar Bongo est décédé, et qu’Ali Bongo a pris le pouvoir, leur amitié a volé en éclat. Mba Obame est désormais dans l’opposition radicale à Ali Bongo. Mike Jocktane a pris fait et cause pour lui. Lors de l’une de ses visites à Paris à l’automne, nous voulions le faire réagir sur les déclarations de Robert Bourgi. Notre idée était de faire parler des gens de l’ancien système sur ces révélations. La dimension précieuse du témoignage de Mike Jocktane est qu’il est capable d’en parler ouvertement. En effet, si beaucoup de gens, parmi les initiés, en parlent en petit comité, il n’y a plus grand monde pour le faire officiellement…
Dans votre livre (1), vous soulignez que dans cette opacité générale Robert Bourgi avait fait d’une certaine manière un premier « coming out »…
Oui, nous avons l’impression que la chape de plomb se fissure. Aux débuts des années 2000, il y avait déjà eu le procès Elf, dont l’ancien PDG, Loïk Le Floch-Prigent, avait évoqué des systèmes de financement occultes. Mais sur l’histoire de mallettes de dirigeants africains en direction de Paris, ce n’est que très récemment que les langues se sont déliées : en 2009, lors de la mort d’Omar Bongo, Giscard d’Estaing avait reproché à l’ancien dirigeant gabonais d’avoir financé son concurrent Jacques Chirac dans les années 1970. Et lors des révélations de Bourgi, nous avons également rencontré Roland Dumas, ancien ministre des Affaires étrangères, qui nous a expliqué qu’il lui paraissait très vraisemblable que ce type de financements ait continué après l’élection de Nicolas Sarkozy. Bien sûr, ce ne sont que des témoignages verbaux, il n’y a pas de preuves matérielles. Il faut être prudent. À Libreville, plusieurs sources nous ont signifié que c’était un « secret de Polichinelle ». Une cho¬se est sûre : il y a de plus en plus de témoignages qui convergent tous vers la même conclusion.

Mais Mike Jocktane explique que des échanges de valises ont été filmés…
Oui, il va extrêmement loin dans son témoignage. Il dit qu’il y avait des caméras cachées dans le bureau d’Omar Bongo, et soutient qu’il y aurait des vidéos montrant des remises de valises à des responsables français. L’étape décisive serait que ces films, s’ils existent, soient montrés. Les juges munis de commissions rogatoires pourraient peut-être avoir accès à ces films dans le cadre de l’enquête des « bien mal acquis ».
(1) Xavier Harel, Thomas Hofnung, Le scandale des biens mal acquis. Enquête sur les milliards volés de la Françafrique. Éditions La Découverte, novembre 2011.
Marc Endeweld

Source: temoignagechretien.fr

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *