«Fin de l’Occident, naissance du monde»: Une approche différente, loin des formatages marchands et des pensées uniques

lauze_9782021084634« Fin de l’Occident, naissance du monde » d’Hervé Kempf (ed du Seuil) un ouvrage important  qui dresse un tableau, parfois discutable mais riche, d’évolutions historiques anciennes, récentes et actuelles. Il soulève des problèmes de fond qui se révèlent, qu’on le veuille ou non, incontournables dans le monde d’aujourd’hui. Qui veut exercer une action critique ne peut manquer d’en tenir compte…

L’Occident une notion ambigüe

L’auteur évoque la notion «d’Occident», imprécise, ambiguë et finalement négative, puisqu’elle rassemble en un seul ensemble parfaitement artificiel des zones géopolitiques objectivement rivales, en l’occurrence les Etats-Unis et l’Europe. Il en prédit la « fin », ce qui ne peut que réjouir tout citoyen actif soucieux de l’indépendance de notre civilisation.

Simultanément, il parle de la «naissance du monde…». Veut-il dire par là que la « fin de l’Occident » va donner naissance à une Terre unifiée, vieux rêve universaliste négateur du politique, porté de nos jours avec l’efficacité que l’on sait par le système marchand et libéral ?

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Hervé Kempf

C’est malheureusement le cas, conformément aux dogmes de « l’altermondialisme » auxquels se réfère l’auteur. Se rend-il compte qu’il se place ainsi en parfaite contradiction avec les critiques –certainement sincères- qu’il adresse au néo-libéralisme mondialisé ? Voit-il qu’il nie ainsi toute possibilité démocratique, celle-ci ne pouvant vivre qu’au travers de peuples distincts, politiquement organisés de manière autonome, comme l’analysait déjà en son temps Jean-Jacques Rousseau.

Une analyse intéressante

L’un des premiers « coups de projecteur » que va donner l’auteur concerne ce qu’il nomme lui-même « la grande convergence », c’est-à-dire la montée en puissance des nouveaux acteurs mondiaux, particulièrement asiatiques, qui bouleversent actuellement l’équilibre du monde. L’expression qu’il a choisie pour qualifier ce phénomène marque le contraste avec ce que fut la phase historique précédente (« la grande divergence ») par laquelle l’Europe des temps modernes, suivie plus tard par les Etats-Unis, avait creusé un écart techno-scientifique décisif par rapport aux autres civilisations, restées « traditionnelles ». C’est ce rapprochement actuel, voire même cette inversion des poids respectifs qu’il évoque.  Nous retrouvons là, bien des débats du présent sur le «déclin», la nécessité du « redressement » et l’aspect potentiellement conflictuel que porte en elle cette situation.
L’Occident, une notion fluctuante

Nous avons ici –et cela est fondamental- à confronter la vision classique des rapports de force géopolitiques entre puissances rivales (rendre son influence à l’Europe dans un monde multipolaire, créer de la « croissance ») avec l’irruption de la problématique écologique qui brouille les cartes habituelles : qui peut négliger le dérèglement climatique ou le fait que la « croissance » si souvent exaltée n’est pas extensible indéfiniment ? Ce sont là des éléments contradictoires qui accroissent les incertitudes présentes et futures…

Des alliances imprévues

Des alliances imprévues, prédit Hervé Kempf, peuvent se nouer autour d’intérêts comparables de peuples. L’auteur va décrire la lutte pour « l’espace écologique », qui se concrétise par les rivalités autour des matières premières, tant pour leur importation que pour le contrôle des zones d’où elles proviennent, mais également par l’étonnant mouvement d’achat de grandes surfaces agricoles par des pays limités en superficie ou surexploitant déjà leurs propres richesses terriennes, ainsi que par l’appropriation des ressources minérales océaniques. Il décrit de manière intéressante le potentiel de l’Europe, caractérisé par sa réelle sensibilité aux enjeux environnementaux et les décisions positives qu’elle sait prendre en ce domaine, ainsi que par le fait qu’elle se révèle moins gaspilleuse d’énergie, eu égard à sa puissance économique, que ses principaux rivaux.
Des pays émergents 

Hervé Kempf reprend avec clarté, le déroulement de ce qu’il est convenu d’appeler la « crise », ce déséquilibre financier, puis global, qui affaiblit notre monde depuis quelques années. Il la resitue, à juste titre , dans une action délibérée de bouleversement des rapports de force économiques et sociaux menée par le néo-libéralisme, dans le but précis de déstructurer méthodiquement les acquis sociaux et les contrepoids au pouvoir pur de l’argent.

C’est dans ce cadre qu’il faut apprécier les orientations visant, cette fois sur une plus longue durée, à un maximum de libéralisation financière, accompagnée du recours à la main d’œuvre immigrée, logiquement suivie des délocalisations systématiques, des mises en concurrence des systèmes sociaux et fiscaux et de toutes les évolutions lourdes que nous connaissons bien.

Cette tendance à l’inévitable appauvrissement des populations européennes et nord-américaines est artificiellement compensée par le recours à l’endettement que l’on reconnaîtra parmi les causes proches des déséquilibres plus récents dont nous avons du mal à sortir…

Une opposition totale au système

Kempf va terminer son ouvrage par la problématique de la réduction de la consommation, qu’il appelle « organiser la sobriété » et que d’autres nommeront « décroissance ». Nul ne peut se dispenser d’une réflexion –même critique- à ce sujet. C’est, au sens propre, la seule position authentiquement révolutionnaire, en opposition totale au Système dans son ensemble. Simultanément, il serait irréaliste d’imaginer qu’elle puisse être mise en œuvre par un processus normal de décision, qu’il soit démocratique ou autoritaire. Seule une crise grave pourrait l’imposer. Nous avons à nous interroger, par-delà toute appartenance idéologique de « gauche » ou de « droite » (que veulent dire encore ces dénominations, en ce début du XXIè siècle ?) sur les dimensions que revêtirait une telle situation, les difficultés, voire les drames, qu’elle génèrerait, et les opportunités positives qu’elle offrirait (une nouvelle forme de « traditionalisme » solidaire difficile à imaginer aujourd’hui ?)

Hervé Kempf, lui, en reste ici à des positions très moralisantes, ou classiquement « altermondialistes», dont on peut penser qu’elles ne correspondent déjà plus aux pistes audacieuses qu’il a pu ouvrir. Reprenons, avec lui, mais aussi contre lui, les voies qu’il nous invite à explorer !

Olivier LAUZE
le 21/03/2013

Source:metamag

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