Europe: le temps de la nostalgie se termine

Par Michel Koutouzis

Déjà sous la tutelle idéologique allemande (si l’on peut appeler idéologie cette fascination bornée des règles imposées par le marché), l’Union Européenne plaçait en Italie un premier ministre à sa convenance qui mènera, bien entendu, la politique voulue, non pas par les économistes de renom, fussent-ils adeptes des règles d’orthodoxie prônée par la Goldman Sachs (qui elle, n’en tient aucune), mais tout simplement par le cartel orchestré par Berlin et qui voudrait que l’ensemble des pays européens paie pour la retraite de sa population vieillissante, s’acquittant en passant de son tribut au marché.

Les technocrates insignifiants de la Commission, que le grand argentier allemand mène à la baguette, avec les délices des cours très dix-huitième, s’enlisent dans l’erreur, autistes aussi bien du cri des peuples européens, que de la plupart des économistes qui, les uns après les autres, se tirent les cheveux face à une catastrophe annoncée puis matérialisée.

L’OCDE le constate lui aussi, et se permet même d’énumérer les résultats « décevants » de cette politique, sans chercher à savoir si cette avalanche de si mauvais résultats ne fait pas après tout l’affaire de quelques uns. Cette politique dite de rigueur va contre toutes les règles de macro-économie, ne serait-ce que du fait que la fameuse croissance est en déclin permanent en Europe depuis trente ans. Quant à la dette, aussi bien souveraine que des ménages, elle est désormais la seule vache à lait que le marché traie de manière impudique, cherchant non plus à investir mais à la gonfler par des tours de passe-passe qui en d’autres temps tomberaient sous les lois définissant l’usure, l’escroquerie, l’abus de biens sociaux, voire le vol pur et simple.

Ne revenons pas sur cette « incohérence » du capitalisme financier qui n’existe plus que comme un souteneur inique vendant de la « protection » pour tout ce qui fonctionne et un prédateur-maître chanteur pour tous ceux qu’il a amené à l’impasse. Après tout, le marché fait son travail, il prend l’argent là ou il le trouve, à la manière qu’il le désire et réagit négativement chaque fois qu’une élection s’annonce contradictoire par rapport à son « laissez-faire, laissez-aller » ou contestant la logique qui consiste à baisser, quel que soit le prix pour les peuples, celui du travail.

Voilà, pour faire court, la toile de fond de cette révolution réactionnaire, qui vise à la paupérisation des Etats et la déchéance des peuples, au seul profit de solutions issues de la « logique du marché ». Au sein de ce décor imposé, les partis politiques « intégrés » ne jouent qu’un rôle limité, à la frange, un peu plus de « social », un peu moins de « rigueur », un zeste de « santé », une pincée de « politique industrielle » ou de « relance », et dès qu’ils s’affirment autrement, mettant en avant un refus radical de la politique européenne telle qu’elle est menée ou une démocratisation des mœurs politiques, du « tout finance », ou exige une restructuration de l’Europe elle-même avec plus de démocratie et moins de technostructure, ils sont considérés comme populistes, extrémistes, voire incohérents et inconséquents. Il est en effet impossible aujourd’hui d’exiger l’évidence sans être accusé de dérive fascisante ou gauchiste, comme si le noyau de la pensée politique et/ou économique s’était rétréci au point d’en exclure tout effort d’analyse, de critique, d’action qui répondrait aux attentes et aux angoisses de la majorité des citoyens. Comme si la politique n’était pas cela, n’était pas que cela.

Le président Hollande s’est fait élire en déclamant : l’ennemi, c’est la finance. Berlusconi fustige Monti en déclarant qu’il impose une rigueur, elle-même imposée par l’Europe. Monti lui-même susurre (puis se rétracte) qu’un gouvernement du Parti Démocrate « déplairait » à Mme Merkel. La Commission, après le séisme électoral italien s’attend à ce que le gouvernement élu de ce pays « tienne ses engagements », tandis que tout le débat politique durant les élections était là. A quoi donc serviraient les élections ? Pourquoi la politique européenne, qui régit le quotidien des peuples serait intouchable, non critiquable, contestable ? Tout simplement par ce que l’Union Européenne se conçoit comme une infrastructure technocratique, tournant le dos aux lois les plus élémentaires de la démocratie. Et puisque on laisse faire, elle a fini par croire que la démocratie était un luxe que les peuples européens ne peuvent plus se payer.

Cette ribambelle de technocrates cooptés ou non élus se « croit » démocratique et pire, ne conçoit le modèle démocratique et ses composants que comme un rapport de forces entre les nantis bien pensants qui décident et les autres, qui n’ont qu’à subir les choix qu’elle impose. D’une certaine manière, nous sommes spectateurs d’une exportation du modèle de gouvernance de l’UE vers ses Etats-membres. Or, cette politique, largement entérinée par les soi-disant élites de la gouvernance des Etats, qu’ils soient de « droite » ou de « gauche » produit de l’anti-discours, crée des structures radicalisées de contestation, et en fin de compte produit un chaos salutaire.

Il y a en effet une autre grille de lecture pour analyser ce vent d’entropie qui souffle sur l’Europe. Pour faire simple, tous les gouvernements qui courbent l’échine aux diktats du marché et de l’UE perdent les élections et surtout leur crédibilité. Ceux qui les remplacent, s’ils suivent la même politique sont (ou seront) balayés à leur tour. Et les partis contestataires bloquent d’ores et déjà cette machine à produire du vide, se posent en alternative et attendent leur tour. Le chômage, la baisse tendancielle des investissements, la marginalisation du petit et moyen commerce, la paupérisation de l’Etat et de ses services, essentiels à la perpétuation du lien social et du vivre ensemble ne sont pas uniquement des chiffres sur des grilles comptables. Et cette réalité vécue par le grand nombre, exacerbée par une politique fondamentalement injuste – voire inique -, accuse toute structure qui s’en accommode.

Au lieu de se dire que la Bulgarie, la Grèce, l’Italie, le Portugal « deviennent ingouvernables » pourquoi ne pas se dire que l’UE qui a placé leurs gouvernements par des tours de passe-passe antidémocratiques, à coups de chantages et de faits accomplis « gouverne mal » ? Si le président Hollande se réjouit qu’un pur et dur du marché, estampillé à droite vient de gagner les élections à Chypre il doit comprendre que lui aussi, l’a été pour la même raison : il a fait croire qu’il s’opposerait à la crise par la relance, qu’il négocierait « autrement » la dette, qu’il changerait la machine infernale du tandem finance mondialisée/ technostructure inféodée aux intérêts allemands. Et puisqu’il ne l’a pas fait, son temps est compté.

Les citoyens européens sont en train de comprendre qu’il ne suffit pas « d’être » (de droite, de gauche, du centre ou d’ailleurs). Il faut « faire », en adéquation avec les désirs des peuples et leurs aspirations. Pepe Grillo a massivement été choisi par les jeunes diplômés et chômeurs, des spécialistes de l’informatique, des utilisateurs des réseaux sociaux, qui n’ont rien de fasciste. Bien au contraire : la représentation parlementaire de ce parti est désormais la plus jeune, la plus insérée dans la vie active, la plus représentative de la société, la moins intéressée par les magouilles et les compromissions traditionnelles du monde politique italien.

Ce parti n’a d’extrémiste que sa volonté de ne plus se compromettre avec les fossoyeurs de la société italienne et de son peuple. Tout n’est pas idéal, loin s’en faut. Mais la genèse l’était-elle ? Fédérer les mécontentements n’a jamais été chose facile, les cristalliser en tant que force autonome encore moins. Mais, comme partout ailleurs en Europe, ce qui est en train de se produire constitue déjà une avancée : on ne peut plus faire comme si de rien n’était, la contestation polymorphe des indignés et des 99% peut bloquer les institutions, peut perturber le train-train des parlements dociles, peut opposer une vraie crise – un jugement -, à la « crise permanente » que l’on nous fourgue pour faire accepter n’inacceptable.

Le temps de la nostalgie est terminé. Des illusions intégrées aussi. Avanti !

Michel Koutouzis

Source:globalpresse.wordpress

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