# EODE / International Elections Monitoring / IRAN: UNE PRESIDENTIELLE 2013 SOUS CONTROLE

Luc MICHEL

luc1

Photo : Akbar Hachémi Rafsandjani avec Ali Khamenei.

Coup de tonnerre politique à Téhéran. Deux des principaux candidats à l’élection présidentielle iranienne, « les candidats les plus menaçants pour le guide suprême Ali Khamenei » selon l’analyse du Temps (Genève), Akbar Hachémi Rafsandjani – chef de file des réformateurs libéraux – et Esfandiar Rahim Mashaïe – représentant la faction nationaliste radicale des conservateurs -, n’ont pas été autorisés mardi à participer au scrutin du 14 juin qui devrait voir triompher un fidèle du régime.

M. Rafsandjani, un ex-président (1989 à 1997) âgé de 78 ans, ne fait pas partie de la liste de huit noms retenus par le Conseil des gardiens de la constitution, chargé de valider les candidatures parmi 686 personnalités enregistrées, et annoncée à la télévision lors du journal du soir.

Esfandiar Rahim Mashaïe, un proche du président sortant Mahmoud Ahmadinejad, a également été disqualifié, a ajouté la télévision, sans préciser les raisons de ces évictions.

On notera que l’élimination des poids lourds a fait passer l’élimination de tous les autres candidats – 686 dont une trentaine de femmes ! – sous silence total des médias occidentaux.

Lors du dernier scrutin présidentiel en 2009, seulement quatre candidats avaient déjà été habilités à faire campagne sur les 475 inscrits.

LE CONSEIL DES GARDIENS DE LA CONSTITUTION, ORGANE DE SUPERVISION DES ELECTIONS CONTROLE PAR LES CONSERVATEURS RELIGIEUX

Rappelons que le régime de Téhéran n’est pas une démocratie parlementaire, de type occidental, mais une République islamique théocratique, où la réalité du pouvoir, en dernière instance, appartient à une minorité religieuse. Des analystes parlent de « mollahcratie ».

La correspondante du Temps (Genève) à Téhéran éclaire cet aspect des institutions iraniennes : « Le Conseil des gardiens de la Constitution (ou Conseil de surveillance) est chargé de présélectionner les candidats habilités à faire campagne. Cet organe est composé de 12 personnes, dont six théologiens élus par le guide suprême Ali Khamenei. Les six autres sont des juristes élus par le parlement. La particularité réside dans le fait que c’est le premier groupe qui a le dernier mot ».

La loi ne prévoit pas d’instance d’appel pour contester les décisions du Conseil des gardiens, équivalent du Conseil constitutionnel, mais l’ayatollah Khamenei peut lui demander de réexaminer un dossier.

Le Guide suprême de la République islamique, l’ayatollah Ali Khamenei, est donc le seul habilité à désavouer le Conseil des gardiens de la constitution, organe de supervision des élections contrôlé par les conservateurs religieux.

En 2005, l’ayatollah Khamenei était intervenu pour repêcher deux candidats réformateurs.

Sur son site internet, Ali Khamenei a déjà indiqué que la disqualification de certains candidats n’était pas due à leur «incompétence» et qu’une «raison valable» justifiait leur exclusion. Mais il n’a pas précisé laquelle.

LE GUIDE SUPREME ET LES ULTRACONSERVATEURS VERROUILLENT

Rafsandjani et Mashaïe écartés, « la présidentielle est offerte aux conservateurs » selon l’AFP.

« Depuis une semaine, les sorties médiatiques et les discours évasifs du Conseil des gardiens de la Constitution semblaient déjà vouloir préparer l’opinion, précise Le Temps (…) Le potentiel populaire de ces deux personnalités et leur position de challenger face à l’establishment ont eu raison de leur candidature ».

Rafsandjani et Mashaïe sont, pour des raisons bien différentes, les bêtes noires des responsables ultraconservateurs, qui réclamaient leur éviction depuis l’enregistrement de leur candidature le 11 mai.

Ils reprochent notamment à M. Rafsandjani son soutien aux manifestations après la réélection controversée de Mahmoud Ahmadinejad en juin 2009. Ses deux mandats, marqués par la reconstruction du pays après la guerre Iran-Irak et une relative ouverture vers l’Occident et les USA, ses positions libérales en économie, « en faisaient le candidat « par procuration » des réformateurs », selon un diplomate occidental cité par l’AFP.

Esfandiar Rahim Mashaïe, nationaliste radical – une des factions conservatrices opposées aujourd’hui aux autres – est pour sa part « jugé trop éloigné de la ligne défendue par le Guide. Il paie aussi sa proximité avec le président Ahmadinejad, durement critiqué par les conservateurs lors de son second mandat ».

La victoire devrait donc se jouer entre les candidats conservateurs. L’ex-chef de la diplomatie (1981-97) Ali Akbar Velayati, le maire de Téhéran Mohammad Bagher Ghalibaf et l’ancien président du Parlement Gholam Ali Haddad-Adel, sont en lice mais ils ont formé une coalition qui comporte un accord de désistement.

Parmi les autres heureux « élus », l’actuel secrétaire du Conseil suprême de la sécurité nationale et négociateur en chef du dossier nucléaire, Saïd Jalili, a le soutien des ultraconservateurs. Mohsen Rezaï, ancien responsable des Gardiens de la révolution, les Pasdarans, armée d’élite du régime et état dans l’état, avait déjà été candidat en 2009.

La liste est complétée par les conservateurs modérés Hassan Rohani, négociateur du dossier nucléaire de Téhéran sous la présidence du réformateur Mohammad Khatami (1997-2005) et Mohammad Gharazi, ancien ministre de M. Rafsandjani.

Les réformateurs n’auront qu’un prétendant de second rang, et donc non dangereux, Mohammad Reza Aref, ancien ministre des Télécommunications de M. Khatami. Sans grande envergure politique, il avait annoncé qu’il se désisterait en faveur de M. Rafsandjani si celui-ci était autorisé à concourir. L’ex-président modéré Akbar Hachémi Rafsandjani (1989-97) a fait savoir qu’il ne contesterait pas la décision des « Sages ».

Le camp réformateur apparaît très affaibli, quatre ans après les manifestations de grande ampleur contre la réélection de M. Ahmadinejad. Les deux candidats réformateurs, Mir Hossein Moussavi et Mehdi Karoubi, avaient dénoncé des fraudes massives lors du scrutin. Ils se trouvent aujourd’hui en résidence surveillée.

La campagne électorale débutera officiellement vendredi, pour se terminer le 13 juin. Elle devrait être dominée par la crise économique provoquée par le régime de sanctions mises en place par les grandes puissances. Celles-ci soupçonnent le programme nucléaire iranien de cacher un volet militaire, ce que nie Téhéran.

AHMADINEJAD ET LES RADICAUX SUR LA TOUCHE

Selon la Constitution, M. Ahmadinejad ne peut briguer un troisième mandat successif.

Le président iranien Mahmoud Ahmadinejad a vivement contesté ce mercredi l’exclusion de l’un de ses proches de la course à la présidentielle.

M. Ahmadinejad a affirmé qu’il en appellerait au guide suprême de la République islamique – seul recours dans le système théocratique iranien – pour repêcher Esfandiar Rahim Mashaïe, un de ses plus proches collaborateurs. Seul l’ayatollah Ali Khamenei peut en effet demander au Conseil des gardiens de la Constitution, instance chargée de valider les candidatures au scrutin, de réexaminer un dossier.

« Je considère M. Rahim Mashaïe comme un bon croyant, qualifié et utile pour le pays et je l’ai présenté comme candidat pour cela, mais il a été victime d’une injustice », a affirmé M. Ahmadinejad selon le site internet de la présidence. « Je vais suivre jusqu’au bout ce dossier, en faisant appel au Guide suprême », a-t-il ajouté. Le président, qui ne peut pas briguer un troisième mandat successif, n’ira toutefois pas jusqu’à la confrontation. Il a demandé à ses partisans d’être « patients », affirmant qu' »avec la présence du Guide suprême, il n’y aura pas de problème dans le pays ».

« Je considère ma disqualification comme une injustice et je vais essayer de la réparer en faisant un recours auprès du Guide suprême », a réagi de son côté Mashaïe, cité par l’agence Fars.

RAFSANDJANI : UN OPPOSANT AU SEIN DU REGIME, PAS CONTRE LUI

« M. Hachémi Rafsandjani ne protestera pas contre sa disqualification », a déjà déclaré son directeur de campagne, Es-Hagh Jahanguiri. Agé de 78 ans, l’actuel président du Conseil de discernement, la plus haute autorité d’arbitrage politique, « fait partie des piliers du régime et il le restera, si Dieu le veut », a expliqué M. Jahanguiri, cité par l’agence Isna.

L’aile dure du régime reproche notamment à M. Rafsandjani son soutien aux manifestations après la réélection controversée de Mahmoud Ahmadinejad en juin 2009.

Le Conseil des gardiens de la Constitution n’a pas expliqué sa décision mais selon son porte-parole, Abbas Ali Kadkhodaïe, « la condition physique » des candidats a été prise en compte, une allusion claire à M. Rafsandjani.

La disqualification de M. Rafsandjani « va créer des divisons dans les cercles religieux et politiques », a commenté pour l’AFP l’analyste Mohammad Sedghian.

LA PRESIDENTIELLE « OFFERTE AUX CONSERVATEURS »

Au total, huit personnalités, dont cinq conservateurs, deux modérés et un réformateur (de peu de poids), ont été autorisées à participer à la présidentielle.

Parmi les conservateurs, les chances de l’actuel négociateur en chef du dossier nucléaire iranien, Saïd Jalili, semblent désormais plus grandes. « Le vent tourne en sa faveur », estime l’analyste politique proche des conservateurs Amir Mohebian, cité mercredi par la presse. « Il est plus conservateur que les autres, croit davantage aux valeurs révolutionnaires et est plus lié aux preneurs de décisions au sein du pouvoir », renchérit Mohammad Sedghian.

M. Jalili a rencontré mardi plusieurs dignitaires religieux dans la ville sainte de Qom, haut lieu du chiisme iranien. « En politique étrangère, si on a eu des succès, cela a été grâce à la résistance (face aux puissances occidentales) et non à la politique de compromission », a-t-il dit, en référence aux réformateurs et modérés proches des anciens présidents Rafsandjani et Mohammad Khatami (1997-2005).

Il doit aussi tenir compte de la candidature de Mohammad Bagher Ghalibaf qui peut se prévaloir de son bilan comme maire de Téhéran depuis 2005 et comme ancien chef de la police et commandant militaire.

Face aux conservateurs, les candidats modérés et réformateurs ne font pas le poids. Le plus connu, Hassan Rohani, est un religieux proche de M. Rafsandjani et ancien responsable des négociations nucléaires au début des années 2000. Le réformateur Mohammad Reza Aref, ancien premier vice-président sous Mohammad Khatami, n’a jamais brillé sur la scène politique.

LA DESAFECTION DES IRANIENS POUR LE REGIME ET LE DIVORCE AVEC LA SOCIETE CIVILE

« Le régime ne veut prendre aucun risque. En affichant des candidats qui lui sont loyaux, Ali Khamenei tient à verrouiller le scrutin. L’opposition est muselée et les réformateurs écartés. La sécurité et le calme dans les espaces publics seront au rendez-vous », analyse Le Temps.

« La situation est unique puisque c’est la première fois qu’aucune personnalité opposée idéologiquement au guide suprême n’a été retenue. Hachemi Rafsandjani, en fin stratège, est seulement venu pour démontrer cela », explique ce politologue, enseignant à l’Université de Téhéran.

Tous ces jeux politiciens au sein d’une petite minorité politico-religieuse – conservateurs, réformateurs, modérés ou radicaux sont tous des mollahs ou des civils appartenant à l’appareil du régime – ont lassé les iraniens.

La correspondante du Temps, Lina Ziadi, donnait ce jour dans un long reportage la mesure de cette lassitude : « Ce système est problématique. Si un candidat comme Rafsan­djani suscite un tel engouement populaire, pourquoi faudrait-il l’écarter parce qu’il déplaît à un petit groupe? Pour ceux qui douteraient encore, ça veut dire que notre avis ne compte pas. Dans ce cas, pourquoi irais-je perdre mon temps à aller voter?, assume Farzaneh, jeune femme au chômage ».

Derrière cette désaffection qui est le symptôme du divorce de la société civile avec le régime, il y a le souvenir des émeutes insurrectionnelles de 2009. « A coups de propagande médiatique intense, les autorités iraniennes redoublent d’efforts pour tenter de convaincre l’électorat réticent. Et pour cause. Il y a quatre ans, la répression sanglante a provoqué un divorce avec une grande partie de la société civile. La crise de légitimité que traverse le régime et les désillusions actuelles en découragent plus d’un à se rendre aux urnes » conclut le Temps.

Le souvenir douloureux des émeutes de 2009, qui avaient vu la contestation de fraudes dont était accusé le clan Ahmadinejad déboucher sur des émeutes et leur répression, est le véritable arrière-plan de cette présidentielle. Les Ong occidentales et l’appareil US de déstabilisation – dont OTPOR/CANVAS – s’étaient engouffrées dans la brèche et avaient tenté une révolution de couleur …

Luc MICHEL pour EODE Press Office

avec PCN-SPO – ISNA – FARS – Le Temps – AFP / 2013 05 23 /

http://www.facebook.com/EODE.monitoring

http://www.eode.org/category/eode-international-elections-monitoring/international-elections-survey/

http://www.eode.org/eode-international-elections-monitoring-iran-une-presidentielle-2013-sous-controle/

https://www.facebook.com/notes/eode-international-elections-monitoring/-eode-international-elections-monitoring-iran-une-presidentielle-2013-sous-contr/656814911000397

_____________________________

Sur le même sujet, lire :

Luc MICHEL, IRAN : LES CANDIDATURES A LA PRESIDENTIELLE 2013 REVELENT LA FRAGMENTATION DU REGIME

Sur http://www.eode.org/eode-international-elections-monitoring-iran-les-candidatures-a-la-presidentielle-2013-revelent-la-fragmentation-du-regime/

Avec notamment une analyse du régime de la République islamique et de ses institutions.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *