Égypte : le combat d’une femme contre la torture

Samira Ibrahim, place Tahrir au Caire, le 27 décembre 2011

Elle a le visage poupin, encadré d’un voile rose bonbon soigneusement épinglé, habilement assorti à un liseré de poudre pailletée dessiné le long des paupières. Samira Ibrahim est coquette, mais elle est loin d’être frivole. Son apparence juvénile dissimule un caractère d’acier trempé. À l’image de Maïkel Nabil, blogueur emprisonné pendant dix mois pour avoir critiqué l’armée, réduit à la grève de la faim pour faire reconnaître ses droits et finalement libéré de façon très opportune par les militaires la veille du premier anniversaire de la révolution, Samira Ibrahim a rejoint les rangs des héros presque malgré eux de l’après-25 janvier. Son visage, tagué au pochoir sur les murs du Caire, est aujourd’hui le symbole de la torture militaire.

Il y a un an, le 9 mars 2011, cette jeune femme de 25 ans, originaire de Haute-Égypte, était arrêtée par l’armée sur la place Tahrir. Comme quelque deux cents autres manifestants, elle exigeait que justice soit faite, qu’Hosni Moubarak et les membres de son clan soient jugés, que le sang des «martyrs» de la révolution n’ait pas coulé en vain. Détenue pendant trois jours dans une prison militaire, Samira Ibrahim subit le traditionnel passage à tabac, se fait brûler la peau à coups de décharges électriques.

Regard goguenard et avilissant des soldats

Un jour, elle et six autres jeunes femmes sont sommées de se déshabiller. Allongées, le corps nu, à même le sol, elles sont alors soumises à ce qu’on appelle désormais des «tests de virginité». Une pénétration digitale de plusieurs minutes par un docteur de l’armée, sous le regard goguenard et avilissant des soldats. Un cauchemar que Samira raconte en pleurant dans une vidéo enregistrée par Human Rights Watch. Quand on l’interroge sur l’horreur de cette expérience, elle esquive et renvoie à ce témoignage disponible sur Internet.

Samira Ibrahim ne trouve pas les mots pour qualifier l’humiliation dont elle a été victime. Disposée à la révolte, elle avait pourtant déjà été arrêtée dès les premiers jours du soulèvement. Mais rien à voir avec son interpellation du 9 mars, à l’issue de laquelle elle écope d’un an de prison avec sursis, pour dégradation de biens publics. Avec un courage insensé, dans une société patriarcale où tout ce qui touche au sexe est tabou, elle décide de porter plainte contre ses bourreaux, avec le soutien de son père, opposant au régime de Moubarak en tant qu’ancien membre de la Gamaa al-Islamiya, mouvement islamiste radical à l’origine de nombreux attentats en Égypte dans les années 1990.

«On m’a menacée de mort»

Mais la jeune femme affirme qu’elle n’a reçu aucun appui de partis politiques, plus désireux de «se partager l’Égypte» que d’affronter les dérives autoritaires du Conseil suprême des forces armées, chargé d’assurer la transition démocratique du pays. Pis, elle fait état d’intimidations, de coups de fil anonymes. «On m’a menacée de mort. Depuis, je ne réponds plus au téléphone», raconte-t-elle. Ces allégations sont confirmées par son avocat, Ahmed Hossam, de l’ONG égyptienne de défense des droits de l’homme. «À cette époque, la majorité des Égyptiens avait encore une confiance aveugle en l’armée. Plusieurs personnalités publiques, y compris celles qui soutiennent la révolution, ont demandé à Samira de retirer sa plainte.»

Dénégation de l’armée

Soutenue par quelques poignées d’activistes, Samira Ibrahim est déterminée à ne pas ciller sous les menaces. Malgré les multiples dénégations de l’armée, qui officiellement ne reconnaît pas avoir pratiqué des tests de virginité, et la lenteur des procédures judiciaires, elle a déjà obtenu fin décembre de la Haute cour administrative l’illégalité de ce genre d’«examen». Elle exige encore sa propre relaxe, la condamnation de l’officier qui l’a agressée et le transfert de son dossier, pour l’instant jugé devant un tribunal militaire, très peu regardant en matière de droits de l’homme, à une juridiction civile.

Si elle a choisi la justice pour obtenir réparation, Samira Ibrahim n’attend rien des forces politiques actuelles, coupables, selon elle, d’utiliser les femmes comme une arme pour museler la société dans son ensemble. «Le régime militaire s’en est pris directement aux femmes, avec les tests de virginité mais aussi le meurtre de manifestantes. Les islamistes, majoritaires aujourd’hui, tiennent des discours très virulents contre les femmes. Toutes ces forces conservatrices défendent la même idée et veulent que les femmes restent soumises à l’autorité», lance-t-elle, un pli amer au coin des lèvres. «Rien ne changera avec ce Parlement car aucune femme révolutionnaire, capable de représenter les filles comme moi, n’y siège.»

Marion  GUENARD

Source: lefigaro.fr

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