Ecrivaines d’Afrique centrale: « Un bonheur compromis » (1), premier roman de la Congolaise Parfaite Mfouo

Après Calixthe Béyala, Justine Minsta et Marie Louise Abia, pour ne citer que ces trois écrivaines remarquées ces dernières années et dont les œuvres constituent une richesse littéraire de la sous région, une autre femme vient de confirmer le rayonnement de la littérature en Afrique centrale. Avec « Un bonheur compromis », Parfaite Mfouo est entrée dans le cercle des écrivaines de la sous région.

Eve, après plusieurs tribulations causées par son beau-père et après avoir divorcé de son homme Karl, ne sait pas qu’elle retrouvera le bonheur compromis en fuyant son natal pour aller se réfugier en France. L’amour scolaire qui lie Eve à Karl se confronte aux dimensions sociales et sociétales des deux familles. Chassée du toit parental pour avoir contracté une grossesse sur les bancs de l’école, Eve semble trouver le bonheur, quand son « petit copain » Karl reviendra au pays après ses études à l’étranger. Il deviendra son mari légitime malgré l’orgueil réciproque de leurs parents. Leur mariage tant désavoué par le père de Karl sera synonyme d’enfer pour le jeune couple. « Un bonheur compromis », un récit qui se développe autour des destins des deux principaux personnages influencés par l’environnement familial. Souffrance se mariant de temps en temps avec l’amour, bonheur perturbé et érotisme sont les principaux nerfs directeurs de ce roman.

Eve : de la souffrance au bonheur tant attendu

Du début à la fin, Eve porte en elle les stigmates de la souffrance que lui impose l’élément mâle. Et le bonheur n’apparaîtra que tardivement à la clausule du récit. Ses souffrances commencent quand son père se voit déshonoré par sa grossesse. Elle est chassée de la maison avant d’y revenir, la conscience du père ayant pris le dessus sur la colère. Assistée par toute sa famille et pardonnée, elle donne naissance à une petite fille qu’elle décide d’appeler Victoria pour la circonstance. Le bonheur s’ouvre à elle après ses études quand elle rentre dans le monde du travail et qu’elle retrouve, trois ans plus tard Karl, le père de son enfant. Mais le bonheur est assombri par la mésentente de leurs deux pères à propos de leur relation quand Karl était absent du pays. Ce dernier, après ses études à l’étranger et après avoir rompu avec Rosine que lui avait proposée son père, retrouve son amour de jeunesse et son enfant. Il se propose d’épouser Eve ; aussi décide-t-il de rencontrer la famille de cette dernière. Commencent d’autres tribulations pour Eve quand, au cours d’une discussion avec son père, Karl constate que celui-ci s’oppose à son projet de mariage. Il ne peut accepter l’attitude de celui-ci qui pense plus à l’argent qu’à l’amour et qui le fait chanter : gérer l’entreprise où vivre pauvre et malheureux avec Eve : « Puisque tu as décidé de me défier, voici l’enjeu : c’est la présidence de l’entreprise ou ton amour avec Eve » (p.80). Malgré l’opposition  du père d’Eve et son désaccord avec le sien, Karl tient à affronter tous les obstacles pour vivre avec son amour d’enfance. Mais le bonheur de son mariage ne sera que de courte durée, son père usera de tous les moyens pour « casser » cette union. Aussi, il arrivera à ses fins quand, il se procure des photos compromettantes d’Eve lors d’un séjour d’agrément à Pointe-Noire. Il fait chanter la pauvre femme : en échange de ces photos pour garder le secret, il demande le divorce d’avec son fils que la jeune n’accepte pas. Les souffrances d’Eve vont s’empirer quand Karl découvre l’histoire des photos dont elle confirme la véracité. On pense alors au divorce. A partir de ce moment, la haine et l’amour se côtoient paradoxalement dans leur foyer. Et le comble est atteint quand, par inadvertance, Eve se fait engrosser par son homme de Pointe-Noire. Pour se venger de ce déshonneur, Karl, dans une dispute avec Eve chez elle, la viole à même le sol pour la punir de son infidélité : « Je vais prendre ce qui me revient de droit, et crois moi je vais t’ôter l’envie de recommencer. Joignant le geste à la parole, Karl ouvrit sa braguette (…). Il lui écarta les jambes avec fracas et s’enfonça dans sa profondeur d’un trait avec brutalité » (p.170). Humiliée et ne pouvant supporter ces souffrances qui ne que se multiplier malgré son amour pour Karl, elle décide s’exiler en France pour reconstruire sa vie. Mais encore une fois de plus, le destin le fait revenir vers Karl quand celui-ci  les rejoint à Paris : ils revivent ensemble l’amour-passion au-delà de l’amour-adulte qui les font souffrir. Et quand Karl supplie son père de les laisser tranquilles dans leur amour malgré tout ce qui s’est passé, il décide de revenir au pays avec sa petite famille car le père a accepté la demande du fils. Aussi commence enfin le vrai bonheur des deux amoureux qui avait été compromis par les aléas de leurs destins : « Tu m’as manqué et je suis heureux de t’avoir retrouvée/Je t’aime, répondit-elle/(…) Tu me promets de mettre une croix sur ce qui s’est passé ?/Je te le promets » (p.202).

« Un bonheur compromis », un roman d’amour-passion sur fond de souffrance

Malgré toutes les désagréables péripéties qu’ils rencontrent, Karl et Eve vivent pleinement leur amour en défiant tous les obstacles. Et l’auteure le traduit par une couche d’érotisme qui revient de temps à autre au cours de la diégèse comme on peut le constater ci-après : « Ils se reposaient dans les bras l’un de l’autre et faisaient l’amour au salon même avant d’aller se coucher ; c’était tous les ours pareil » (p.69). Ils sont tellement consumés par les feux de l’amour qu’aucun endroit ne les empêchent s’éclater : « Leurs lèvres se cherchèrent et se trouvèrent (…) Eve tira Karl jusqu’aux toilettes attenantes à son bureau et ferma la porte à clé. Là ils firent l’amour debout avec passion et excités par cet endroit exigu » (p.105). Aussi l’acidité fictionnelle consécutive aux souffrances endurées par les deux amoureux  se voit atténuées par ces scènes érotiques qui donnent une autre dimension au récit.

Quand les parents s’intéressent à l’amour de leurs enfants

Ce récit soulève un problème social qui caractérise la place des parents dans le mariage de leurs progénitures. Ici se révèle un amour que le père de Karl qualifie d’intérêt car il ne veut pas que son fils épouse Eve, une fille issue de famille pauvre : « Tu me fais perdre patience fiston. Combien de fois dois-je te dire que cette fille n’est pas assez bien pour toi ?/Qu’est ce que tu en sais ?/mais ouvre tes yeux bon sang ; sa famille est pauvre » (p.78). Malgré sa mère qui a tout fait pour qu’il trouve son bonheur en la fille qu’il aime, Karl ne pourra sortir du plan machiavélique de son père. Se découvrent quelques pans de la société congolaise gangrénée encore par le traditionnel au niveau de la conception du mariage. Mais l’auteure révèle la didactique de son roman en faisant échouer l’autorité du père qui sera obligé d’accepter le choix du fils. S’ouvre ç la fin du récit une nouvelle page des destins des deux amoureux : « Karl se sentait soulagé d’un grand poids. Cette fois, c’était bien fini ; son père laisserait Eve tranquille car M. Kana était connu par sa fidélité à sa parole » (p.199).

Un récit simple et agréable à lire et qui annonce une écrivaine prometteuse quand elle saura donner une autre dimension au signifiant de son écriture. Avec ce roman, on peut dire  que, la création littéraire a encore de beaux jours dans le cercle des écrivaines congolaises.

Noël KODIA

(1)             P. Mfouo, « Un bonheur compromis », éd. Pensée, Aix-en-Provence, 2010, 202p. 17 ,50 €

 

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