De Paris à Bamako : séparer le bon grain de l’ivraie (Par Chérif Abdedaïm)

Le 22 novembre 2015 1299061012706392728De Paris à Bamako, le terrorisme a encore frappé. Comprendre ce corollaire et séparer le bon grain de l’ivraie, revient à remonter aux sources du problème pour mieux saisir le chaos actuel. Pour cela, faudrait-il notamment revenir à la crise syrienne et la création de Daesh, en connexion directe avec la crise irakienne depuis mars 2003 et la catastrophe qui s’est abattu sur ce pays avec l’attaque US. Rarement, on n’aura montré aussi clairement la filiation entre mars-2003 et les évènements qui défilent, depuis le printemps 2011 en Syrie, depuis l’été 2014 avec Daesh. Or, mars-2003 était l’événement le plus faussement planifié et le plus complètement bâti sur une conception narrative qu’on avait pu imaginer jusqu’alors (depuis, on a fait mieux, beaucoup mieux), si bien qu’on en ferait l’archétype originel du désordre-Système et producteurs à mesure de tous les désordres qui affectent le monde présentement. Les sottises marquèrent toutes les étapes de l’installation américaniste, dans une mesure prodigieuse, à commencer par la dissolution de l’armée irakienne et de toutes les structures administratives et du parti-Baas, sous prétexte que tout cela sentait à plein nez son Saddam. On reste interdits et le souffle coupé, dix ans plus tard, devant un tel monument de la stupidité humaine, devant sa solidité, devant sa fécondité, devant sa résilience. A partir de là, se développa une féroce guérilla anti-américaniste et éventuellement anti-chiite puisque Saddam et la minorité sunnite menaient le pays avant l’arrivée de la civilisation. Pour stopper cette terrible hémorragie qui menaçait de transformer la victoire-Mission Accomplished en une formidable défaite, Washington sortit l’arme suprême, absolue, l’arme de l’héroïsme postmoderne : du fric, encore du fric, toujours du fric. On acheta donc l’ennemi, une première fois en 2006, une seconde fois en 2007, – et c’est cela qu’on désigne comme « la plus puissante armée que l’histoire ait connue ». Cette manne de fric, qui arrivait en Irak à bord des gros C-17 de l’USAF par palettes et par tonnes de papier-monnaie imprimé par la Fed, il fallait bien que les récipiendaires, outre de foutre une culottée à l’armée US, en trouvassent l’usage. C’est ainsi que naquit à l’origine, via Al Qaïda en Irak (AQI), ce qui allait devenir ISIS, puis ISI, puis IS (ou EI en français), alias Daesh actuel. (Pendant ce temps-là, bien entendu, le fric continuait à affluer, puisque la tactique est si bonne, les héroïques monarchies pétrolières agissant au nom d’Allah entrant dans la danse.) Dans ce cas, l’Irak étant où elle est et la Syrie où elle se trouve, Bachar étant aussi détestable que Saddam du point de vue de la théologie courante, la suite était écrite. Rappelons notamment que dès le « printemps arabe » de la Syrie (printemps 2011), des agitateurs venus de ces groupes richement dotés faisaient leur travail de provocateurs en tirant sur la police et sur l’armée syriennes …

Dans tout cela, est-il nécessaire de faire appel à la géopolitique et au Grand Jeu qu’on ne cesse d’évoquer depuis 15-20 ans à propos des neocons et du reste ? Aussi, si l’on prend l’histoire courante depuis 1945, les USA ont été sacrés « Empire-installant-son-hégémonie-sur-le-monde », dans une intronisation sans cesse recommencée sur des terres déjà acquises et conquises dès l’origine. Depuis 2006-2007, avec ces deux services financiers successifs des autorités US arrosant de frics les divers tribus, clans, groupes, etc., en Irak du côté sunnites qui avaient constitué le parti de Saddam, pour acheter l’illusion de ne pas avoir subi la déroute du siècle ; et tout cela se métamorphosant de soi-même, sans nécessité de planificateurs, en ces groupes terroristes que l’on connaît, bientôt avec l’entrée dans le jeu et à visages découverts des « pétromonarchies » balançant entre le vertige des richesses pétrolières et la trouille incurable de leur illégitimité. (Au-dessus, certes, un peu de piment des glorieux affrontements religieux donne le sentiment de l’historique et nourrit les exégèses qui donnent tout son sérieux au désordre.) A l’occasion, soulignons également ces circonstances, depuis 2011 contre Assad, en nous rappelant également combien de fois cela a été analysé par les services de renseignement, sinon décortiqué en public par le vice-président lui-même. Pour cela, il suffit d’écouter Joe Biden le 2 octobre 2014, parlant devant les élèves de la Harvard Kennedy School : « Nos alliés dans la région ont été notre plus grave problème en Syrie … Les Saoudiens, les Émirats, que faisaient-ils ? Ils étaient si déterminés à abattre Assad et à lancer une guerre par procuration entre sunnites et chiites, alors qu’est-ce qu’ils ont fait ? Ils ont distribué des centaines de millions, des milliers de tonnes d’armes pour quiconque voulait se battre contre Assad, et cela pouvait avoir du sens sauf que les gens qui recevaient tout ça étaient des groupes comme Al Qaïda et Al Nosra, et tous les éléments extrémistes djihadistes venus de tous les coins du monde ».

Les évènements eux-mêmes, leurs formes, leurs effets devraient pourtant nous convaincre que là où tant de monde voient une machination qui va « très vite » donner des résultats spectaculaires de conquête selon un mouvement stratégique qui devrait avoir un sens pour mériter cette identification, – là, certes, il n’y a que désordre. Aucune de ces crises machinées par les concepteurs de l’hégémonie de l’Empire-énième version, ne débouche sur rien et impose à tous ceux que l’on croit impliqués comme les initiateurs de la chose une sorte de paralysie de la décision et une complète infécondité du jugement. Une fois déclenchées, la crise, les batailles, les souffrances, les destructions, les inepties, les intrigues, ne cessent de tourner sur elles-mêmes … Depuis 2003, l’origine irakienne de la grande crise du Moyen-Orient, continue à être à peu près, prise avec la Syrie dans un ensemble géographique naturel dit « Syrak » par certains, le centre du tourbillon selon lequel évoluent ces crises. La liquidation d’Assad annoncé à l’automne 2011 pour la semaine prochaine, la prise de Bagdad par Daesh annoncée fin juin 2014 pour la semaine prochaine, équivalent, en signification et en dynamique, à la crise ukrainienne par exemple, qui ne cesse également de tourner sur elle-même puisqu’il s’agit bien là de la mécanique universelle de notre temps, – avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie recommencée plusieurs dizaines de fois en 2014, remplacée par la reprise des combats dans le Donbass recommencée presqu’autant de fois depuis Minsk2 et janvier 2015. Bien entendu, en observant tout cela on ne parle aucunement ni de la fin de la crise, ni du rétablissement structurel des choses, mais du désordre par lui-même, pour lui-même et rien que cela, sans réel avantage pour personne puisque tous les acteurs en subissent nécessairement des conséquences néfastes, évoluant selon la dynamique habituelle du désordre qui est tourbillonnaire et par conséquent stratégiquement nihiliste. Ainsi, cette région du Moyen-Orient porte-t-elle en elle-même cet aspect de l’enchaînement du désordre et des causes du désordre, de la subversion générale des structures, de la transformation des situations.

Chérif Abdedaïm

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Source:cherif.eljazeir.com

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