(Analyse) Leadership en Afrique: Le maillon manquant ! Par Dr. Alain Nkoyock

Dr. Alain Nkoyock

Dr. Alain Nkoyock

Dans son récent rapport intitulé Afriqueau travail: création d’emploiset  croissance incluse, McKinsey Global Institute (MGI), la division recherche en business et économie de McKinsey & Company, vient de publier un article détaillé indiquant que l’Afrique est la 2ème région où la croissance est la plus rapide du monde, où la pauvreté est en baisse, et où près de 90 millions de ses ménages ont rejoint la classe des consommateurs dans le monde.

La lecture du  rapport de MGI est à première vue réjouissante et donne pour une fois une vision positive du développement de l’Afrique. Cependant, ce rapport rappelle aussi le débat entre les partisans du développement économique et les défenseurs du développement humain. Oui, l’Afrique est la deuxième région au monde qui se développe rapidement; mais d’aucuns estiment qu’il existe une différence fondamentale entre le développement économique et le développement humain, et que les pays africains ont le plus désespérément besoin de développement humain. Pour eux, les améliorations économiques sont de moindre importance, les réalités de la vie quotidienne à Douala, Lagos, Bamako ou Maputo ne reflétant pas les résultats du MGI. Le Mozambique est l’un des pays d’Afrique avec le plus fort taux de croissance, à savoir 7% en 2010 et 7,5% en 2011 d’après le FMI. Ce pays a été classé en 2011 parmi les 10 pays ayant les plus forts taux de croissance de leur PIB réel sur trois années, en se basant sur les chiffres du CIA World Factbook, les projections du FMI, et de l’indice de perception de la corruption de Transparency International. Mais malgré cette croissance rapide, 70% de la population vit encore en dessous du seuil de pauvreté !

La Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique (CEA) a indiqué dans son Rapport économique sur l’Afrique 2011 que les économies africaines ont rebondi après la crise qui a été provoquée par la récession mondiale. Selon la CEA, l’Afrique a fortement rebondi, passant d’un taux de croissance du PIB de 2,4 % en 2009 à 4,7 % en 2010, même si l’on a observé un ralentissement de 2,7 % en 2011, en raison notamment des troubles politiques en Afrique du Nord. La CEA a indiqué dans son Rapport économique sur l’Afrique 2012 que le taux de croissance du continent devrait atteindre 5,1 % en 2012 et rester robuste à moyen terme.

Diverses études ont montré que les mesures de la consommation réelle basées sur la possession de biens durables, la qualité du logement, la santé et la mortalité des enfants, l’éducation de la jeunesse et de la répartition du temps des femmes dans le ménage indiquent que le niveau de vie en Afrique a, au cours des deux dernières décennies, connu une croissance de plus de 3% par an. Cependant, la pauvreté persistante est une réalité pour des millions d’hommes, de femmes et d’enfants. A titre d’illustration, sur une population de 16 millions de personnes au Cameroun, 7 millions vivent en dessous du seuil de pauvreté d’un dollar par jour, 8,5 millions résident dans les zones rurales et environ 1 million vivent avec le VIH/SIDA. En Afrique du Sud, 11 millions de personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté et près de 6 millions ont le VIH/SIDA. Au Nigeria, 110 millions de personnes sur une population de 158 millions de personnes vivent avec moins de 1 dollar par jour.

Dans son livre intitulé Complex Systems Theory and Development Practice, Samir Rihani estime qu’il ne peut y avoir de développement économique sans développement humain. Certes, il y a des millions de possibilités inexploitées en Afrique pour transformer le développement économique en développement humain. MGI a conseillé une stratégie en cinq volets visant à accélérer le rythme de création d’emplois en Afrique qui pourrait ajouter jusqu’à 72 millions de nouveaux emplois rémunérés au cours de la prochaine décennie, en augmentant la part de la main-d’œuvre à 36 pour cent! La stratégie en cinq volets conseillée par MGI est la suivante: (1) identifier un ou plusieurs sous-secteurs à forte intensité de main-d’œuvre dans un pays africain qui dispose d’un avantage concurrentiel mondial ou pourrait combler la forte demande intérieure; (2) améliorer l’accès au financement dans des secteurs cibles; (3) construire une infrastructure propre; (4) réduire la réglementation inutile; et (5) développer des compétences dans des secteurs cibles.

On peut quand même douter que la simple application de la stratégie en cinq points proposée par MGI à elle seule soit suffisante à ajouter jusqu’à 72 millions de nouveaux emplois rémunérés au cours de la prochaine décennie sans les effets positifs d’autres facteurs de développement. Les approches appliquées par le passé qui étaient impulsées par l’État et tirées par le marché, n’ont pas permis de promouvoir la transformation économique du continent. En plus, l’Afrique se heurte encore aujourd’hui à des obstacles majeurs. Pourquoi? Rihani, mais également Hernando de Soto (l’auteur de The Mystery of Capital) avant lui, ont démontré que le développement est un processus adaptatif complexe et non un processus linéaire newtonien comme présumé par erreur par divers théoriciens et réformateurs!

La linéarité est associée à l’ordre, la prévisibilité des causes liées et des effets, et aux lois universelles connues qui permettent des résultats souhaitables, pouvant être obtenus par l’application des entrées nécessaires à un système. Des paradigmes linéaires provenaient des idées avancées par des chercheurs tels que Hobbes, Descartes, Locke, and Newton. Mais l’Afrique est si complexe et imprévisible que la linéarité ne peut, dans la majorité des cas, nous aider! En Afrique, des événements triviaux peuvent amener de grands bouleversements. Une cause donnée peut conduire à plus d’un résultat, et si le processus est répété, les résultats peuvent être, et sont souvent différents.

Alors, comment pouvons-nous aider l’Afrique? L’ancien Président du Ghana, John Agyekum Kufuor, estime que « ce dont l‘Afrique a besoin, c’est le leadership. Un bon leadership. Pas n’importe quel type de leadership, mais le leadership qui a été bien préparé à diriger un développement socio-économique, qui a une vision et est imprégné d’un zèle missionnaire pour s’attaquer à la myriade de problèmes qui interpellent le continent par ordre de priorité « .

La croissance économique en Afrique s’est accélérée au cours de la décennie passée, mais le bien-être des Africains ne s’en est pas pour autant amélioré. En raison de l’absence de lien entre la croissance économique et l’amélioration du bien-être, il est urgent pour les africains d’imaginer des nouveaux modèles de leadership pour s’attaquer à la myriade de problèmes qui interpellent le continent.

Il y a une crise de leadership qui empêche la gestion du processus de développement complexe adaptatif en Afrique. Les causes de cette crise sont multiples: mentalité coloniale des Africains et tous ses corollaires, mauvaise gouvernance et corruption, mépris total de l’intérêt commun et du bien-être des populations africaines par la classe dirigeante, conflits répétés, incapacité des Africains à mettre en œuvre des initiatives louables, absence d’ intégration régionale, etc., etc.

Le genre de leadership dont l’Afrique a besoin

Les conceptions traditionnelles ou hiérarchiques du leadership sont de moins en moins utiles, étant donné la complexité de l’Afrique. Le leadership traditionnel a été interprété de diverses manières. Il fait fréquemment appel aux images de vision, de courage, d’engagement et d’action franche. Les leaders sont généralement considérés comme des personnes qui possèdent une vision claire de ce qui doit être fait et sont capables de transformer leurs visions en résultats substantiels. Le leadership est un moyen de transformation personnelle, une attitude ou un comportement particulier d’aborder la vie et d’être engagé dans un processus continu et englobant qui mène vers l’accomplissement humain.

Il y a un besoin urgent en Afrique d’un nouveau type de leadership possédant le courage et les compétences nécessaires pour construire et réinventer le continent en ces temps de changement complexe, dynamique, imprévisible et dans tous les domaines socio-économiques, politiques, et technologiques. Toute action de soutien à des initiatives ou programmes de développement des capacités de ce nouveau leadership pour le développement de l’Afrique est la bienvenue.

Voici les institutions existantes visant à développer les capacités en leadership de nos futurs dirigeants: ALI en Namibie, AfLI de l’Archevêque Desmond Tutu et TMALI  du Président Mbeki en Afrique du Sud, pour en citer quelques-unes. L’objectif principal de toutes ces institutions est de renforcer les capacités d’un nouveau leadership africain prêt à faire face aux exigences du monde contemporain. Excellentes initiatives dans la même lignée que le Centre Colin L. Powell de leadership et de service parfois avec les mêmes offres de formation.

Qu’est donc un nouveau leadership africain prêt à faire face aux exigences du monde contemporain?

Un nouvel état d’esprit est en train d’émerger, qui reconnaît que les questions de développement en Afrique sont trop complexes et confuses, et ne peuvent être traitées par le leadership traditionnel. Les exemples triviaux qui mettent en lumière cette complexité sont légion : corruption endémique ; inondations ; maladies ; incendies ; coupures intempestives d’eau et l’électricité même dans les capitales africaines ; ou essor des Boda-boda à Kampala, Bendskins à Douala, ou Okada à Lagos, ces motos-taxis qui représentent une réponse « par le bas » à la crise de leadership actuel.

De manière générale, plusieurs questions devraient avoir des réponses pratiques si nous voulons réussir ce nouveau pari. Ces questions sont liées  1) à l’ensemble d’actions que nous mènerons dans le contexte de la globalisation, 2) aux approches stratégiques (sans doute cross-sectorielles) dans la lutte contre pauvreté, 3) à la gestion des conflits et à la résolution et la prévention de la violence, 4) à la légitimité des institutions étatiques, 4) à un monde d’interdépendance croissante, 5) à la gestion de transformations à grande échelle, 6)  à la gestion des contradictions et des paradoxes, ou 7) à la lutte et la prévention de la corruption endémique qui mine le développement de l’Afrique.

Le nouveau leadership africain devra repenser le concept de développement et des impasses d’un processus de standardisation des sociétés en redécouvrant les styles et qualités existants dans la philosophie passée, la culture, et le comportement de l’Afrique. Le développement de l’Afrique devrait s’opérer dans un ensemble de paradigmes non-linéaires. Le développement tel qu’il est imposé aux sociétés africaines est fortement tributaire d’une culture et d’une vision du monde caractéristiques de la philosophie occidentale linéaire, la Banque Mondiale et le FMI assurant le service après-vente !

Les résultats publiés par MGI sont certes encourageants, mais ils doivent être analysés en tenant compte des défis du développement humain, de la complexité et – pour beaucoup d’endroits – de l’environnement chaotique dans lequel nous vivons. Relevons ces défis en développant un nouveau modèle de leadership (tel que proposé par le Président Kufuor), basé non sur la bureaucratie et la linéarité, mais sur la complexité.

Dr. Alain Nkoyock

Blog.nkoyock.net

 

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